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| | Un Phénomène nommé Henry Miller. | |
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Masques de Venise Mécréante Suprême


   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14254 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
| Sujet: Un Phénomène nommé Henry Miller. Dim 8 Mai - 13:58 | |
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Tropic of Cancer Traduction : Jean-Claude Lefaure
" ... J'habite Villa Borghèse. Il n'y a pas une miette de saleté nulle part, ni une chaise déplacée. Nous y sommes tout seuls, et nous sommes morts. ..." 
C'est par ce paragraphe foudroyant que débute "Tropique du Cancer", l'un des livres qui, en son temps, choqua sans doute le plus les puritains de tout poil, notamment aux Etats-Unis où la censure l'interdit carrément pour ne lever son veto que bien tardivement après guerre - dans les années soixante, il me semble.
L'auteur était pourtant américain. Mais il est vrai que, dans ce "Tropique" qui fut, je crois, son premier ouvrage "achevé", Henry Miller n'hésite pas à traiter les New-Yorkais se promenant sur la 42ème rue d'"oies aveugles" avant d'assener, à la fin du chapitre X :
" ... Il vaut mieux garder l'Amérique ainsi, toujours à l'arrière-plan, une sorte de gravure carte postale, que l'on regarde dans ses moments de faiblesse. Comme ça, on imagine qu'elle est toujours là, à vous attendre, inchangée, intacte, vaste espace patriotique avec des vaches, des moutons et des hommes au coeur tendre, prêts à enc ... tout ce qui se présente, homme, femme ou bête ! Ca n'existe pas, l'Amérique ! C'est un nom qu'on donne à une idée abstraite ..."
Mais ne vous y trompez pas. Au-delà de certaines lignes d'une rare amertume, "Tropique du Cancer", c'est avant tout un livre généreux, enthousiaste, féroce et impitoyable certes mais que parcourt sans cesse le rire immense et chaleureux de son auteur. L'humour de Miller est noir - plus que noir souvent - mais il tient bon et s'entête à faire des pieds-de-nez à la Vie et à ses absurdités, qu'il s'agisse de la faim, de la misère, de l'angoisse du lendemain, de celle d'écrire, des humiliations, de la vie de pique-assiette que l'auteur mènera longtemps en pleine connaissance de cause "pour rester libre", de la maladie, de la Mort elle-même.
Avec cela, le style est superbe, un mélange de sauvagerie et de rigueur, de tendresse et de truculence, le tout saupoudré d'une incroyable poésie qui passe fort bien l'épreuve de la traduction. Miller est de ces écrivains qui, comme le Céline du "Voyage ...", écrivent en apparence "au coup de poing" mais pour qui l'écriture est à la fois un démon, une perfection et une longue mais voluptueuse souffrance. C'est un écrivain qui marque son lecteur, sans doute l'un des plus européens parmi les Américains - avec James mais sur un autre registre, évidemment.
En outre, il aura toujours pour les francophones cette saveur rabelaisienne à nulle autre pareille.
Dernière édition par le Lun 23 Juil - 12:31, édité 4 fois |
|  | | Masques de Venise Mécréante Suprême


   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14254 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
| Sujet: Re: Un Phénomène nommé Henry Miller. Mer 11 Mai - 18:45 | |
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Tropic of Capricorn Traduction : Jean-Claude Lefaure
Avec « Tropique du Capricorne », auquel il mit le point final en 1938, alors qu’il s’était installé en France, Henry Miller nous offre une œuvre qui, comme le « Tropique du Cancer », éclate et se disperse encore un peu dans toutes les directions, tel un magnifique feu d’artifice conçu par un pyrotechnicien à la fois génial et complètement « allumé ». Mais l’ensemble est déjà beaucoup plus structuré et l’on peut y lire l’un des hymnes les plus poignants, les plus sincères et les plus humbles qu’un écrivain ait jamais dédié à la Passion d’Ecrire. :thumright:
Pourtant, si l’on s’en tient au titre donné par l'auteur à la première partie de son roman – qui est aussi la plus longue – on ne s’attend guère à ce qu’il y soit beaucoup question de l’acte d’écrire (ou de l’impossibilité dans laquelle on se trouve d'y parvenir). Intitulé en effet, en toute (fausse ) candeur millerienne :twisted: , « Sur le Trolley Ovarien », ce premier acte a surtout pour objet de nous décrire en long et en large les splendeurs et les misères qui présidèrent au passage de l’auteur à la "Compagnie Cosmodémonique du Télégraphe pour l’Amérique du Nord" : un mélange de Kafka et de Jarry, avec l'humour ravageur d'un Rabelais, et cette « patte » qui n’appartenait qu’à Miller lui-même.
«[ …] … Au bout de quelques mois, » confie-t-il au lecteur avec la jubilation que l'on devine, « je trônais place du Soleil-Couchant, engageant et saquant que c’en était de la démence. Un véritable abattoir, à Dieu ne plaise. Un pur non-sens, du haut en bas. Un gâchis d’hommes, de matériel, d’énergie. Une farce hideuse avec, en toile de fond, la sueur et la misère. Mais, tout comme j’avais accepté de servir de mouche, j’acceptai d’engager, de saquer et tout le tremblement ….[…] »
Toutefois, au-delà son cynisme habituel, on sent bien la réelle tendresse que Miller portait à tant de pauvres bougres rencontrés à cette époque dans les locaux de la Compagnie. Quant aux bougresses … Non, nous laisserons au lecteur le soin d’apprécier les pages que leur consacre un Miller qui, comme d’habitude, ne se gêne pas pour appeler … un chat un chat. (!!!) Il le fait d’ailleurs avec un naturel si désarmant qu’on se demande bien pourquoi l’Anasthasie américaine eut si longtemps des vapeurs en déchiffrant sa prose.
Dans la deuxième partie, ou plutôt dans l’ « Interlude », l’écrivain donne libre cours à sa logorrhée scriptrice. Aux scènes de sexe toujours explicites mais jamais vulgaires - enfin, c'est mon avis et libre à vous de ne pas le partager ! - et aux évocations du Brooklyn de sa jeunesse, se mêlent désormais des digressions d’une beauté à vous couper le souffle sur ce qu’est Dieu ou sur ce qu’Il n’est pas, sur les mille-et-une tensions de cette créature éternellement rebelle qui s’appelle Henry V. Miller et qui L’injurie tout en niant Son existence, sur la Vie avec tout ce qu’elle comporte de merveilles et de hideurs, sur les livres bien sûr, sur l’écriture évidemment, sur le Temps … Se succèdent alors des passages extraordinaires comme celui-ci :
"[…] …Si je me dresse contre la condition actuelle du monde, ce n’est pas en moraliste – c’est parce que j’ai envie de rire plus, toujours plus. Je ne dis pas que Dieu n’est qu’un énorme rire : je dis qu’il faut rire dur avant de parvenir à approcher Dieu. Mon seul but dans la vie est d’approcher Dieu, c’est-à-dire d’arriver plus près de moi-même. C’est pourquoi peu m’importe le chemin. Mais la musique est très importante. La musique est tonique pour la glande pinéale. La musique, ce n’est pas Bach, ni Beethoven ; la musique, c’est l’ouvre-boîte de l’âme. Calme terrible en dedans de soi ; conscience que l’être est doté d’un plafond et d’un toit… […] »
Ce « Tropique » se clôt enfin sur « Coda », troisième et dernière partie où un Miller enivré de sexe et d’amour évoque sa rencontre avec celle qui deviendra sa deuxième épouse, la fameuse June du film « Harry & June », et, poète toujours mais aussi drogué lucide, il a pour elle cette phrase sublime : « … Je t’accepte et te prends comme l’incarnation du Mal, la dévastation de l’âme, Maharani de l’ombre … »
Pour tous ceux qu’intéressent l’œuvre et la personnalité d’Henry Miller, il convient d’ajouter que c’est dans « Tropique du Capricorne » qu’il commence à s’étendre sur ses souvenirs d’enfance, tout particulièrement sur ses relations avec ses parents et avec sa sœur cadette. L'écrivain y reconnaît que, sans la "différence" de sa soeur, sans doute ne serait-il jamais devenu Henry Miller. 
Dernière édition par le Dim 12 Aoû - 11:31, édité 4 fois |
|  | | rotko Invité
| Sujet: Re: Un Phénomène nommé Henry Miller. Jeu 12 Mai - 18:29 | |
| A quoi sert un forum ? hein ? je vous le demande ! à decouvrir Henri Miller par exemple ! "un diable au paradis" où Miller raconte comment un "ami" aussi pessimiste et réservé que lui était optimiste et communicatif, s'installe chez lui et finit par lui "pourrir l'existence". l'ensemble était bien agréable à lire, sans rien de choquant, et au détour d'un passage, un petit développement sur Rimbaud est resté dans mon souvenir. "Opus pistorum" réservé dans le livre de poche aux "lecteurs avertis" présente d'autres anecdotes :-) Dans un café-bar frequenté par des matelots frustes une hardie effeuilleuse s'amuse tellement à titiller, exciter, provoquer le désir des hommes qu'il s'ensuit comme une émeute où elle pourrait passer les pires moments. Ma foi, c'est à la fois très suggestif et très enlevé, on s'amuse et on jouit de la scène :-)
Deux petits contacts donc et je trouve sur mes étagères "Plexus" ! je lis les deux premiers chapitres. Quelle vitalité dans le style ! on y rit des caricatures, des subterfuges de la vie quotidienne sans le sou, on s'attendrit sur la petite fille qui voudrait "son papa et sa maman ensemble", on y découvre un amour des livres et des mots... quel appétit de vivre ! je me suis dit que Djian dans ses meilleurs moments (debut de 37°2) avait le souvenir de bonnes pages d'Henri Miller. Quelqu'un a des idées là-dessus ? |
|  | | Masques de Venise Mécréante Suprême


   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14254 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
| Sujet: Re: Un Phénomène nommé Henry Miller. Ven 13 Mai - 11:18 | |
| Personnellement, je n'ai pas lu Djian mais vois-tu, le parallèle que tu établis, Rotko, va me faire revenir sur cet a priori - que je dois d'ailleurs beaucoup au film tiré de son "37°2 le matin."
Comme quoi le lecteur qui est tenté de se dire : "Miller(ou Sartre, ou Duras, ou ...), non, ce n'est pas pour moi !" peut saisir ici l'invalidité de pareil raisonnement.
Tout écrivain - tout artiste - a ses racines. Certaines sont très conscientes, d'autres moins, d'autres ne le sont pas du tout. Et le lecteur qui a aimé ces racines finira par se sentir attiré par l'oeuvre enracinée. Plus ou moins, bien entendu : mais elle aussi l'interpellera.
Et pour en revenir à Miller et à Djian, il est certain que tout écrivain désireux d'insuffler à son oeuvre un sexe qu'on n'oublie pas et qui sort de l'ordinaire ne lira certainement pas SAS mais bel et bien un Henry Miller ou un D.A.F. de Sade (même si celui-ci fait dans un registre bien différent de l'Américain).  |
|  | | rotko Invité
| Sujet: Re: Un Phénomène nommé Henry Miller. Sam 14 Mai - 18:42 | |
| | Masques de Venise a écrit: | Et pour en revenir à Miller et à Djian, il est certain que tout écrivain désireux d'insuffler à son oeuvre un sexe qu'on n'oublie pas et qui sort de l'ordinaire ne lira certainement pas SAS mais bel et bien un Henry Miller  |
je ne defends pas le film 37°2 D'apres un mien copain qui aime beaucoup djian, celuici parlerait d'henri miller en des termes d'admiration (je cite mon pote)" cf. le chapitre qu'il lui consacre dans son (intéressant) "Ardoise" (Pocket)." |
|  | | rotko Invité
| Sujet: Re: Un Phénomène nommé Henry Miller. Dim 22 Mai - 18:25 | |
| Henry Miller, Plexus, France-Loisirs. 272421420X la crucifixion en rose : 1 Nexus 2 Plexus 3 SexusLes coulisses d'une vie d'écrivain Henry Miller raconte sa vie, avec une multitude d'anecdotes, de rencontres, d'épisodes comiques ou pénibles, de rêves et de dures réalités. Le présent, c'est la vie avec Mona, le passé, les souvenirs d'enfance éparpillés, et quelques allusions, récurrentes, à un première liaison et à une fillette invisible. Outre Mona, des individus bohèmes, piliers de bars, vivant d'expédients et de boniments. On trouve aussi l'amour des livres, des connaissances les plus hétéroclites, et le désir d'écrire, et de "fourguer" pour survivre les modestes productions de son écriture. Certaines pages inspirées m'ont bien plu, ici un éloge de Van Gogh, là une aventure cocasse. Mais les longueurs abondent, et les incessantes recherches d'argent ou de logis lassent ma patience. D'autant qu'on ne peut s'empêcher d'avoir une certaine image du personnage : hâbleur, pique-assiette, tapeur, noceur, faux-candide et fin roublard. Qu'il passe son temps avec des énergumènes pittoresques passe encore, mais de là à nous rapporter leurs histoires in extenso... |
|  | | rotko Invité
| Sujet: Re: Un Phénomène nommé Henry Miller. Dim 22 Mai - 18:27 | |
| NEXUS suite...
Sur la fin du livre, Miller ressent le besoin d'expliquer sa propre conduite, mais sous la forme d'une accusation à peine voilée pour Mona : "Ce que je déteste le plus, c'est cette perpétuelle façon d'emprunter et de mendier, cette façon de se servir des gens comme de poires"p 521. Quant à lui-même, il reste, dit-il, bien naïf sur les rapports de Mona avec ses généreux admirateurs :
"Mona gagnait plus qu'assez pour nos besoins à tous les deux. Et puis elle rapportait constamment à la maison des cadeaux qu'on pouvait convertir en espèces. Toujours la même histoire. Les gens ne pouvaient résister à l'envie de la couvrir de cadeaux. C'étaient tous des "admirateurs" bien entendu. Elle préférait les appeler "admirateurs" plutôt qu'"amoureux". Je me demandais bien souvent ce qu'ils admiraient en elle, d'autant plus qu'elle ne leur servait que des rebuffades. A l'entendre taper sur ces "crétins" et ces "couillons", on aurait cru qu'elle ne leur souriait même jamais". p 486. Pratique de savoir ainsi se dédouaner ! |
|  | | Masques de Venise Mécréante Suprême


   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14254 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
| Sujet: Re: Un Phénomène nommé Henry Miller. Dim 22 Mai - 18:42 | |
| Les rapports de Miller avec les femmes montrent parfois le problème qui a existé entre sa mère et lui.
En un sens, ne peut-on pas dire que Mona - mais on pourrait citer aussi Anaïs Nin - lui a servi, d'une certaine façon, de "mère" de substitution ? 
L'aspect "gigolo" de Miller est la seule chose que je lui reproche - avec son abandon de sa fille. Mais c'est vrai que ce devait être un sacré beau parleur. :cool: _________________ http://notabene.forumactif.com/ http://blog.bebook.fr/woland/index.php/ |
|  | | rotko Invité
| Sujet: Re: Un Phénomène nommé Henry Miller. Lun 23 Mai - 8:05 | |
| | Masques de Venise a écrit: | | c'est vrai que ce devait être un sacré beau parleur. :cool: |
Leçon d'écriture p 117
"Pas de littérature, compris ? je veux que vous racontiez votre histoire exactement comme venez de me la raconter à moi [...] Déversez simplement votre histoire -aisé et naturel- comme si vous la racontiez à un ami..." Leçon reçue et appliquée par Henry Miller. |
|  | | Masques de Venise Mécréante Suprême


   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14254 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
| |  | | Vilain Invité
| Sujet: Re: Un Phénomène nommé Henry Miller. Lun 8 Aoû - 18:25 | |
| Quand on parle de Miller, il ne faut pas oublier que c'était un sacré hableur. Alfred Perlès, son ami, celui qui à partagé sa vie dans un appartement de Clichy ( Voir "Jours tranquilles à Clichy") rapporte que Miller était en fait "très Allemand", qu'il était assez maniaque et méticuleux, ne supportant pas la vaisselle sale, par exemple. Miller a romancé sa vie, ne l'oublions jamais.... C'est vrai qu'il y a des longueurs dans tout ce qu'il écrit ou presque, mais quelle écriture ! |
|  | | Masques de Venise Mécréante Suprême


   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14254 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
| Sujet: Re: Un Phénomène nommé Henry Miller. Mer 10 Aoû - 9:05 | |
| De cette romantisation de l'action, on ne prend vraiment conscience - enfin, c'est mon opinion - qu'à partir de "Plexus." Mais le souffle demeure et l'on se demande si Miller laissait parfois la parole aux autres dans les discussions ...  _________________ http://notabene.forumactif.com/ http://blog.bebook.fr/woland/index.php/ |
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   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14254 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
| Sujet: Re: Un Phénomène nommé Henry Miller. Ven 4 Nov - 18:20 | |
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Sexus : Book One of the Rosy Crucifixion Traduction : Roger Giroux (pour le Livre de Poche)
Plus construit - du moins est-ce l'impression que j'en ai retirée - que les deux "Tropique", "Sexus" est le premier volume de la "Crucifixion en Rose." C'est aussi une ode à Mara-Mona, c'est-à-dire à June, la seconde épouse de l'auteur, celle qu'il célèbrera d'ailleurs maintes fois dans son oeuvre.
Le premier chapitre s'ouvre d'ailleurs dans le dancing où, la veille même, le narrateur vient de rencontrer une hôtesse qui vend ses danses et sa compagnie aux hommes seuls.
A partir de là, Miller entraîne son lecteur dans une ronde de personnages dont il nous a déjà fait admirer certains specimens. Je ne citerai qu'un nom - qui se passe de tout commentaire : l'ineffable Kronski.
Mais Sexus, c'est surtout l'occasion pour Miller de peaufiner son personnage hyper-viril, capable de contenter toutes les femmes - ou presque. Qu'il soit avec Mara, laquelle, à un certain moment, demande "humblement" à Kronski si "elle est vraiment digne de Henry" (!!!), ne l'empêche pas de forniquer à droite et à gauche, et même avec son épouse légitime alors que tous deux ont pourtant entamé leur procédure de divorce. Le lecteur note tout de suite que c'est pratiquement Maude qui le lui demande.
Je crois à l'auteur américain beaucoup trop d'intelligence et de subtilité pour ne pas avoir brossé en vain de lui-même un portrait aussi peu flatteur. Parce qu'il s'attèle en profondeur au récit de sa vie - le fait qu'il enjolive nombre de détails ou les arrange en une perspective plus théâtrale n'enlève rien à cette profondeur - Miller sait qu'il ne peut plus reculer : cette fois-ci, il ne pourra pas se contenter d'effleurer le Miller gigolo, le Miller macho, le Miller lâche et fuyant qu'il fut aussi. Par conséquent, avec une habileté joviale et un talent qu'on ne saurait lui contester, l'écrivain dévoile alors tout ce qui, en lui, choque et scandalise comme jamais n'y sera parvenu le langage crû qu'il affectionne.
Le plus extraordinaire, c'est que, tout au long de ces 670 pages (en édition de poche), on ne songe pas un seul instant à planter là Henry, son sexe, ses blenmorragies, ses femmes, ses arnaques à l'argent, ses chantages aux sentiments, ses cuites et les invraisemblables amis qu'il traîne dans son sillage. Parfois, c'est vrai, on s'arrête, on s'interroge : voyons, ce funambule exhibitionniste qui, complètement saoul, nous fait des pieds-de-nez tout là-haut, sur cette corde qui a le tranchant d'une lame de rasoir, c'est vraiment le grand Henry Miller ? Incroyable ! Malgré tout ce qu'on savait déjà sur sa frénésie sexuelle, sur ses complications sentimentales et sur la vie d'homme entretenu qu'il mena par exemple auprès d'Anaïs Nin, on n'aurait jamais cru ça de lui ...
Et pourtant, malgré tout, on lui conserve une petite place tout au fond de notre coeur. Nul n'est parfait, se dit-on et au moins ne pourra-t-on taxer d'hypocrisie cet écrivain qui s'acharne à se peindre sous de telles couleurs.
Ultime clin d'oeil adressé au lecteur par le texte lui-même : l'anecdote que Miller rapporte sur Knut Hansum, l'un des auteurs qu'il aimait. Je vous laisse la découvrir, elle resssemble à la part d'ombre de Miller : agaçante, pitoyable, rusée, arrogante et cependant si naïve qu'on ne peut s'empêcher de sourire ainsi qu'on le ferait devant les frasques d'un gamin mal élevé mais brillant.  _________________ http://notabene.forumactif.com/ http://blog.bebook.fr/woland/index.php/
Dernière édition par le Mar 21 Aoû - 10:56, édité 2 fois |
|  | | rotko Invité
| Sujet: Re: Un Phénomène nommé Henry Miller. Ven 4 Nov - 19:18 | |
| MDV
| Citation: | | Et pourtant, malgré tout, on lui conserve une petite place tout au fond de notre coeur. Nul n'est parfait, se dit-on |
Quelle grandeur d'âme !  |
|  | | Masques de Venise Mécréante Suprême


   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14254 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
| Sujet: Re: Un Phénomène nommé Henry Miller. Ven 4 Nov - 19:25 | |
| C'est-à-dire que j'ai eu tant de gens "parfaits" dans ma famille que, instinctivement, je préfère ceux qui s'affirment "impolitiquement corrects" en somme et qui n'hésitent pas le faire savoir.
Ceci dit, question style en revanche, je n'ai rien à reprocher à Miller. Il sortait tout de même de l'ordinaire - et on sent bien la ferveur avec laquelle il remaniait ses phrases. Devant ça, moi, je m'incline. _________________ http://notabene.forumactif.com/ http://blog.bebook.fr/woland/index.php/ |
|  | | | Un Phénomène nommé Henry Miller. | |
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