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Masques de Venise Mécréante Suprême


   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14187 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
| Sujet: Nikolaï Gogol. Mar 6 Fév - 11:29 | |
| Gogol reste pour moi l'auteur d'une nouvelle fantastique de très haut niveau et qui évoque un portrait diabolique bien différent de celui de Dorian Gray dans le fameux roman d'Oscar Wilde. Cette nouvelle s'intitule tout simplement "Le Portrait." On la trouve dans nombre d'anthologies spécialisées, surtout lorsqu'on en vient à évoquer le mythe de Faust et ses dérivés.
Venant d'achever "Les Ames Mortes", qui, bien que tragiquement incomplet, est considéré comme le chef-d'oeuvre de son auteur, j'en viens d'ailleurs à penser, en me remémorant par ailleurs cette autre nouvelle quasi parfaite qu'est "Le Manteau", que Gogol était bien meilleur en "court" qu'en "long."
Son premier recueil, "Les Veillées du Hameau", qui sort dans les années 1830, est au reste constitué de nouvelles, de même qu'"Arabesques" et "Mirgorod" qu'il écrira et publiera alors qu'il enseigne l'histoire à Saint-Pétersbourg.
Il était né en 1809, en Ukraine (ou Petite-Russie), d'un père officier chez les cosaques mais fin lettré et d'une mère toute pétrie de mysticisme et d'oraisons. S'il fut assez mauvais élève, il n'en rêvait pas moins d'écrire et le temps qu'il passa comme commis de bureau dans un ministère, s'il fut perdu pour l'administration tsariste, ne le fut pas pour la littérature russe puisque c'est de cette expérience qu'est justement tiré "Le Manteau."
Si fortement attaché à son identité russe que, dans "Les Ames mortes", il omet volontairement - et ne s'en cache d'ailleurs pas - de restitutier certains dialogues en français, langue qui était de mise dans la bonne société de l'époque, Gogol passera toute sa vie littéraire à dénoncer les abus et les vices qui minent la vie même de son pays : pratiques toute asiatique du bakchich, prolifération fonctionnariale, insouciance des boyards, recours abusifs à la force, trafics divers, etc ...
Mais s'il est le chouchou des critiques libéraux qui portent son oeuvre au nue, notamment avec les représentations de son "Révizor", en 1836, Gogol se sent incompris. Il ne se veut pas républicain, encore moins révolutionnaire. Changer de régime ne l'intéresse absolument pas : on peut conserver le même si seulement celui-ci accepte de prendre les problèmes à bras le corps. Et le problème, c'est la nature humaine en Russie.
Poursuivi par ce sentiment d'incompréhension absolue autour de lui et aussi par une hypocondrie qui prend des allures de plus en plus inquiétantes en même temps que commence à se dévoyer en lui la foi religieuse exaltée que lui a léguée sa mère, il voyage beaucoup en Europe. Il n'a pas renoncé à terminer ses "Ames Mortes", commencées en 1841 sur une idée du grand poète Pouchkine.
Hélas ! en février 1852, terrifié par ce que lui en a dit un ecclésiastique, il brûle la seconde partie du roman dans sa cheminée. Et, la Mort s'étant présenté le 21 du même mois pour lui présenter sa quittance, l'écrivain n'aura pas le temps de corriger cette monumentale erreur.
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Dernière édition par le Mar 6 Fév - 12:06, édité 1 fois |
|  | | Masques de Venise Mécréante Suprême


   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14187 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
| Sujet: Re: Nikolaï Gogol. Mar 6 Fév - 12:00 | |
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Мёртвые души Traduction : Henri Mongault.
Il suffit de lire jusqu'au bout "Les Ames Mortes" pour réaliser que le terme "monumental" n'est pas du tout exagéré. Bien qu'un peu lent dans son allure générale (c'était le ton de l'époque), ce roman constitue une analyse minutieuse et réaliste de la société campagnarde russe des années 1830/1840. Si l'on excepte quelques développements sur l'âme russe dans le goût sentimental du XIXème siècle - et que l'on retrouve, sous d'autres formes, chez Dickens, Balzac, etc ... - le style est vif, presque moderne et plein d'humour, de cet humour russe si particulier fait de férocité et de tendresse et qui a perduré contre vents et marées tout au long de l'histoire de ce peuple étonnant jusqu'à nos jours.
Comme idée de départ, une escroquerie. Pavel Ivanovitch Tchitchikov, un quadragénaire célibataire dont on ne sait pas grand chose (son passé sera brièvement esquissé dans le premier fragment qui nous a été conservé de la seconde partie du roman), fait le tour des campagnes russes pour y acheter des âmes mortes. (Le terme "âmes" désigne ici les serfs des domaines - le servage ne sera aboli que trente ans plus tard, par Alexandre II qui, pour sa peine, sera assassiné par les nihilistes.)
Evidemment, la grande question - celle que le lecteur n'arrête pas de se poser jusqu'à la fin de la première partie - c'est : "Pourquoi des âmes mortes ?" Tout d'abord parce qu'elles coûtent bien moins cher que des serfs bien en vie. Et ensuite parce que, contrairement à ce qu'il affirme, Pavel Ivanovitch n'entend pas s'en aller coloniser quelque coin perdu du Chersonèse. Non, en fait, ce qu'il désire, c'est contracter un emprunt en donnant pour garanties ces âmes mortes mais que, bien sûr, il affirmera en parfaite santé.
La quête de Tchitchikov permet à Gogol de nous présenter toutes sortes de propriétaires ruraux typiques : Manilov le rêveur, le très retors Sobakévitch, Pliouchkine, cette étonnante personnification d'Harpagon revu et corrigé à la russe, et quelques autres ... Sans oublier la pléthore de fonctionnaires que les tractations entreprises - Tchitchikov et ses acheteurs trompent l'administration en faisant croire qu'ils achètent et vendent des serfs vivants - vont mettre en branle, à la recherche de quelque pot-de-vin toujours bienvenu.
La première partie se clôt - ou presque - sur un bal donné par le gouverneur de la province, où ce sont les épouses et filles de ces messieurs qui prennent la vedette et où commencent à courir sur Tchitchikov quelques rumeurs qui enflent, qui enflent ... et qui, finalement, l'amènent à se sauver dans sa vieille britchka, avec son cocher Sélipane et son valet, Pétrouchka.
De la deuxième partie - dont seuls deux fragments ont été conservés - il est très difficile de dire quelque chose de valable. Si la première partie donne une solide impression d'unité, ici, on en est loin. Une chose est certaine cependant : Tchitchikov ira en prison d'où le tirera cependant une âme bien intentionnée.
Une fois qu'on a fait son deuil de la continuité de l'oeuvre, il reste toujours le regard acéré avec lequel Gogol condamne l'oisiveté et l'insouciance des propriétaires russes et surtout cet amour du trafic et des tricheries dont le personnage de Nozdriov représente une caricature achevée, tour à tour sympathique, grotesque et répugnante. L'étrange passivité du peuple russe est aussi soulignée - et l'auteur, ici, se fait inquiet, à l'image d'un père pour ses enfants. Quant à l'appareil fonctionnarial, il est implacablement démonté et, plein d'une satisfaction cruelle, Gogol se complaît à nous exposer toute la rouille qui encombre ses multiples rouages.
Le seul inconvénient de ce roman, c'est que l'on ne peut pas y évoquer de véritable héros. Bien qu'il se place au-dessus des autres en raison de son intelligence et de sa grande fourberie, Tchitchikov ne peut prétendre à pareil statut. Sa rencontre avec Tentietnikov et avec les frères Platonov dans la seconde partie du roman aurait pu lancer celui-ci dans une autre direction mais ce qu'il nous reste de ce manuscrit-là est trop fragmentaire pour qu'on puisse en tirer des conclusions sûres.
Tel qu'il est, "Les Ames mortes" laisse donc le lecteur sur sa faim. Cependant, il faut le lire, ne serait-ce que pour avoir un aperçu plus exact du grand talent qui fut celui de Nikolaï Vassiliévitch Gogol. _________________ http://notabene.forumactif.com/ http://blog.bebook.fr/woland/index.php/ |
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