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Sinclair Lewis.

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Masques de Venise
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MessageSujet: Sinclair Lewis.   Mer 4 Avr - 14:13

Si le premier écrivain américain à avoir reçu le Prix Nobel (en 1930) se réincarnait aujourd'hui, tout porte à croire qu'il n'aurait pas les faveurs de George W. Bush. En effet, Harry Sinclair Lewis, qui avait coutume de dire : "I love America but I don't like it," n'a pas hésité à dénoncer les tares d'un système qui en imposait cependant encore, à savoir la course outrancière à la réussite qui caractérisait la société dans laquelle il était né, le conformisme de ses concitoyens et même les dangers de l'intégrisme évangéliste.

Né à Sauk Centre, dans le Minnesota, le 7 février 1885, il était fils d'un médecin de campagne dont il s'est certainement inspiré pour créer son personnage du Dr William Kennicott dans le premier de ses romans appelés à une célébrité mondiale : "Main Street." Devenu assez vite orphelin de mère, il eut une belle-mère avec laquelle, semble-t-il, il s'entendit plutôt bien même si, à l'âge de 13 ans, il fugua pour s'engager dans l'armée - les USA étaient alors en guerre avec l'Espagne.

Diplômé de Yale en 1908, ce lecteur précoce, qui avait tenu très jeune son journal personnel, commença sa carrière littéraire de la façon la plus convenue qui soit : par des poèmes. Puis, il s'orienta vers des récits mettant en scène gentes dames et beaux chevaliers. Pourtant, son premier ouvrage publié, "Hike et l'Aéroplane", est bien campé dans une réalité qui se passionnait pour les exploits des premiers aviateurs : nous étions alors en 1912 et Lewis avait adopté le nom de plume de "Tom Graham."

Cinq romans séparent "Hike ..." de "Main Street", qui sortit en 1920. Sinclair Lewis y dépeint une petite ville typique des terres à blé américaines : Gopher Prairie, et y fait évoluer à peu près tous les types d'humanité que l'on pouvait rencontrer à cette époque - et que l'on continue sans doute à rencontrer de nos jours - dans ce genre d'agglomérations poussiéreuses et routinières. Le ton satirique qui reste comme la patte de l'écrivain y est présent pratiquement du début jusqu'à la fin.

En 1922, le romancier sort "Babbitt", ou l'itinéraire de l'un de ces bourgeois américains des années 20 qui vote républicain et croit aux lois fondamentales de la société où il est né. Moins franchement satirique, plus douloureux même, l'ouvrage poursuit la critique sociale largement entamée dans "Main Street" mais ici vue par un conformiste - alors que Carol Kennicott, l'héroïne de Gopher Prairie, est, elle, carrément anti-conformiste.

En 1926, "Arrowsmith", sur la vie d'un médecin de campagne idéaliste, se voit décerner le Prix Pullitzer - que Sinclair Lewis refuse d'ailleurs. Et, un an plus tard, éclate le scandale d'"Elmer Gantry", qui prend pour thème l'un de ces prêcheurs évangélistes qui ont sillonné - et sillonnent toujours - les USA. Décrit comme un arriviste plus soucieux de sa réussite personnelle que de la parole divine, Elmer Gantry stupéfie, effraie et enfin révolte la bien-pensance américaine. Le livre est interdit à Boston et dans d'autres villes. Ceux qui n'avaient pas pardonné à Sinclair Lewis la puissance critique et lucide de "Main Street" et de "Babbitt" en profitent pour jeter également au feu ces deux grands romans.

Lorsqu'il recevra le Prix Nobel, en 1930, le romancier déplorera à ce sujet que : " ... en Amérique, la majorité - pas seulement des lecteurs mais aussi, hélas ! des écrivians - sont encore terrorisés par la littérature lorsque celle-ci refuse de glorifier tout ce qui est américain - qu'il s'agisse des défauts comme des qualités de notre société. (...) Aujourd'hui, l'Amérique constitue la nation au monde la plus pétrie de contradictions, la plus mélangée et aussi la plus déprimante."

Après le scandale d'"Elmer Gantry" et malgré la reconnaissance que lui avait apportée le Nobel, il semble que Sinclair Lewis se soit senti de moins en moins chez lui dans son pays natal. Depuis un voyage en France qu'il avait fait dans les années 20, il avait pris goût à l'Europe et c'est à Rome qu'il devait mourir, en 1951, d'une maladie de coeur que le décès de son fils aîné, Wells, pendant la Seconde guerre mondiale, et un alcoolisme chez lui récurrent n'avaient certes pas arrangée.

On rappellera la remarquable adaptation que fit d'"Elmer Gantry", en 1960, le metteur en scène Richard Brooks, avec Burt Lancaster dans le rôle-titre.


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Dernière édition par le Mer 4 Avr - 19:44, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Sinclair Lewis.   Mer 4 Avr - 14:44



Main Street
(Parfois traduit sous le titre français de "Grand-Rue")
Traduction : Lucienne Escoube


L'action de ce pavé de plus de 500 pages - en tout petits caractères - dans une vieille édition Marabout se déroule avant et un peu après la Première guerre mondiale, dans une petite ville du Minnesota appelée Gopher Prairie et où l'on peut penser que Sinclair Lewis a mis beaucoup de son Sauk Centre natal.

Pour ses habitants et pour le Dr William Kennicott lorsqu'il la décrit à Carol Milford, qu'il a rencontrée à Saint-Paul, en Illinois, et qu'il rêve d'épouser, Gopher Prairie est la plus belle des villes de l'Amérique profonde. Une ville large, profonde, gaiement colorée, soigneusement entretenue, et peuplée d'un petit monde sémillant, cultivé et chaleureux.

Et lorsque Carol, devenue Mrs Kennicott, débarque effectivement à Gopher Prairie après leur voyage de noces dans le Colorado, elle s'efforce de voir la ville telle que son mari la lui a présentée - et telle que, assurément, il la voit, lui.

Mais Carol est une anti-conformiste-née, une utopiste aussi, qui s'imagine que de bonnes intentions, des idées neuves, un peu de jeunesse et une immense bonne volonté viendront à bout des a priori, des frilosités et de la paresse de cette petite bourgade où les trottoirs qui remontent la "grand-rue" sont encore en bois, comme au temps des pionniers. Prête à aimer Gopher Prairie malgré sa laideur, prête aussi à sympathiser sincèrement avec ses habitants, elle s'apercevra très vite que tout cela est plus difficile que prévu, que les bonnes intentions des uns ne suffisent pas quand elles se heurtent au conformisme et à la bien-pensance.

Sur un ton pince-sans-rire qui permet au lecteur de prendre tout le recul nécessaire - parfois trop, peut-être - Sinclair Lewis dresse ici le portrait d'une société américaine rigoriste et coincée. Il y est né, il y a vécu, alors, forcément, quelque part, il y est attaché. Mais n'y a-t-il pas un proverbe qui dit : "Qui aime bien châtie bien" ?

Sont ici mis au pilori l'étonnant rapport à l'argent et à la réussite sociale qu'entretenaient déjà les Américains de l'époque, la vénération pour une seule bible et une seule église, la peur et le mépris envers le vieux continent d'où les pionniers étaient pourtant issus, l'empire terrible du "qu'en-dira-t-on" (non spécifique, celui-là, il est vrai, des petites villes américaines) et une vision machiste et patriarcale du monde à laquelle, finalement bien qu'à contre-coeur, se soumettra Carol.

On remarquera que, dès le départ, Lewis pose comme principe que le sexe de Carol lui est une charge supplémentaire dans la lutte qu'elle entend mener.

Enfin, un point très important - et qui étonnera sans doute : pour quiconque s'intéresse un tant soit peu aux écrivains américains traitant de problèmes exclusivement américains, il est tentant d'établir une filiation entre l'oeuvre de Sinclair Lewis et celle, par exemple, d'un Tom Wolfe dans "Le Bûcher des Vanités" ou d'un Brett Easton Ellis avec "American Psycho." Car c'est bien dans les micro-sociétés tranquilles et conservatrices du type Gopher Prairie (ou de Zénith, que l'on découvrira dans "Babbitt"), adoratrices du Profit à Tous Prix, que prennent racine les délires et les enfers d'un Sherman Mc Coy et d'un Patrick Bateman.
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MessageSujet: Re: Sinclair Lewis.   Mer 4 Avr - 15:42



Babbitt
Traduction : Maurice Rémon


George F. Babbitt est un courtier en immobilier plus près de ses cinquante que de ses quarante ans. Dans sa jeunesse, à l'Université de l'Etat qu'il continue à appeler affectueusement "l'U", il rêvait de devenir un grand avocat dont les plaidoieries empoigneraient les prêtoires et toujours prêt, bien entendu, à défendre la veuve et l'orphelin.

Et puis, un soir, pour consoler Myra, une cousine de la petite amie de son meilleur ami, Paul Riesling, il a pris la tête de celle-ci sur son épaule. Et alors, comme cela semblait se pratiquer dans cette époque reculée de l'avant-première-guerre mondiale, elle lui avait dit : "Maintenant que nous sommes fiancés, George, quand l'annoncerons-nous ?"

Il n'avait pas voulu décevoir la pauvre petite Myra, si douce, si aimable, si sûre et il l'avait épousée, devenant ainsi l'associé de son beau-père, Harry Thompson. Et tout avait été dit et joué pour Babbitt. Il avait engraissé, il avait vieilli, il s'était donné bien du mal pour élever ses trois enfants, Verona, Theodore (Roosevelt) et Catherine (dite Tinka), il avait couru sans cesse après l'argent, il l'avait engrangé et ... et sa vie était bien remplie en somme.

Sinclair Lewis le saisit dans tout ce que son existence comporte d'atrocement ennuyeux, pesant et routinier, et l'amène à se poser quelques questions.

Sans plus. Ca ne durera pas. Babbitt acceptera finalement de se lier à la "Ligue des Bons Citoyens" et reprendra ses oeillères.
Après une liaison aussi éphémère que peu gratifiante avec Tanis Judique, une cliente de l'Agence Babbitt & Thompson, après que son ami Paul aura été arrêté pour tentative de meurtre sur son épouse Zilla, après que Babbitt aura eu très peur de perdre la sienne en raison d'une appendisectomie "à chaud", tout rentrera dans le même ordre étouffant, implacable, sur lequel s'ouvre et se poursuit ce roman dont certains décrocheront certainement très facilement avant d'en avoir lu le dernier mot. (J'avoue m'être moi-même un peu forcée parfois ... Wink )

Au contraire de "Main Street", "Babbitt" fait peu appel à l'action. C'est une description amère et quasi clinique des nantis bourgeois et citadins d'avant le grand Krach de 1929.
Le "rêve américain" triomphe : Babbitt ne saurait par exemple concevoir une maison sans les derniers atouts de la technologie contemporaine. Enfin, disons qu'il triomphe pour certains à condition que les autres "restent à leur place."

Plus amer, plus cynique aussi que "Main Street" - peut-être parce qu'il a un cadre vraiment urbain, celui de Zenith, et non plus cet arrière-fond de naïveté campagnarde qui adoucissait la sauce dans le précédent ouvrage - "Babbitt" est un constat accablant formulé à l'encontre d'une nation en train de vendre son âme. Et l'on discerne bien l'inquiétude croissante de son auteur : quel prix sera réclamé aux libres et démocrates Etats-Unis d'Amérique en échange de cette vente fructueuse ?

Nous, aujourd'hui, nous le savons. A peu près. Sinclair Lewis, lui, en ignorait tout et on ne peut que saluer son étonnante clairvoyance, inspirée, en dépit des apparences, par un amour fervent du pays qui l'avait vu naître.

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