
Nota Bene Forum Littéraire Résolument Atypique Tapissé de Mots, de Livres, de Littérature ... Exclusivement Réservé Aux Lecteurs Gourmets & Passionnés mais Non-enclins à la Mièvrerie |
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Mathieu G. Cuistre en Chef.

   Age : 22 Inscrit le : 07 Aoû 2005 Messages : 367 Localisation : Pays des Merveilles Emploi : Etudiant - Auteur
 | Sujet: Mark Z. Danielewski Dim 23 Juil - 10:55 | |
| 4 ans. C'est le temps qu'il aura fallu à Mark Z. Danielwski pour écrire cet imposant ouvrage, entre 1993 et 1997. Et à sa lecture, on comprend que l'écriture n'a pas dû être de tout repos.
Véritable phénomène, "roman d'horreur existentialiste post-moderniste" comme disent les critiques, véritable coup de massue pour les autres, ce n'est plus un livre, c'est un gouffre. La maison vous avale et vous n'en ressortirez pas indemne. Car cette "maison" est là tout l'essentiel de l'ouvrage. Une maison étrange, où les propriétaires meurent tous les uns après les autres, ou deviennent fous, ou disparaissent... un beau jour, la famille Navidson, le grand photographe, sa femme et ses deux enfants y emménagent, et un documentaire est tourné, simple documentaire destiné à être le témoin d'une vie de famille paisible, autour d'un couple en péril. Le Navidson Record ne sera décemment pas une vidéo comme les autres. Car un secret se cache dans cette maison, qui se retrouve "plus grand à l'intérieur qu'elle n'est à l'extérieur". S'en suit des explorations dans des couloirs sans fin, la peur au ventre, l'oeil vide. Que s'y passe-t-il ? Zampanò, vieil ermite, a inventé cette curieuse histoire. Original aveugle, aimant s'entourer de femmes pour faire la lecture, le Navidson Record va totalement l'absorber. Quand il meure, son manuscrit est récupéré par Johnny, qui va annoter le texte et raconter sa propre histoire, celle d'un tatoueur complexé, sujet à de gros problèmes émotionnels. Et le traducteur, Claro, de nous confier tout ça en français.
L'histoire en elle-même pourrait être du "déjà-vu", simple récit d'horreur. Mais la mise en page est tout simplement énorme, hallucinée. Des notes de bas de page qui courent sur des pages entières, qui sont imprimés par transparence, dans un sens et dans l'autre, Johhny qui annote Zampano, qui est à son tour annoté par le traducteur, qui mettent en lumière les contradictions, les éléments troublants; de larges annexes, avec photographies, plans, lettres, et d'autres notes encore.
Décemment culte. Difficile d'accès, mais tout simplement culte. Sans doute le premier livre où j'ai frémi à l'idée de me faire attaquer par un monstre invisible, où je me suis surpris à mettre en doute les dires du narrateur, à ne rien comprendre, à tourner le livre dans tous les sens. Le livre lui-même est vivant, c'est peu dire... et il est cher. Il faut compter une trentaine d'Euros pour prétendre le saisir. Mais c'est un investissement de taille: c'est une vraie oeuvre d'art.
A considérer sans souci, sans doute comme un des meilleurs romans contemporains du genre qui existe, et Dieu sait ! que je ne suis pas friand du genre. _________________ Indépendance toujours, neutralité jamais
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|  | | Séraphine Grande & Sulfureuse Prêtresse de Nota Bene


   Age : 38 Inscrit le : 02 Avr 2006 Messages : 3311 Localisation : Autres dimensions... Emploi : Ecolière... Loisirs : Le rêve...
 | Sujet: Re: Mark Z. Danielewski Dim 23 Juil - 15:40 | |
| Jamais lu. Mais il est marrant car il a une vraie tête de rocker. Lui manque un blouson noir pour faire "genre"... _________________ "Connais-toi toi-même." |
|  | | Masques de Venise Mécréante Suprême


   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14761 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
 | |  | | Mathieu G. Cuistre en Chef.

   Age : 22 Inscrit le : 07 Aoû 2005 Messages : 367 Localisation : Pays des Merveilles Emploi : Etudiant - Auteur
 | Sujet: Re: Mark Z. Danielewski Lun 24 Juil - 17:31 | |
| Allez, je ne résiste pas à vous mettre quelques passages...
Le coup de foudre
Natasha, je t'aime tout en sachant que l'amour c'est plus que te voir
(Fragment sans titre)
Les angles de tes poignets préservent un certain mystère, ignoré des lèvres ou écrit dans l'histoire.
Mesurer leur degré résoudrait les plus anciennes questions - providence et alchimie dans tes explicitées.
Mais ni dieu ni l'or ne l'emporteront jamais sur la façon dont tes doigts se recourbent. Ils retiennent l'arrivée de mon souffle comme une perle rare restée enfouie.
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(Dédicace à Séraphine)
30 Août 1982
Mon cher enfant,
Déjà une autre famille ? C'est très bien. On m'a dit que tu t'étais mis dans tous tes états, que tu avais jeté des choses et complètement chamboulé ta chambre. C'est très bien aussi. Dans ce monde, ça paie d'exprimer ses passions N'aie pas peur, tu trouveras ton chemin. C'est dans tes os. C'est dans ton âme. Ton père était comme ça. Ta mère aussi est comme ça (à l'excès). Toi aussi tu l'es. Si j'étais près de toi, je te serrerais dans mes bras, te câlinerais et te couvrirais de gros baisers mouillés comme une chatte le fait avec ses chatons pour les pousser dans la vie. Malheureusement, de telles excursions sont strictement interdites à Whalestoe, et cette langue d'encre devra suffire.
Félicités mon petit felix félin,
Ta maman qui t'aime
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Le poëte au cachot, débraillé, maladif, Roulant un manuscrit sous son pied convulsif, Mesure d'un regard que la terre enflamme L'escalier de vertige où s'abîme son âme. Baudelaire (ouverture du chapitre XI)
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"Pendant presque une heure", commence-t-il, "j'ai attendu, je me suis reposé, et j'ai continué d'espérer que quelque chose changerait. Rien ne s'est produit. Finalement, j'ai examiné mes affaires en essayant de savoir ce que j'allais bien pouvoir faire. Puis tout à coup j'ai entendu quelque chose tinter derrière moi. Je me suis retourné et là par terre, juste à côté, se trouvait la troisième pièce. [Il montre la pièce.] Si Tom l'a lâché disons quelques minutes après que Reston a atteint le sommet, alors c'est que sa chute a duré au moins cinquante minutes. Je suis trop largué pour faire le calcul, mais pas besoin d'être un génie pour comprendre que je suis à une distance impossible de la surface(251).
251: Si Dm = 4.9t² avec le temps calculé en secondes, la pièce de monnaire aurait dû parcourir dans sa chute 43 910 kilomètres, soit une distance supérieure à la circonférence du globe à l'équateur de 3 817 kilomètres. Si l'on part d'un [sic] vitesse de 9.5m / sec², le chiffre grimpe jusqu'à 85 817 km. Une "distance impossible" en effet(252). 252: Cette formule n'est pas tout à fait exacte. Un calcul plus précis peut être obtenu en [à compléter plus tard](253) 253: Mr. Errand n'a jamais achevé cette note. - Ed. _________________ Indépendance toujours, neutralité jamais
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|  | | Julie Grande Prêtresse du Livre


   Age : 27 Inscrit le : 31 Mar 2006 Messages : 2741 Localisation : Paris, hélas Emploi : Libraire Loisirs : Lecture, cinéma, musique et découvertes en général
 | Sujet: Re: Mark Z. Danielewski Dim 30 Juil - 23:13 | |
| J'adore ces gros pavés américains qui sont de vrais ovnis !! Mais pas encore attaqué la montagne Danielewski. J'ai sous le coude La famille royale de William T. Vollman qui a l'air de faire lui aussi dans le genre encyclopédique déjanté... Et sinon, pour les amateurs du genre, je recommande chaudement Vineland de Pynchon ! _________________ Ecrire de la fiction, c'est comme se souvenir de quelque chose qui ne s'est jamais passé. (Siri Hustvedt)
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   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14761 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
 | Sujet: Re: Mark Z. Danielewski Dim 28 Sep - 17:09 | |
| Mark Z. Danielewski est né le 5 mars 1966. Il est le fils du réalisateur polonais d'avant-garde Tad Danielewski et le frère de l'auteur-compositeur Annie Decatur Danielewski, alias Poe.
Il étude la littérature anglaise à l'université de Yale puis décide de s'inscrire à Berkeley, en Californie, pour une université d'été consacrée à la langue latine. Il séjourne ensuite un certain temps à Paris et s'essaie à l'écriture.
Au début des années 90, il étudie les techniques du cinéma et de la télévision. Il travaillera d'ailleurs plus tard sur la bande-son d'un documentaire consacré à Jacques Derrida.
Son premier roman, "La maison des feuilles", publiée en 2000, devient vite un livre-culte. Six ans plus tard, il sort "Only revolutions" qui, en dépit d'un succès bien moindre, sera finaliste pour le National Book Award de cette année-là.
Dans l'un comme dans l'autre, le travail de Danielewski se caractérise essentiellement par des choix expérimentaux quant à la forme et les niveaux de lecture.
A noter que, en 2000, le romancier est parti en tournée avec sa soeur pour assurer la promotion de l'album "Haunted", album qui contient plusieurs éléments de "La Maison des Feuilles."  _________________ http://notabene.forumactif.com/ http://blog.bebook.fr/woland/index.php/ |
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   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14761 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
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   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14761 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
 | Sujet: La Maison des Feuilles Dim 28 Sep - 18:29 | |
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House of Leaves Traduction : Claro
Réflexion que l'on peut qualifier d'abyssale sur les apparences et ce que nous percevons de la réalité aussi bien par l'oeil que par l'oreille, "La Maison des Feuilles" se présente sous l'aspect, assez innocent à première vue, de deux récits, le second surlignant le premier. De temps à autre, les notes de "l'Editeur" viennent éclairer ou assombrir le second texte.
C'est un vieillard étrange et retrouvé mort depuis peu dans une chambre qu'il avait pris soin de calfeutrer contre la lumière du jour et, de façon générale, contre l'extérieur, qui a rédigé le premier texte. Son nom était Zampano - comme le héros de "La Strada" de Fellini. Et son récit d'ailleurs concerne le cinéma puisqu'il n'y est question que du film réalisé par Will Navidson sur les aberrations spatiales qu'il a enregistrées au coeur de la maison qu'il venait d'acheter loin de New-York. Titre du film en question - devenu film-culte, nous l'assure Zampano : le "Navidson Record."
A la mort de Zampano, son "héritage", ce manuscrit biffé et raturé en tous sens, ce pavé énorme et où s'exprime toute l'érudition et la passion de celui qui l'a écrit, a atterri entre les mains de Johnny Errand, un trentenaire au roman familial assez corsé et qui, depuis un temps qui ne sera pas indiqué au lecteur, vivote comme il peut en travaillant pour un salon de tatouage. Quand il ne travaille pas, Johnny Errand le bien nommé ("La Maison des Feuilles" est bourrée de clins d'oeil du même type) fait la bringue et abuse de l'alcool et de toutes les substances, licites ou pas, qui permettent d'oublier la réalité - ou de la faire reculer, tout simplement. Et puis, bien sûr, il y a le sexe. Mais peu à peu, au fur et à mesure qu'il avance dans la lecture du manuscrit de Zampano, Johnny va remplacer tout ça par l'incroyable, la prodigieuse histoire du "Navidson Record".
Au début, le lecteur trouve inutiles et même carrément superflus les notes et apartés de Johnny. Jusqu'au moment où il se rend compte que, tout comme elle a permis à Zampano d'aller jusqu'au bout de lui-même, l'affaire du "Navidson Record" est destinée à faire atteindre à Johnny une nouvelle dimension de son être.
"La Maison des Feuilles" se vit comme une forme de voyage initiatique à travers bien des choses : d'abord la maison elle-même mais aussi la culture de l'image qui est la nôtre, l'imaginaire fantastique que nous nous sommes formé en visualisant toutes sortes de films d'horreur (ou plutôt en acceptant que soient mis en images les bons vieux mythes avec lesquels la littérature nous avait déjà fait faire connaissance ) et, encore plus profond, nos angoisses personnelles les plus profondes (l'image des parents, la sexualité, la Mort et, pire que la Mort, le Néant ...), le terrible sentiment de solitude qui nous accable d'autant plus pesamment que nous vivons en groupes de plus en plus importants, la quête de Dieu, de ce qu'il est, de ce qu'il n'est pas, de ce qu'il ne peut pas être (qui nous fait revenir à la quête de la vie intra-utérine, la maison des Navidson pouvant symboliser la matrice originelle), l'espoir, le désespoir, le ... la ...
D'une construction exemplaire, "La Maison des Feuilles" ne demande en fait à son lecteur que quelques minuscules efforts (s'adapter à son format, suivre les instructions qui nous recommandent de consulter l'annexe tant et non pas celle qui la précède chronologiquement, se poster devant la glace pour lire certains textes en écriture-miroir, mettre notre livre la tête en bas ou sur le côté pour suivre la progression du récit, etc ...) pour lui faire partager ses fabuleuses richesses - que les amateurs de livres et de cinéma devineront peut-être plus rapidement que les autres cependant.
En bonne logique, toute personne née dans les cinquante dernières années du XXème siècle devrait se sentir concernée par "La Maison des Feuilles" et y reconnaître l'essence même de ce siècle entièrement dominé par l'emballement des technologies, la précipitation des événements et le galop déchaîné des images s'annulant l'une l'autre avant de se réunifier pour former à nouveau, et dans la plus totale, la plus absolue des contradictions, une réalité à nouveau cohérente.
"La Maison des Feuilles", c'est moi, c'est vous, c'est votre voisin, c'est la fin d'un siècle qui allait trop vite et le début d'un autre qui prend la même direction, c'est une vision à la fois débridée et concise de la société où nous sommes nés et où nous mourrons, c'est toute notre culture occidentale ...
... et c'est aussi un roman fantastique, un film d'épouvante, une réflexion philosophique, un film mystique, un documentaire sur le rôle déterminant de l'image dans notre civilisation, une boîte de Pandore, une bibliothèque qui n'en finit pas, un escalier qui n'en finit pas ...
... et, plus simplement, un sacré bon roman.  _________________ http://notabene.forumactif.com/ http://blog.bebook.fr/woland/index.php/ |
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