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Masques de Venise Mécréante Suprême


   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14347 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
| Sujet: Nina Berberova. Sam 13 Jan - 18:39 | |
| Nina Berberova à l'époque de "L'Accompagnatrice."
Le hasard veut que Nina Berberova naquit, en 1901, à St Péterbourg, dans la rue même où, deux ans plus tôt, l'avait précédé dans la vie un certain Vladimir Nabokov. Elle naît dans la bourgeoisie, ce dont elle ne prendra vraiment conscience, ainsi qu'elle le dira elle-même, que dans les années vingt, quand le monde où elle avait jusque là vécu s'effondrera définitivement.
Comme elle écrit des poèmes, la voilà présentée, à l'occasion d'une soirée littéraire, à Anna Akhmatova et Alexandre Blok. Mais c'est en 1921 qu'elle fait une rencontre qui aura une influence majeure sur sa destinée d'apatride : celle du poète Vladislas Khodassevitch, dont elle devient la maîtresse. Par son entremise, elle prend définitivement pied dans le monde bohême qui traîne entre les cafés péterbourgeois et la fameuse Maison des Ecrivains qui ne tardera plus à fermer.
En mai 1922, comme toute l'intelligentsia russe qui refuse de se rallier à l'ordre soviétique, Berberova et Khodassevitch s'exilent à Berlin. Ni l'une ni l'autre ne reverront plus leur mère-patrie.
Pendant l'hiver 1922, ils se lient avec Maxime Gorki, qui possède alors une maison à Saarow, non loin de Berlin. L'auteur de "La Mère" n'a pas encore succombé aux sirènes de Staline et il ne rentrera en URSS qu'en 1933 pour y mourir dans sa datcha, empoisonné dit-on sur l'ordre de son héros. Moins candides, les Khodassevitch, eux, quittent l'Allemagne dès 1923 et, après un séjour à Prague, gagnent Paris où le poète mourra à l'aube de la déclaration de guerre.
Si le "passeport Nansen" qui leur est accordé leur donne un statut légal officiel, il ne les autorise en parallèle qu'à travailler pour leur compte. On devine la lutte pour la survie quotidienne qui devient alors la leur. Entre deux poèmes, Nina coud, brode ou enfile des perles pour faire des colliers qui seront plus tard revendus. Khodassevitch, lui, est pigiste pour des journaux russes.
A partir de 1926, ils deviennent des habitués de "La Rotonde", de "La Coupole", etc ... bref, du Montparnasse des Années folles. L'atmosphère y est d'autant plus chaleureuse que les expatriés russes y sont légion. Un petit groupe se forme assez vite autour de Berberova et Khodassevitch : Nabokov leur lira ses oeuvres. Nina, elle, s'attaque à sa première nouvelle. En 1932, elle se sépare de Khodassevitch et, six ans plus tard, peut s'acheter une petite maison dans les Yvelines où elle passera les années noires de l'Occupation et qu'elle revendra en 1948, alors qu'elle songe sérieusement à quitter la France.
La vie intellectuelle de l'Après-guerre la déçoit en effet beaucoup et c'est sans regrets que, en 1950, elle s'embarque pour les USA. Elle enseignera la littérature russe à Yale et à Princeton et décèdera à Philadelphie en 1993. Le succès n'avait commencé à s'intéresser à elle que huit ans plus tôt, par l'entremise d'une traductrice, Lydia Shweitzer et des éditions Actes Sud. Le roman qui la fit connaître, en 1985, "L'Accompagnatrice", avait été écrit en ... 1935.
Nina Berberova et Khodassevitch en 1925, à Sorrente, chez Gorki. _________________ http://notabene.forumactif.com/ http://blog.bebook.fr/woland/index.php/ |
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   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14347 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
| Sujet: Re: Nina Berberova. Sam 13 Jan - 19:23 | |
| On m'a beaucoup parlé de son autobiographie qui, cependant, s'arrête aux années 60 et qui s'intitule : "C'est moi qui souligne." Quelqu'un l'a lue ?
Je m'avoue un peu indécise quant au choix à faire dans ses titres. "Le Cap des Tempêtes", dont le résumé me fait songer à Tchékhov, m'attire aussi pas mal ...
Et les couvertures chez Actes Sud sont, comme toujours, un vrai délice.  _________________ http://notabene.forumactif.com/ http://blog.bebook.fr/woland/index.php/ |
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| Sujet: Re: Nina Berberova. Jeu 1 Fév - 18:55 | |
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Mys bour Traduction : Luba Jurgenson.
... et je l'ai achevé hier au soir. Pour une première lecture d'un auteur que je ne connaissais que de nom, j'ai été favorablement impressionnée. Berberova avait une capacité de réflexion digne des plus grands. J'ai relevé beucoup de passages qui m'ont plu à un point tel que je compte en mettre quelques uns dans le "Dictionnaire ..."
Tout commence lors de la guerre civile qui oppose les Russes blancs aux bolcheviques. Ces derniers entrent par force chez la mère de Dacha, qui s'est séparée du père de l'enfant pour vivre pleinement sa passion avec Alexis Boïko. La petite parvient justement à s'enfuir chez Boïko, leur voisin et, quand ils reviennent sur les lieux - entretemps, les troupes blanches ont repris la ville - ils tombent sur le cadavre violé et mutilé de la pauvre femme.
Tiaguine, le père de la fillette, se charge alors d'elle. Mais comme lui-même se bat avec les Blancs, il est obligé de quitter la Russie pour s'installer à Paris avec toute sa famille. A la suite d'un concours de circonstances un peu compliqué à expliquer en détails, il laisse en garde à Boiko Elisabeth, Zaï, la fille qu'il a eue d'une liaison avec Lise Dumontel, une actrice française en tournée à Moscou.
Au début des années vingt, Boïko se rend compte qu'il risque de se faire arrêter - on arrêtait tant de gens, à cette époque, dans la Russie soviétique toute neuve ... - et de laisser l'enfant sans ressources. Il décide donc de l'envoyer à son père, à Paris. Et, après un long voyage, Zaï débarque dans la capitale française où elle retrouve ses deux demi-soeurs, Dacha, que le lecteur connaît déjà et Sonia, la fille que Tiaguine a eue de sa dernière épouse, Lioubov Ivanovna.
L'essentiel du roman rend compte de leur jeunesse à toutes trois, dans cet "entre-deux-guerres" où l'insouciance cède peu à peu le pas à l'angoisse devant la montée des régimes totalitaires. (Le livre se clôt à l'annonce de la signature du pacte germano-soviétique entre Hitler et Staline.)
Dacha, l'aînée, est une rêveuse qui a soif d'harmonie. Elle finira par faire un beau mariage - son second d'ailleurs - et par aller vivre dans l'Algérie coloniale. Elisabeth, la plus artiste, compose des poèmes, se lance dans le théâtre-amateur, puis se prend d'une telle passion pour la lecture qu'elle nous apparaît, plus que ses soeurs, comme un double de l'auteur. Sonia enfin, la plus déconcertante, est une désespérée chronique qui cache son inappétence à l'existence sous des dehors cyniques - elle cherche par exemple à séduire systématiquement les amoureux de ses soeurs ...
Bien que, comme je viens de l'écrire, Zaï paraisse la plus proche de Nina Berberova, les réflexions de Dacha comme le journal de Sonia nous laissent à penser que les soeurs de Zaï constituent d'autres doubles de l'auteur. Le phénomène dépasse ici la tradition qui veut que, dans un roman, le romancier existe dans chaque personnage qu'il invente. Mais il est assez difficile d'en rendre compte car l'atmosphère du "Cap des Tempêtes" autant que le style, très intériorisé, de Barberova, sont tout à fait exceptionnels. Si on n'a pas lu le livre, à mon avis, on ne saurait s'en faire une idée vraiment exacte.
"Le Cape des Tempêtes" fait partie des oeuvres que Nina Berberova entendait ne publier qu'après sa mort. Le titre lui fut inspiré par le cap de Bonne-Espérance qui, avant que Vasco de Gama ne parvînt à le doubler, en 1497, avait été nommé "cap des Tempêtes" par Bartolomeu Dias, son découvreur. Ce paradoxe apparent, cette ambiguïté pour désigner un seul et même phénomène résume l'attitude des trois soeurs Tiaguine dans leur conception de l'existence.  _________________ http://notabene.forumactif.com/ http://blog.bebook.fr/woland/index.php/ |
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