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Joyce Carol Oates alias Rosamond Smith. |
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Masques de Venise
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Sujet: Joyce Carol Oates alias Rosamond Smith. Dim 8 Mai - 12:30 |
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Johnny Blues Traduction : Claude Seban.
Certains critiques ont osé l’impensable et déclaré que Joyce Carol Oates, Américaine pur sang enseignant la littérature à l'Université de Princeton, parvenait à insuffler à l’ensemble de son œuvre une rigueur qui n’est pas sans rappeler le père de la Comédie Humaine, Honoré de Balzac. De fait, après lecture de « Johnny Blues », on n’est pas loin d’en être convaincu : rigueur implacable, sens poussé du détail qui vibre, cruauté certes, cruauté froide et rageuse mais aussi tendresse résignée envers les faiblesses de l’âme humaine.
Et aussi, pour l’intrigue, un point de départ plutôt banal : dans une petite ville de l’Est américain, un adolescent de seize ans tire sur l’amant de sa mère et le tue. Tout l’accuse et d’abord, et surtout, l’arme du crime, un Colt 11,43 dont il a cherché à se débarrasser en le jetant dans une rivière qui, malheureusement pour lui, était gelée à ce moment-là. En ces années soixante qui s’achèvent pour les USA dans le sanglant guêpier du Viêt-Nam, John Reddy Heart – tel est le nom de l’adolescent meurtrier – affronte deux procès. Le premier n’aboutira pas « pour vice de forme, » l’un des membres du jury ayant clamé bien haut (et à genoux parce qu’exaltée religieuse) sa certitude de ne voir, dans l’acte du jeune homme, que le bras vengeur de Dieu. Quant au second et en dépit des prévisions pessimistes de son propre avocat, il l’acquittera. Condamné cependant pour des chefs d’inculpation mineurs comme vol de voiture, violences contre les forces de l’ordre, etc …, Johnny sera incarcéré pour un temps dans un Centre de Redressement avant de revenir terminer ses études à Willowsville. Puis, ayant obtenu son diplôme, il quittera cette bourgade aisée de l’Etat de New-York afin de tenter de reconstruire sa vie ailleurs.
Entretemps mais sans le savoir, John Reddy Heart sera devenu, pour tous ses condisciples et jusqu’aux plus snobs d’entre eux, une véritable légende. Les filles surtout seront toutes tombées amoureuses de lui et certaines auront clamé haut et fort avoir été pour lui plus que de simples relations de lycée. Les garçons, quant à eux, le placeront dans leur Panthéon personnel parce que, finalement, « Johnny avait fait ce qu’il avait à faire. »
La première partie du roman – la plus longue – relate exclusivement la façon dont ces jeunes ressentent et voient non seulement l’« affaire » mais aussi la famille Heart au grand complet. Si John a tiré en effet, c’était pour défendre sa mère, la belle, la douce, la merveilleuse Dahlia Heart, surnommée « le Dahlia Blanc » parce que jamais, de mémoire de Willowsvillien, personne ne l’avait vue jamais habillée autrement qu’en blanc. Sa chevelure elle-même s’apparentait au blond platine d’une Jean Harlow. Une veuve qui, ainsi que le lui permettait sa qualité de veuve, flirtait avec certains hommes de la ville, parmi les plus riches et les plus influents, toujours. (La demeure où Dalhlia résidait avec ses enfants lui avait d’ailleurs été léguée par le colonel Edgihoffer, l’une des personnalités du lieu, qui l’avait rencontrée à Las Vegas où, pour nourrir ses enfants, elle exerçait la profession de croupière.)
Outre Johnny, l’aîné, celui qui, alors âgé de 11 ans, conduisait la Cadillac de sa mère lorsque toute la famille avait investi le 8, Meridian Place, Dahlia avait encore deux autres enfants, plus jeunes : Farley, qui deviendra un authentique génie de l’informatique ainsi qu’un redoutable homme d’affaires et Shirleen, laquelle entrera dans les ordres et y mènera une vie exemplaire toute entière consacrée aux autistes.
Et puis, il y avait le père de Dahlia, un vieux texan à l’allure aristocratique, Aaron Leander Heart, joueur de poker émérite, grand buveur de whisky, fine gachette et futur créateur de « L’Arche de Verre », œuvre représentative, dira-t-on, de l’art contemporain américain.
On comprend que, avec de telles figures, une famille aussi atypique ait très vite fasciné les enfants des familles bien-pensantes de Willowsville. D’instinct, ils comprirent, mais sans se l’avouer jamais consciemment, que c’était John Reddy qui y tenait le rôle du Père. Et cette découverte allait encourager leurs fantasmes, à eux dont le père était justement trop souvent absent de leur vie, trop occupé à « réussir » et à travailler pour leur garantir un certain train de vie.
Jusqu’au bout, jusqu’à cette trentième réunion des Anciens du Lycée de Willowsville où, vieillis, fatigués, désenchantés, mais conformément à la tradition des écoles et universités américaines, ils se retrouvent pour évoquer leur jeunesse disparue, les ex-condisciples de John Reddy Heart fantasmeront ainsi sur sa personnalité, sur sa famille, sur sa destinée … Et comme ils auront passé l’essentiel du roman à l’imaginer et à le voir là où il n’était pas comme là où il aurait pu être, ils continueront ce soir-là, avec un désespoir touchant, à guetter son arrivée. Millicent Leroux l'a invité : alors, pourquoi John Reddy ne viendrait-il pas ? …
Non, il n'est pas possible que, finalement, John Reddy ne ressente envers eux que la plus pure, la plus douce et la plus cruelle des indifférences ... :o
Tous ceux qui ont regardé les sempiternelles séries américaines à la TV, surtout celles qui ont pour cadre ces petites villes bien proprettes que Tim Burton caricature dans son "Edward aux Mains d'Argent", tous ceux-là comprendront sans effort que, pour Joyce Carol Oates, le style de vie de l’Américain-modèle, c’est-à-dire du Blanc-protestant-anglo-saxon de bonne famille (le WASP), n’est qu’une course plus ou moins débridée vers le néant. Pas une seule fois, sauf peut-être à la fin, lorsque la chose semble inutile, ses « héros » ne font mine de s’éloigner de la voie qui leur a été tracée par leur éducation. Pas même Veronica Myers, devenue comédienne. Pas même Evangeline Fesnacht, auteur littéraire pourtant réputé et peut-être le personnage le plus lucide du groupe. Mais, bien certainement, aucun des personnages masculins – à l’exception de Johnny, bien sûr.
John Reddy fut un fantasme collectif, un fantasme qui permit à ses condisciples de s’imaginer que, sans renoncer pour autant aux avantages de leur statut social dans « la vie réelle » (l’expression revient souvent dans le roman), ils vivaient une existence riche en émotions et en audaces de toutes sortes. Mais le lecteur, qui, lui, a lu la seconde partie, consacrée au seul John Reddy, sait bien que cette vision n’est qu’une illusion – et qu’elle est destinée à le demeurer. Parce que, quelque part, c’est mieux comme ça. Parce que, dans « la vraie vie », si les John Reddy Heart s’en sortent toujours, d’une manière ou d’une autre, les petits-bourgeois bien-pensants, eux, n’ont pas cette chance.
Dernière édition par le Dim 4 Mar - 14:20, édité 4 fois
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Bachy Pierre
Littérophage Notabéniste.


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Sujet: Joyce Carol Oates Mer 28 Déc - 7:43 |
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Les chutes
Le premier mari d’Ariah s’était jeté dans les Chutes. Et donc son second mari était condamné à mourir dans les Chutes.
L’intrigue se situe à Niagara Falls, dans l’Etat de New York. Cette région a vu se métamorphoser ce lieu touristique en délire industriel (on y trouve désormais la plus forte concentration d’usines chimiques du pays). Ce décor, furieux, bouillonnant, est le théâtre du drame qu’échafaude Oates : histoire brève et violente d’une noce achevée dans les Chutes, puis complainte longue et fébrile d’un mariage brisé par une société qu’on ne trahit pas sans le payer de sa vie. Elle a une vision d’une Amérique en chute libre, à la recherche de son propre rêve atomisée par une croyance folle dans le progrès, les pulsations de mort qui parcourent ses héros brûlés par une révolte interdite, l’affrontement entre des générations dont les fils reproduisent les crimes des pères.
Dans le vaste lit du Rainbow Grand Hotel, près de chutes du Niagara, Ariah Littrell se réveille de sa nuit de noces. Seule et sidérée de l’être. Un mot énigmatique l’attend. Mariée depuis trop peu de temps pour connaître les hommes, elle nourrit pourtant un pressentiment terrible : et si Gilbert s’était suicidé en se jetant dans les chutes ? Bientôt, la police de Niagara confirme qu’un homme ressemblant à son époux, Gilbert Erskine, a bien disparu dans les Horseshoe Falls, un peu en aval d’une attraction naturelle appelée « Entonnoir du diable ». Dans cette « capitale mondiale de la lune de miel », la jeune mariée se voit isolée.
Ariah se remarie avec l’avocat Dirk Burnaby, un étrange et brillant personnage fasciné par la jeune femme autant que par les chutes. Dick va disparaître dans des circonstances non élucidées officiellement, soulevant un pan peu glorieux du passé américain des « fifties » et « sixties » : la pollution industrielle de toute la région. En fait, il fut coincé à des fins criminelles par un semi-remorque et une voiture de police. Son véhicule heurta la glissière de sécurité et l’inévitable se produisit.
Joyce Carol Oates détruit les mythes, les légendes, les rêves. Il ne faut pas la lire pour être rassuré, mais pour être réveillé. C’est une douche froide. Elle préfère la vérité à tout. Tout au long du roman, on retrouve un florilège de ses obsessions : la violence contenue toujours prête à exploser, la fascination troublante pour la mort, la corruption, les scandales soigneusement étouffés par la cupidité des pouvoirs en place, la malédiction qui peut peser sur un nom, une famille. Les phrases sont rapides, heurtées comme les émotions qui vous bombardent. Ou comme des directs à la boxe, un sport qu'affectionne particulièrement Joyce Carol Oates. Ce sentiment d'intensité semble parfois se transmettre de l'auteur au lecteur. Il y a là, comme dans les rapides de Niagara, quelque chose de bouillonnant qui vous happe diaboliquement. On referme le livre un peu étourdi par cette écriture cinématographique, dramatique, auditive qui fait miroiter les mots sur la page. Et l'on comprend mieux la définition que Conrad donnait de l'art du roman, « la conversion en mots de forces nerveuses ».
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Masques de Venise
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Sujet: Re: Joyce Carol Oates alias Rosamond Smith. Mer 28 Déc - 11:47 |
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Pour moi, Oates est l'un des plus grands auteurs modernes américains.
Ta critique, Pierre, me fait penser que j'ai lu, tout récemment, "Délicieuses Pourritures." Il faudra que je vienne en reparler ... après les vacances scolaires. (Courage, mon brave ordi ! La rentrée scolaire est pour bientôt !)
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Masques de Venise
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Sujet: Re: Joyce Carol Oates alias Rosamond Smith. Dim 4 Mar - 12:08 |
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Avant d'aller plus loin, une courte biographie de celle qui est considérée comme l'un des plus grands écrivains vivants de langue américaine est peut-être à insérer ici.
Joyce Carol Oates est née le 16 juin 1938 à Lockport, dans l'état de New-York, entre les chutes du Niagara et le lac Erié. Elle grandit dans la ferme familiale et se rend dans une école de village similaire à celle que l'on voit si souvent dans "La Petite maison ..." Il n'y a qu'une seule classe, avec plusieurs niveaux et la Grande dépression fait des ravages : les quelques usines et fabriques du coin ferment, définitivement ou par à-coups ; les revenus de la ferme des Oates sont à peine suffisants pour entretenir toute la famille - qui compte une petite autiste, la soeur de Joyce. Cependant, en dépit de la dureté des temps - ou à cause d'elle - les parents de Joyce, qui n'ont jamais eu la chance de terminer leur "high school" (= niveau collège, si vous voulez), encouragent l'enfant, qu'ils voient douée, à réaliser ses ambitions. Sa grand-mère ira même jusqu'à lui offrir sa première machine à écrire - et Dieu sait si elles coûtaient cher, à l'époque ! - pour célébrer ses 14 ans et ce fut ainsi que la petite Joyce, qui aimait tant les livres, commença à écrire.
Par la suite, elle participe bien entendu au journal de son collège, à Lockport. Avec une bourse, elle est admise à l'Université de Syracuse où elle étudie la littérature et la langue anglaises. A 19 ans, elle remporte le premier prix d'un concours de nouvelles organisé par "Mademoiselle Magazine."
Après son BA Degree obtenu à Syracuse, elle entre à l'Université du Wisconsin pour y faire sa maîtrise et c'est là qu'elle rencontre son futur mari, Raymond Smith (son pseudonyme de Rosamond Smith, qu'elle adoptera plus tard pour ses romans à trame policière, vient de là.)
En 1962, le couple s'installe à Detroit, dans le Michigan où Joyce a trouvé un poste à l'Université locale. C'est dans cette ville hautement industrielle que la jeune femme prend conscience de la gravité des conflits sociaux qui agitent l'Amérique au début des Sixties. Elle ne cessera de s'en nourrir par la suite pour édifier ses romans dont le premier, "With Shuddering Fall", paraît en 1966. Elle se voit décerner alors le National Book Award.
Deux ans plus tard, comme Joyce a trouvé un nouveau poste, cette fois-ci à l'université de Windsor, Mr et Mrs Smith déménagent pour s'installer dans la province d'Ontario, au Canada. Débute alors pour la romancière une période d'une exceptionnelle fertilité littéraire puisqu'elle produit jusqu'à 3 romans par an tout en enseignant à plein temps. Nombre de ses romans se vendent fort bien et ses textes plus courts ainsi que ses essais critiques consolident sa réputation de sérieux. En dépit de quelques critiques sur, justement, cette productivité un peu folle - et qu'on peut rapprocher de celle d'un Balzac tant les personnages créés par Oates ne sont jamais des redites - elle finit par prendre rang parmi les grands auteurs américains contemporains.
En parallèle, Oates et son mari, qui se sont acheté une petite presse, commencent à publier un magazine littéraire : "The Ontario Review" qui survivra à leur nouveau déménagement, cette fois-ci pour regagner la terre américaine, à Princeton, dans le New-Jersey, où Joyce Carol Oates enseigne désormais.
Dans les années 80, la romancière surprend critiques et lecteurs avec une série de romans, dont le premier porte en anglais le titre de "Bellefluer." Elle s'attache à y réinventer les conventions du roman gothique en les appliquant à l'histoire américaine. Puis, au début des années 90, elle retourne à son ancienne manière avec tout un lot d'ambitieuses chroniques familiales comme "You must remember this." Enfin, elle puisera dans son enfance et dans sa propre famille pour s'intéresser tout particulièrement au sort de la femme dans la société américaine.
A ce jour, elle a publié une quarantaine de romans et de nouvelles, au nombre desquels il faut compter avec ses romans à trame policière, publiés donc sous le pseudonyme de Rosamond Smith. A côté de cela, elle a publié plus d'une vingtaine de volumes de nouvelles et textes courts, sept recueils de poésies, quatre volumes de pièces de théâtre et toute une pléthore d'essais sur Dostoievsky, Joyce, le roman d'horreur ... et même un livre sur le boxeur Mike Tyson.
En 1996, Joyce Carol Oates a reçu le prestigieux PEN/Malamud Award.
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Sujet: Re: Joyce Carol Oates alias Rosamond Smith. Dim 4 Mar - 12:53 |
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Snake Eyes Traduction : Marie-Louise Navarro.
"Oeil-de-Serpent", tel est le nom affectueux - et tenu secret - que Lee Roy Sears, qui est resté cinq ans dans le "couloir de la Mort", à la prison d'Etat du Connecticut, à Hunsford, donne à l'unique tatouage qu'il porte sur son avant-bras gauche :
| Citation: | | [...] ... un serpent enroulé, d'un noir brillant pailleté d'or, avec une tête humanoïde. Sa petite langue fourchue jaillissait entre ses crochets, semblables à des défenses, au bout desquels perlait un filet de salive venimeuse. Ses yeux dorés, étrangement lumineux, avaient une pupille noire comme une tache d'encre. Avant même que Lee Roy Sears exécutât son tour, faisant saillir les muscles de son avant-bras, pour donner la sensation que le serpent prenait vie et était sur le point de lancer une attaque et de planter ses crochets venimeux dans de la chair fraîche, votre première réaction était de vous écarter vivement. ... [...] |
Mais "Oeil-de-Serpent", c'est aussi la face cachée et quasi-schizophrénique de Lee Roy Sears. Une face qu'il va tout d'abord s'appliquer à dissimuler aux membres de la Commission d'Etat pour la rémission des peines, qui s'est réunie à son sujet sous la pression d'organisations démocrates indignées par le manque de preuves sur lesquelles un procureur maladroit avait demandé - et obtenu - la chaise électrique pour Sears. Puis, huit ans plus tard, à sa sortie de prison, à Michael O'Meara, le brillant avocat qui a plaidé sa cause et qui s'est ensuite battu pour que Sears, qui avait participé à un programme de réinsertion par l'art-thérapie, se voit offrir un poste rémunéré et un atelier au Centre artistique de Mount-Orion.
Non, Michael O'Meara n'est pas un imbécile. C'est un naïf, nuance. Qui pis est torturé par un complexe de culpabilité qui lui vient de son enfance - il en est sûr et en persuade très vite le lecteur attentif - mais sur lequel il ne peut mettre ni nom, ni image. Le lecteur, lui, par contre, en acquerra une certaine idée mais juste à la fin du roman. 
Aussi est-il normal et presque logique que Michael se laisse séduire par la timidité et les mines de pauvre hère victime de la société qui semblent caractériser l'homme qu'il est parvenu à sauver de la peine de mort. Afin que celui-ci - qui a effectivement eu une enfance misérable - puisse se rendre compte de visu que les familles américaines tendres et aimantes existent, Michael va même jusqu'à inviter Sears à sa table. D'abord hostile à cette idée, sa femme, l'élégante - et très superficielle Gina - se laisse prendre elle aussi et se met en quatre pour entreprendre le tour des magasins de luxe avec l'ancien prisonnier pour lui racheter une garde-robes digne de ce nom.
Mais très vite, les O'Meara, puis la ville tout entière, vont se rendre compte - avec stupéfaction et épouvante - que c'est une vipère qu'ils ont réchauffée en leur sein ...
Même lorsqu'elle change de nom de plume pour prendre, comme pour ce roman, celui de Rosamond Smith, Joyce Carol Oates demeure aussi brillante. Sa maîtrise de la construction et son style riche, admirablement restitué par la traduction de Marie-Louise Navarro, entraînent une fois de plus le lecteur à travers une bonne société américaine foncièrement incapable de songer aux drames qu'elle côtoie pourtant tous les jours. Certes, Lee Roy Sears ne vaut rien mais un Clyde Somerset ou une Gina O'Meara valent-ils vraiment plus que lui ? Je ne le crois pas : simplement, ils ont eu plus de chance et ceci dès la naissance. A la limite, on peut affirmer que Sears, si fruste qu'il soit et si incapable qu'il soit de l'exprimer, possède une nature infiniment plus complexe.
Et puis, bien entendu, il y a la chute finale. L'une de ces chutes qu'affectionne Joyce Carol Oates/Rosamond Smith et que je vous laisse découvrir.
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Sujet: Re: Joyce Carol Oates alias Rosamond Smith. Lun 5 Mar - 12:46 |
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Beasts Traduction : Claude Seban
"Délicieuses Pourritures" évoque une fleur carnivore. Non pas l'une de ces luxuriantes plantes amazoniennes qui s'épanouissent sans aucune discrétion mais la plus fine, la plus insidieuse et j'irai même jusqu'à écrire la plus fragile de ces implacables machines à tuer.
Pour ceux que rebutent l'aspect "pavé" de la majeure partie des oeuvres de Joyce Carol Oates, je tiens aussi à préciser qu'il s'agit là de l'un de ses plus courts romans (126 pages en édition de poche).
Au centre du roman, un poème de D. H. Lawrence :
"Je vous aime, pourries, Délicieuses pourritures.
J'aime vous aspirer hors de votre peau Toutes brunes et douces et de suave venue, Toutes morbides ...
Sorbes, nèfles aux couronnes mortes. Je l'atteste, merveilleuses sont les sensations infernales, Orphique, délicat, Dionysos d'en-bas.
Un baiser, un spasme d'adieu, un orgasme momentané de rupture Puis seul, sur la route humide, jusqu'au prochain tournant Et là, un nouveau partenaire, à nouveau se quitter ... Une nouvelle ivresse de solitude parmi les feuilles périssantes glacées de gel.*
L'un des poèmes - et l'un des auteurs - préférés de Andre Harrow, professeur de littérature anglaise sur le campus de Catamount College. Toutes ses étudiantes (le collège est non-mixte) sont amoureuses d'Andre - non, il n'y a pas d'accent. Mais Andre est déjà marié à une femme un peu plus âgée que lui, Dorcas, la sculptrice mi-française, mi-grecque, dont les oeuvres soulèvent l'ire des féministes lorsqu'elles sont exposées à Catamount College.
Au début, les étudiantes qui s'intéressent à leur séduisant professeur sont jalouses de Dorcas. Et puis, par on ne sait quelle alchimie, elles finissent par devenir les stagiaires de Dorcas. Jamais plus d'une à la fois cependant. Une jeune fille émerveillée et énamourée qui devient pratiquement la commensale du couple mais qui est priée de ne jamais évoquer devant ses condisciples les privilèges - forcément inouïs - que cela lui confère.
Gillian, la narratrice de "Délicieuses Pourritures", ne confiera d'ailleurs son expérience qu'à vous, lecteurs potentiels. Et vous auriez tort de refuser de l'entendre car, sincèrement, son histoire est vénéneuse à souhait.
Bonne lecture.
* "Nèfles & Sorbes" - Oiseaux, bêtes & Fleurs - Traduction : J. J. Mayoux.
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Sujet: Re: Joyce Carol Oates alias Rosamond Smith. Ven 9 Mar - 20:10 |
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First Love - A Gothic Tale Traduction : Sabine Porte Illustrations intérieures : Barry Moser
A consulter dans "L'Enfer" de Nota Bene.
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Sujet: Re: Joyce Carol Oates alias Rosamond Smith. Dim 11 Mar - 20:45 |
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Soul/Mate by Rosamond Smith. Traduction : Pierre Charras
Sans être un texte majeur de son auteur qui l'a publié sous son pseudo de romancière "noire", "Le Sourire de l'Ange" constitue une description convaincante d'une personnalité brillante mais instable qui, à la suite de l'accident de voiture qui a coûté la vie à ses parents (et dont on ne saura jamais s'il n'y a pas tenu un rôle autre que celui reconnu par les autorités, à savoir celui du vaillant petit garçon qui plonge et replonge pour arracher son père et sa mère à leur cercueil coulé), a basculé dans la psychopathie.
Dans une paisible petite ville de la Nouvelle-Angleterre, le séduisant et fragile Colin Asch - un nom qui évoque l'idée de cendres - débarque chez son oncle Martin et sa tante Ginny, alors que ces deux notables donnent une petite réception. Et c'est là qu'il se prend d'une passion - toute platonique mais d'autant plus brûlante, justement - pour Dorothea Deverell qui, plus âgée que lui, symboliserait peut-être (peut-être) à ses yeux la Mère Parfaite que ne fut jamais la sienne.
Or Dorothea est en butte à une campagne de calomnies menée de main de maître par Roger Krauss, lequel désire lui souffler sa prochaine promotion au bénéfice d'un sien neveu. En outre, sur le plan privé, Dorothea est la maîtresse d'un homme marié dont l'épouse, Agnes, se refuse à divorcer.
Colin se met donc en tête de résoudre ces deux problèmes mais sans en parler à Dorothea.
On ne peut pas dire qu'il y ait suspens. On voit le meurtrier accomplir ses forfaits mais, surtout, on est dans son esprit lorsqu'il les accomplit. Oates-Smith, dans l'oeuvre de qui la gémellité, l'idée du double, sont des thèmes récurrents, nous fait percevoir avec habileté la seconde personnalité qui sommeille dans Colin et qui, selon lui, "l'empêche d'être bon." En usant d'ellipses et de suggestions, Oates amène ainsi son lecteur non pas à s'attendrir sur Colin mais à se poser effectivement la question : "Qu'en aurait-il été de lui si ... ?"
Bien entendu, la fin est tragique. Mais y en avait-il une autre pour Colin Asch ? Et, comme toujours chez Oates, le lecteur referme son roman avec la très curieuse impression que, finalement, ce héros asocial était tout de même plus sympathique que les protagonistes "normaux" qui l'entouraient ...
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Sujet: Re: Joyce Carol Oates alias Rosamond Smith. Mar 13 Mar - 13:11 |
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"Starr Bright will be with you soon" by Rosamond Smith Traduction : Edith Ochs
Qui est la véritable héroïne de ce livre ? Sharon ou sa jumelle, Lily ? Au départ, on parierait pour la première que l'auteur nous présente d'emblée comme une malheureuse paumée, ex-top model, ex-effeuilleuse qui se fait violer par un macho alcoolique dans la chambre sordide d'un motel. Le lecteur est même tenté de l'absoudre du meurtre dudit macho car Sharon, qui se fait appeler "Clair d'Etoile", est si fragile, en fait ...
Mais quand on la voit débarquer chez sa soeur jumelle, Lily, heureusement mariée à Wes Merrick qui l'a épousée alors qu'elle était la mère célibataire de la petite Deirdre, on commence à se poser quelques questions. A travers le prisme Lily, on découvre en effet une Sharon dominatrice, rayonnante qui, plus d'une fois, à joué bien des tours à sa petite jumelle.
Pourtant, c'est certains, les deux soeurs s'aiment encore. Simplement, l'une aime plus que l'autre, de manière moins égocentrique et obsessionnelle.
En dire plus sur ce roman noir serait gâcher le plaisir du lecteur - surtout de celui qui n'a jamais entendu parler ni de Joyce Carol Oates, ni de Rosamond Smith. Une fois de plus, on se retrouve sur le fil du rasoir avec cet écrivain si particulier qui sait plonger magnifiquement dans les méandres de l'âme humaine. Personnages solides, construction irréprochable et chute inquiétante : tous les bons ingrédients sont à la bonne place. (A noter que le titre français est, comme trop souvent, inepte.) Vous voilà prévenus et bonne lecture !
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Sujet: Les Chutes Dim 15 Juin - 12:24 |
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The Falls Traduction : Claude Seban
Voici, sans aucun doute possible, l'un des romans les plus achevés de Joyce Carol Oates. A le lire, surtout si l'on s'est déjà fait une idée du reste de l'oeuvre, on comprend que la romancière a décidé il y a longtemps, consciemment ou pas, de laisser le tableau le plus net qui soit de la société américaine du XXème siècle et que, en ce sens et compte tenu de son exceptionnelle prolixité, elle peut, en effet, être comparée à notre Balzac national.
Héroïnes inavouées mais omniprésentes, tour à tour superbes, indifférentes ou maléfiques, les chutes du Niagara forment le théâtre à la fois grandiose et inquiétant où s'animent et se débattent les personnages de ce roman-fresque, doublé d'une réflexion impitoyable sur la responsabilité des USA dans la dégradation de l'écosystème planétaire.
Au début des années cinquante, quand le pasteur Gilbert Erskine, tout frais marié de la veille, court se jeter dans les Horseshoe Falls, l'une des sections les plus violentes des Chutes, pour y noyer à jamais son dégoût de la femme et son homosexualité inavouée, la région est encore éclatante et saine. Peut-être les racines du mal palpitent-elles déjà, quelque part sous le quartier de Calvin Heights, à Niagara Falls mais rien ne laisse soupçonner leur existence.
Erskine laisse derrière lui sa jeune épouse, Ariah, celle que l'on surnommera "la Veuve Blanche des Chutes", et dont tombe presque immédiatement amoureux un avocat local, Dirk Burnaby. Au bout de quelque temps, ils se marient - ce qui scandalise leurs familles respectives - et ont un enfant (Chandler), puis un deuxième (Royal) et enfin une troisième, la petite Juliet dont on ne saura jamais très bien si c'est elle qui tient le rôle de la narratrice du roman.
Intelligente, hypersensible, nerveuse et caractérielle, Ariah avait tout pour être heureuse, malgré tout, avec Dirk. Mais un jour, celui-ci accepta de se charger d'une affaire que la presse finit par surnommer "l'affaire de Love Canal."
Une affaire que tous ses confrères de la région avaient refusée, une affaire de morts inexpliquées, d'odeurs chimiques répugnantes, de boue noire à fleur de terre dans la cour de l'école maternelle, tout là-bas, dans ce quartier modeste de Calvin Heights.
Une affaire où, à sa grande horreur, Dirk Burnaby va constater que sont impliqués nombre de ses amis de toujours à moins que ce ne soit leurs pères. Une affaire de gros sous et d'expérimentation de produits chimiques à la Swan Company où son propre père possédait des actions.
En dépit des pressions, l'avocat mène à bout sa mission. Mais lâché par tout le monde, y compris par ceux qui se prétendaient ses amis les plus fidèles, il perd non seulement sa réputation mais aussi la vie dans des circonstances qui, pour le lecteur, seul témoin de la chose, sont visiblement criminelles.
Elevés dans l'ignorance du passé par leur mère, Chandler, Royal et Janet arrivent à l 'âge adulte. Et c'est Royal, le préféré pourtant de sa mère, qui n'avait que quatre ou cinq ans à l'époque des faits, qui va mettre les pieds dans le plat et réclamer la vérité.
"Les Chutes" demeure l'un des meilleurs romans de Oates. La figure d'Ariah Burnaby constitue également l'un de ces portraits de femme puissants et complexes dont la romancière américaine détient le secret. Quant à la trame du récit, elle est travaillée au petit point, si l'on veut bien me passer cette expression, sauf, peut-être, en ce qui concerne l'épilogue, qui survient un peu trop rapidement.
A lire.
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Camille
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Sujet: Re: Joyce Carol Oates alias Rosamond Smith. Lun 16 Juin - 21:04 |
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j'ai adoré Les chutes mais fait avec oates plusieurs tentatives avortées dont la première était Bonde - me semble t'il ? J'aime ce roman dont la trame sociale est un "personnage" de premier plan et cette femme, le personnage de chair et d'os, est inoubliable. je l'ai lu à sa sortie et tous les manies et tics de l'héroîne me restent encore en mémoire comme me reste en mémoire ce début au bord des chutes. C'est incroyable tout ce qu'elle a publié !
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Morgane la fée
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Sujet: Re: Joyce Carol Oates alias Rosamond Smith. Lun 16 Juin - 23:13 |
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| Camille a écrit: | C'est incroyable tout ce qu'elle a publié ! |
Et je n'ai jamais rien lu d'elle. Mais par quoi commencer?
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Camille
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Sujet: Re: Joyce Carol Oates alias Rosamond Smith. Mar 17 Juin - 6:56 |
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Les chutes : c'est parfait !
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Julie
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Sujet: Re: Joyce Carol Oates alias Rosamond Smith. Mar 17 Juin - 7:45 |
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J'ai Hudson River à la maison. Quelqu'un l'a lu ?
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Sujet: Re: Joyce Carol Oates alias Rosamond Smith. Mar 17 Juin - 15:21 |
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Pas encore. C'est vrai qu'on hésite beaucoup : elle a tant publié ! Avant "Hudson River", j'aimerais bien lire "Confession d'un gang de filles."
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Joyce Carol Oates alias Rosamond Smith. |
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