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Mikhaïl A fanassievitch Boulgakov

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Masques de Venise
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MessageSujet: Mikhaïl A fanassievitch Boulgakov   Dim 8 Mai - 14:06



Мастер и Маргарита
Traduction : Claude Ligny


"Le Maître et Marguerite", que Mikhaïl Boulgakov commença à rédiger en 1928, sous le titre de "Le Sabot de l'Ingénieur", ne devait être publié pour la première fois qu'en 1966. Pourtant, cette oeuvre, achevée le 13 février 1940, un peu plus de trois semaines avant le décès de son auteur, est assurément l'un des "romans-phares" de la littérature russe du XXème siècle et c'est elle qui contient, entre autres phrases inoubliables, le fameux "Les manuscrits ne brûlent pas !" que l'on peut considérer comme un symbole de la victoire de la liberté de penser face à l'acharnement totalitaire.

Résumer l'intrigue de ce roman onirique et fiévreux, cynique autant que merveilleux, est chose trop réductrice pour que je m'y essaie. Disons essentiellement qu'il fait alterner deux actions, l'une moderne et qui se déroule dans le Moscou de l'ère stalinienne, l'autre "antique" et ayant pour cadre la Judée pré-chrétienne qu'Hadrien n'a pas encore rebaptisée Palestine.

La deuxième intrigue est la vision gnostique de la rencontre de Jésus de Nazareth, appelé Yeshoua Ha-Nozri par Boulgakov, avec Ponce Pilate, procurateur romain de la région, et aussi de son supplice - Boulgakov délaisse la crucifixion traditionnelle pour le pilori - sur le Mont Chauve - ou Mont du Crâne-Golgotha. Yeshoua y apparaît comme un illuminé mais au sens bouddhique du terme, un homme paisible et doux, capable de deceler la Bonté dans le coeur du plus cruel des centurions et suivi depuis le début de ses errances par un certain Matthieu Lévy qui, selon Yeshoua lui-même, déforme pour les recopier les propos qu'il tient. Juda de Kairoth et Caïphe, le Grand Prêtre du Sanhedrin, sont évidemment de la partie avec un Bar-rabbas qui ne fait que croiser bien fugitivement celui qui deviendra le Christ.

Comme Boulgakov aurait pu éviter d'accepter l'aide que lui fournit Staline pour survivre à l'interdiction de ses oeuvres au début des années 30 , Pilate aurait pu sauver Yeshoua. Mais si l'un n'eut pas le courage d'affronter le goulag ou le procès après tortures si chers au successeur de Lénine, le second, dans un instant de faiblesse, préféra préserver sa carrière en laissant supprimer la vie d'un innocent.

Pour Boulgakov, le prix à payer sera une existence désormais hantée par la conscience de sa veulerie et l'avortement systématique de tous ses essais de publication. En silence cependant, en cachette aussi, inlassablement, il reprend et remanie ce qu'il nomme son "manuscrit sur le Diable" - on ne comptera pas moins de cinq remaniements en douze ans. Tourmenté par ses angoisses, et aussi par un corps qui, peu à peu, l'abandonne, l'écrivain gribouille dès 1931, au bas d'un extrait que vous pourrez lire dans l'édition POCKET du "Maître et Marguerite", ces mots qui émeuvent encore singulièrement le lecteur par delà les
années : "Seigneur, aide-moi à terminer mon roman."

Pour le Pilate qu'il recrée, Boulgakov façonne un châtiment qui perdure au-dela les siècles, une espèce de Purgatoire hors du temps où le puissant fonctionnaire romain, "qu'il fasse sombre ou que luise la lune", ne peut connaître la paix bien qu'il soit mort depuis près de deux mille ans. Invariablement, Pilate rêve qu'il annonce au peuple juif sa décision de laisser la vie sauve à Yeshoua. Invariablement, il se réveille et se rend compte que Yeshoua est mort et que lui, Pilate, n'a pas reçu son pardon.

Et, inlassablement, ce fantôme pose et repose cette question qui dut bien souvent torturer Boulgakov : "La Lâcheté n'est-elle pas le plus grand crime qui soit ?"

A la fin du roman, bien sûr, Pilate sera enfin libéré et, dans une très belle image onirique, rejoindra Yeshoua sur un rayon de lune et s'en ira avec lui vers l'Eternité.

Entretemps, l'intrigue moderne aura laissé le champ libre à un Satan là encore plus proche de l'interprétation gnostique que de l'interprétation traditionnelle, et à qui Boulgakov a donné le nom de Woland.

L'accompagnent et le servent deux démons familiers, l'inénarrable rouquin Béhemoth-Koroviev et le non moins extraordinaire Azazello, lequel se présente sous l'aspect d'un énorme chat noir capable de s'habiller comme un homme et de jouer aux échecs.

Les trois compères s'en donnent à coeur joie dans un Moscou diurne et surtout nocturne, règlent au passage les comptes de l'écrivain Boulgakov avec les critiques stalinistes, causent mille et un accidents, acculent plusieurs malheureux à l'asile psychiatrique, décapitent un homme, en poignardent un autre, tranchent, taillent, tourbillonnent ... démontent en un mot l'implacable machine totalitaire avec une vigueur en effet démoniaque et ce sens de l'humour propre à l'âme slave.


Au coeur du cyclone diabolique, le Maître, écrivain enfermé parmi les fous après la dénonciation d'un voisin désireux d'accaparer son appartement (les appartements, la convoitise qu'ils inspirent aux pauvres Moscovites obligés de se contenter des "maisons communautaires", les déboires que Boulgakov lui-même connut avec le sien occupent dans le livre une place bien révélatrice du mode de vie imposé à la majorité par le régime bolchevique) et son hégérie, Marguerite, qui quitte tout pour le rejoindre et le suivre au-delà la Mort. Un couple d'amoureux, par conséquent, où la femme prédomine - elle prend l'initiative de suivre les directives de Woland et d'assister au Grand Bal donné par Satan - mais où c'est elle également qui se montre la plus accessible à la pitié.

Ce livre fascinant, qui n'est pas sans rappeler parfois les meilleurs moments du nonsense d'un Lewis Carroll et qui mêle avec génie le fantastique, la poésie, la religion, l'histoire et la philosophie, est irracontable. Il faut donc le lire et ne pas hésiter à le placer bien haut dans votre Panthéon livresque car, né de la souffrance et de la révolte d'un homme qui désespérait d'écrire, il nous prouve avec panache que, quelque sombres que puissent être les tourmentes de l'Histoire, le Génie survit toujours à leurs ténèbres. Cool


Lisez Boulgakov ! thumleft Jamais vous ne regretterez d'avoir fait sa connaissance ... :thumright:


Dernière édition par le Mar 10 Juil - 13:26, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Mikhaïl A fanassievitch Boulgakov   Lun 11 Fév - 17:58



Zapis'ki junogo vraca/Morfij/Neobyknovennye prikljucenija doktora
Traduction et notes : Paul Lequesne


Ce mince volume, publié sous le titre général de "Récits d'un jeune médecin", regroupe, outre les récits en question, la nouvelle "Morphine" et "Les Aventures Singulières d'un Docteur."Si nous sommes ici très loin de l'ampleur onirique du "Maître et Marguerite", la dernière nouvelle, qui évoque les tribulations pendant la Guerre civile russe d'un médecin qui pourrait fort bien être Boulgakov lui-même, plonge son lecteur dans une curieuse atmosphère de rêve éveillé où le cauchemar le dispute à la comédie absurde.

Mes préférences vont cependant aux deux premiers textes.
Les "Récits - ou Carnets - d'un jeune médecin" relatent l'expérience authentique que fit l'écrivain lorsqu'il exerça la médecine dans un petit hôpital géré par la Croix-Rouge durant l'année 1916-1917. Même s'il donne à son narrateur le nom de Bomgard, c'est bien Boulgakov qui y débarque jeune diplômé et doit faire immédiatement face à la superstition, à l'ignorance ainsi qu'aux difficiles conditions de vie qui sont celles de la campagne russe à l'époque.

Les sept petits tableaux qu'il nous en brosse, en soulignant avec une malice rétrospective l'affolement avec lequel il se réfugiait dans ses livres de médecine, littéralement terrorisé à l'idée de se retrouver face à face avec un cas singulièrement difficile et qu'il n'aurait jamais traité auparavant, croquent allègrement la paysannerie russe qui n'a pas encore été touchée par la tempête révolutionnaire.

Dans "La Serviette brodée d'un coq" qui marque son arrivée dans son nouveau poste, le jeune médecin est confronté à l'amputation d'une jambe qu'il doit pratiquer sur une jeune fille qui est tombée dans une machine agricole. Persuadé à la fois de son incompétence personnelle - c'est sa première opération en solo - et de la gravité de l'état de la malheureuse, il retrouve tout son sang-froid pour procéder à l'amputation ... et la jeune fille survit, bien évidemment. La fiancée du commis, dans "La Tempête de Neige", n'aura pas cette chance.

Humanité, vivacité du trait, humour, tendresse, telles sont les couleurs utilisées par Boulgakov. Jamais il ne porte de jugement sur ceux qu'il croise. Pas plus qu'il n'en porte sur le successeur de Bomgard, le Dr Poliakov, qui, confronté lui aussi aux rudes conditions d'exercice dans le trou perdu de Nikolskoïé, bascule dans la morphine pour tenir bon.

La descente aux enfers du malheureux est brièvement contée mais aussi hallucinante qu'on pouvait s'y attendre. Le pire est peut-être que cet homme de l'Art, qui est en principe mieux placé que quiconque pour appréhender les ravages de la drogue, se laisse prendre à la fameuse certitude qu'il ne deviendra jamais dépendant.

Pour se désintoxiquer, il se rabat sur la cocaïne mais son état empire. Ne lui reste plus alors qu'une seule issue et le narrateur, à qui il a demandé aide et assistance, arrivera trop tard.

Récit au double "Je" - le "Je" de Bomgard, qui nous conte l'histoire, et le "Je" de Poliakov, qui explique sa déchéance dans la lettre adressée à Bomgard - "Morphine" nous donne une vision aussi acérée qu'un scalpel de la dépendance du morphinomane. Court mais d'une rare intensité, ce texte, qui nous renvoie à un phénomène désormais plus ou moins banalisé par notre société, n'a pas pris une ride.

Enfin, les "Aventures singulières d'un docteur" assemblent, de manière volontairement décousue, les fragments de l'existence d'un médecin brutalement mobilisé et qui va se retrouver pris entre les Blancs et les Rouges, et plus encore dans l'absurdité foncière du conflit.

Bref, si vous n'avez jamais lu Boulgakov et que vous répugnez aux romans épais, commencez donc par ces "Récits d'un Jeune Médecin." Nul doute que cela vous donnera envie d'approfondir l'oeuvre de cet auteur atypique et génial.
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MessageSujet: Re: Mikhaïl A fanassievitch Boulgakov   Lun 11 Fév - 20:02

Oh oui Boulgakov ! Quel singulier auteur. En tout cas pour moi une grosse découverte. L'impression de pénétrer un autre monde. Son écriture est très particulière et son univers aussi. Dans "Coeur de chien", c'est totalement fantasmagorique mais aussi carrément sombre et réaliste. Faudra que j'y revienne, tes messages m'y font penser MDV.
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Mikhaïl A fanassievitch Boulgakov

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