 Nota Bene Forum Littéraire Résolument Atypique Tapissé de Mots, de Livres, de Littérature ... Exclusivement Réservé Aux Lecteurs Gourmets & Passionnés mais Non-enclins à la Mièvrerie |
| | | | Auteur | Message |
|---|
Masques de Venise Mécréante Suprême


   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14187 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
| Sujet: Shirley Jackson Mar 18 Avr - 19:25 | |
| C'est un petit roman que je possède dans l'édition du "Masque Fantastique". Deux-cent-quatre-vingt-trois pages, pas une de plus, pas une de moins, une typographie moyenne, un style concis, sans fioritures qui, bien que solidement ancré dans le réel, sait comme nul autre vous guider vers l'évanescence des pensées de l'héroïne principale, Eleonor, dite Nell, tel est "The Haunting of Hill House", traduit en français de façons pour une fois très sobre par "Maison Hantée", un roman qui inspira à Robert Wise, en 1963, l'un des films en noir et blanc les plus terrifiants qui se puissent voir ... et entendre - la bande-son est un vrai régal et constitue, avec l'histoire de la porte hantée, le seul effet spécial du film.
Si j'utilise le terme de chef-d'oeuvre, ce n'est pas au hasard. Stephen King lui-même tient ce roman de Shirley Jackson pour un sommet du livre d'épouvante tel qu'on l'aime : retors, démoniaque et énigmatique.
Qui ne connaît pas l'histoire, désormais archi-classique ? Une vieille maison appartenant à une riche famille qui ne l'occupe pas, se contente de l'entretenir et, plus surprenant, a renoncé à la louer. Pourquoi ? Mais parce qu'il s'y passe des choses bizarres. En tous cas, de l'avis des derniers locataires en date - ça remonte à quand, déjà, le jour où ils ont rendu les clefs en déclarant que la vie à Hill House était tout bonnement épouvantable ? ...
Enfin, ça remonte à loin. Et tandis que les locataires s'égayaient à qui mieux mieux dans la nature, les revues de parapsychologie faisaient leurs choux gras du destin de Hill House, somptueuse mais sévère demeure victorienne édifiée pour sa jeune épouse - qui y mourut le jour même où elle y emménagea - par l'étrange Hugh Crain. (A ce propos, retirez une lettre à son patronyme et vous obtenez Caïn. Amusant, n'est-ce pas ? )
La réputation de bizarrerie de la maison est telle que, à la fin des années 50, le Dr Montague, scientifique en renom passionné de paranormal, décide d'y tenter une expérience. Il y invite deux jeunes femmes qui possèdent, l'une en pleine connaissance de cause, l'autre en les niant, des qualités de mediums. Il se joint bien entendu à elles pour superviser le tout et, selon la volonté de la propriétaire de Hill House, qui ne consent à l'expérience qu'à cette condition, il leur adjoint la compagnie d'un membre de la famille à qui Hill House a finir par revenir.
Débute alors un séjour qui sera bref mais très révélateur.
Attention, si vous recherchez le gore, si à la mode de nos jours, vous serez déçus. Le roman de Shirley Jackson ne dégoutte ni de sang, ni de ténèbres. Il est vénéneux mais on n'y voit jamais vraiment rien, ni personne. On peut même supposer - jusqu'à la dernière page - que tout cela n'est que fantasmes de la part d'Eleonor ...
Et pourtant, sans avoir visionné l'adaptation qu'en tira Robert Wise (laissez tomber par contre le honteux remake qui s'appelle "Hantise" et qui date des années 90 : une horreur mélo et kitsh qui, en plus, se termine bien, le comble ! ), on a peur. Une peur subtile, diffuse, qui affleure, disparaît, s'évanouit tout-à-fait et puis v'lan ! vous saute dessus par derrière. Un malaise impalpable mais bel et bien réel.
Un modèle de roman d'épouvante, certainement plus dans la lignée du "Tour d'Ecrou" de James mais d'une puissance et d'une perfection qui ne sont pas loin d'évoquer les tragédies grecques.
_________________ http://notabene.forumactif.com/ http://blog.bebook.fr/woland/index.php/
Dernière édition par Masques de Venise le Lun 2 Juin - 16:41, édité 2 fois |
|  | | Séraphine Grande & Sulfureuse Prêtresse de Nota Bene


   Age : 38 Inscrit le : 02 Avr 2006 Messages : 3306 Localisation : Autres dimensions... Emploi : Ecolière... Loisirs : Le rêve...
| Sujet: Re: Shirley Jackson Sam 17 Juin - 12:59 | |
| Elle est très connue pour ses nouvelles et de fait, c'est d'une efficacité redoutable. Une angoisse sournoise s'infiltre dans chacun de ses courts récits car elle arrive à nous faire pénétrer dans le mental - dérangé - des personnages présentés.
Ce sont des femmes et des enfants essentiellement.
Un exemple : une nouvelle nous raconte l'histoire d'une femme qui se lève, prend son café et attend son futur époux car elle doit se marier dans la journée... En tout cas, dans sa tête...
Petit à petit, nous sommes entraînés avec elle à chercher pourquoi ce crétin de fiancé n'arrive pas. Est-il passé dans la rue ? On interroge tous les commerçants. Personne ne se souvient... Ou a t-il disparu ?? On est perplexe. Mais au fait, a t-il jamais existé ?? Et l'auteur de nous laisser macérer dans ce labyrinthe cérébral, cette attente anxiogène et .... cette pitié pour cette pauvre héroïne, qui, à la fin, de l'histoire attend toujours son invisible fiancé...
Comment le présent peut se dilater et atteindre des dimensions fantasmatiques et affolantes...
Le style dépouillé, sans emphase, réussit à ménager des effets de malaise et d'étrangeté. On relit deux fois la même phrase. On veut se rassurer. On cherche la clef, le rationnel. On en a besoin. Mais elle le distille au compte-gouttes, la bougresse de S. J..
Allez, comme le décrivait excellemment MDV, voilà un sacré talent. Ne passez pas à côté...  _________________ "Connais-toi toi-même." |
|  | | Masques de Venise Mécréante Suprême


   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14187 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
| Sujet: Le Cadran Solaire Lun 2 Juin - 17:11 | |
| 
The Sundial Traduction : Dominique Haas
Paru un an avant "Maison Hantée", "Le Cadran Solaire" risque de perturber le lecteur avide d'horreur pure. A moins qu'il ne songe à une histoire de hantise imaginée par Ionesco.
"Le Cadran solaire" reprend un thème cher à Jackson et qu'elle exploitera encore, par exemple, dans "Nous avons toujours habité le château", son dernier roman. Il s'agit de la famille, une famille dont les membres sont soit désagréables, soit un peu (ou complètement) excentiques, parfois les deux, et qui, par la vision paranoïaque qu'ils ont de l'extérieur, finissent par basculer dans la folie et par vivre en autarcie.
C'est ce qui va arriver peu à peu à la famille Halloran, retour des obsèques de son chef, Lionel, fils d'Orianna et de Richard. Selon son épouse, Maryjane, ce serait sa propre mère, Orianna, qui aurait poussé le malheureux dans l'escalier afin d'hériter de la maison et de la fortune. Pourtant, ainsi qu'elle le rappelle à sa petite fille, Fancy, en bonne logique, c'est à elles seules que la maison doit revenir. Et le lecteur sent d'ores et déjà que Mrs Halloran Senior se place au-dessus des lois.
Comme Hill House dans "Maison Hantée", la maison Halloran a été construite à la fin du XIXème siècle par un premier Mr Halloran, soucieux d'y amener sa jeune épouse. Et, comme dans "Maison Hantée", la jeune femme y est morte très vite. L'arrière-grand-père Halloran s'est donc remarié et, de ce second mariage, il a eu Richard, actuellement cloué dans un fauteuil roulant par la maladie.
Depuis de longues années, les Halloran vivent entre eux. Frances, la fille du premier mariage, est devenue, au fil des ans, "tante Fanny", bien qu'elle n'ait, quand début l'histoire, que quarante-huit ans. Vieille fille refoulée et un peu folle, elle redoute de devoir quitter la maison, maintenant qu'Orianna, sa belle-soeur, détient tous les pouvoirs.
Et elle n'a pas tort d'avoir peur car Mrs Halloran annonce sa décision d'habiter désormais la maison, seul à seule avec son mari.
Sous le choc, Tante Fanny se réfugie dans le vaste parc, dans le labyrinthe édifié autour du cadran solaire, et est assaillie par une vision : celle de son père défunt qui lui annonce, ni plus ni moins, que la fin du monde est proche et que seuls les Halloran seront sauvés pourvu qu'ils prennent la peine de se regrouper tous dans la maison et de s'y barricader ...
A partir de là, la folie s'installe crescendo, faisant alterner scènes de malaise (la poupée piquée d'épingles, la fuite avortée de Julia ...) et scènes satiriques (Tante Fanny rameutant des espèces de témoins de Jéhovah persuadés eux aussi de la fin de l'univers, les plaisanteries d'Essex, etc, etc ...)
Quant à la fin ... Eh ! bien, elle soulève beaucoup de questions, ce qui est souvent le cas dans les nouvelles et les romans de Jackson.
Menés tambour battant, les dialogues recèlent de véritables morceaux d'anthologie, dignes des meilleurs humoristes anglo-saxons. Moins noire - en apparence tout au moins - que celle de "Maison Hantée" ou de "La Loterie", l'intrigue évoque surtout, pour les connaisseurs, "Les Gens de l'Eté", qu'écrivit également Jackson, mais en moins glauque et en plus acerbe, en plus ironique. Un roman curieux, déroutant, qui tient plus de la pathologie mentale que de l'horreur classique et qui est superbement construit. A réserver peut-être aux inconditionnels de la romancière.  _________________ http://notabene.forumactif.com/ http://blog.bebook.fr/woland/index.php/ |
|  | | |
| Page 1 sur 1 |
| | Permission de ce forum: | Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
| | |
| |
|