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John Kennedy Toole

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MessageSujet: John Kennedy Toole   Mer 29 Juin - 8:46


La conjuration des imbéciles
10/18, 478 pages

Avez-vous déjà lu ce livre, ce monstre de littérature, cette pièce d'anthologie, écrit par un homme au début de la vingtaine, publié dix ans après sa mort (se croyant raté comme écrivain, JKT s'est suicidé) et lauréat du prix Pulitzer en 1981 ?

On en sort pas indemne.

Rares sont les livres qui jouent continuellement sur deux registres à la fois et de façon aussi équivoque. Par contre, il faut aimer l'humour noir ou à défaut, pouvoir reconnaître la puissance de frappe d'un tel style.

Car ici, tout le monde en prend plein la gueule avec le personnage principal, Ignatius J. Reilly, le paranoïaque cultivé toujours à la frontière du génie et de l'imbécillité, dénonciateur de tout excès des sociétés modernes et propagandiste de sa vision du monde axée sur le "bon goût, la décence, la théologie et la géométrie." (On s'en doutera, il est tout sauf ça !) Partout où le protagoniste hypochondriaque passe, il sème le tumulte. Heureusement, Ignatius peut toujours compter sur son verbe affecté et outrageux pour s'en sortir car aussi sur-éduqué qu'il soit, il "cause comme un bouquin", il sait en abuser au détriment des autres personnages, de pauvres idiots et/ou lamentables, qui ont le malheur de le croiser. Tous à part peut-être Myrna, son véritable alter-ego de qui il cherche constamment à se venger.

Les thèmes et les axes d’interprétation sont quasi incalculables tant ce roman est d’une densité ahurissante. Même si l’approche psychanalytique et le contexte socio-politique des années 60 (communisme, militantisme…) semblent prépondérants pour aborder ce roman, il n’empêche que La conjuration des imbéciles demeure d’une actualité incontestable.

J’ai raffolé. Et vous ?


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MessageSujet: Re: John Kennedy Toole   Sam 9 Déc - 13:44

Un roman en effet exceptionnel où l'art des dialogues est porté à son summum et où l'on navigue sans cesse entre le rire et la tristesse - surtout à la fin. C'est l'un des textes les plus drôles, les plus cinglants et aussi les plus noirs que j'aie jamais lus.

Son auteur, John Kennedy Toole, naquit en 1937 à La Nouvelle Orléans et se suicida 32 ans plus tard parce qu'aucun éditeur ne s'était montré suffisamment malin pour publier au moins l'un de ses deux manuscrits, "La Conjuration des Imbéciles" dont nous parlons ici ou "La Bible de Néon" que je ne vais pas tarder à me procurer.


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MessageSujet: Re: John Kennedy Toole   Sam 9 Déc - 14:20



Confederacy Of Dunces
Traduction : Jean-Pierre Carasso


"La Conjuration des Imbéciles" ne saurait fonctionner sans ce pivot central que constituent les relations mère-fils de Mme Reilly et d'Ignatius.

Celui-ci nous est dépeint comme particulièrement grand et fort, "obèse" même, très préoccupé par son "anneau pylorique" et son aérophagie, fondamentalement asocial bien que prodigieusement cultivé, résolu à défendre sa virginité contre les assauts des "ribaudes" même si Myrna Minkoff, qui endosse le rôle de sauveur d'Ignatius à la fin du roman, ne cesse de l'exhorter à prendre en main - si l'on ose dire - sa sexualité.

Au vu du portrait de Kennedy Toole et quand on sait que ce fut sa mère qui, après sa mort, obtint enfin que son livre fut publié, doit-on en conclure que "La Conjuration ..." frôle parfois l'autobiographique ?

Car pour dépeindre avec tant de justesse les rapports amour-haine d'une mère et de son fils, il faut avoir eu la possibilité de les étudier, soit parce qu'on y est directement impliqué, soit parce que l'on a vu l'un de ses proches y succomber. Toole a beau nous faire nous étrangler de rire en maints passages de ce livre extraordinaire, il n'en reste pas moins que Mrs Really a tout d'une alcoolique et qu'Ignatius ne s'est sans doute pas retiré pour rien dans sa bulle aux draps de lit jaunis, hantée par des remugles qui deviennent vite insupportables à Gus Levy lorsque celui-ci se risque dans la chambre de son ancien employé.

Mère abusive, Mrs Reilly ? Pourtant, du début jusqu'à la fin, il est clair qu'elle ne demande qu'une seule chose : être enfin débarrassée de son fils, si possible que celui-ci se trouve une femme. Le problème, c'est que Mrs Reilly est désormais courtisée par un vieux monsieur susceptible de lui faire partager une retraite confortable et que, dans de telles conditions, la présence continuelle d'un grand fils de 30 ans, qui pis est ouvertement condescendant envers le reste de l'univers et bien décidé à ne pas entrer dans la vie active, ne peut que représenter un très gros problème.

Autour du fils et de la mère, papillonnent tout un essaim de personnages inénarrables : l'équipe du bar "Les Folles Nuits" avec Jones, un Noir forcé de consentir à un emploi payé au rabais parce qu'il craint de se faire pincer pour vagabondage et qui se verra donc contraint, pour se tirer de là, de "saboter" l'établissement, Roberta E. Lee,(!!!) propriétaire du bar, qu'Ignatius qualifie de "chienne nazie" pour des raisons que je vous laisse découvrir mais qui n'ont rien à voir avec la politique, George, son commissionnaire demi-sel qui livre pour elle de bien étranges paquets et enfin Darlène, strip-teaseuse de son état, et son cacatoès (!!) ; celle des "Pantalons Lévy" avec l'indescriptible Miss Trixie, qui rêve d'une retraite que Mme Lévy, une oisive complètement siphonnée, lui ajourne infiniment sous prétexte que cela nuirait à son équilibre psychologique ; Mr Clyde, qui engage Ignatius pour vendre des hot-dogs dans le Quartier chaud de la ville ; Miss Annie, la voisine des Reilly qui nous donnera à sa façon bien particulière quelques explications sur le parcours d'enfant et d'adolescent d'Ignatius et, bien entendu, la tribu Battaglia-Mancuso, c'est-à-dire la tante et le neveu (plus la grand-mère dans le portrait, sur le réfrigérateur), celui-ci n'étant autre que l'agent de police qui, dès la seconde page, tente d'arrêter Ignatius devant le magasin Holmes parce qu'il lui trouve une allure suspecte. Quant à Myrna Minkoff, elle se révèle tout entière dans ses lettres à Ignatius, qu'elle commence toujours par "Messieurs" d'ailleurs, avant d'apparaître pour le final sur le perron de la petite maison des Reilly en archange sauveur du malheureux.

Une merveille de construction - c'est monté avec la précision incomparable d'un Feydeau devant leque, comme le disait Marcel Achard, "on s'étouffe de rire" - et des dialogues époustouflants de naturel et de drôlerie complètent le tableau et contribuent à faire, de "La Conjuration des Imbéciles", l'un des chefs-d'oeuvre de la littérature américaine du XXème siècle.

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MessageSujet: Re: John Kennedy Toole   Sam 9 Déc - 14:40

Pour les anglophones, il existe une biographie de John Kennedy Toole - vais-je me laisser tenter ? - disponible sur Amazon : "Ignatius Rising - The Life of John Kennedy Toole" de René Pol Dives & Deborah George Hardy.

Il est étrange de constater combien, malgré le côté grotesque du personnage, Ignatius sait insuffler au lecteur un véritable intérêt pour ce qui a amené sa création, c'est-à-dire le parcours personnel de l'auteur qui, selon moi, a dû souffrir un maximum. J'espère me tromper mais ...
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MessageSujet: Re: John Kennedy Toole   Sam 9 Déc - 15:00

Vous me donnez envie de l'acheter. Pauvre homme ! Autant de talent non reconnu...
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MessageSujet: Re: John Kennedy Toole   Sam 9 Déc - 16:24

J'avais commencé La Conjuration des imbéciles et je ne sais pas pourquoi je n'avais pas poursuivi. En tout cas, je retenterai le coup ! C'est vrai que Toole a eu une fin de vie tragique et, vu le triomphe qu'on fait maintenant à son roman, complètement absurde. On ne peut pas dire que sa mère ait manqué d'opiniâtreté quand elle a pris le destin littéraire posthume de son fils en main !
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MessageSujet: Re: John Kennedy Toole   Lun 11 Déc - 11:25

Il me semble que la biographie de Toole n'a pas été traduite en français. C'est dommage car elle apporterait sans doute certains renseignements sur sa mère.

Une autre remarque à propos du personnage d'Ignatius et à laquelle je songeais hier avant de m'endormir : son langage, particulièrement châtié, à la limite du pédantesque comme le soulignait Pilote et qui me semble faire partie, lui aussi, de cette volonté délibérée de s'enfermer dans une bulle, de demeurer à part, loin du vulgus pecus. Le contraste est criant entre cette façon de s'exprimer et celle des autres personnages : on dirait bien qu'Ignatius ne vit pas sur la même planète, pire : qu'il vient d'ailleurs.
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MessageSujet: Re: John Kennedy Toole   Ven 19 Jan - 10:47



The Neon Bible
Traduction : Sophie Mayoux


Selon la mère de John Kennedy Toole, celui-ci écrivit "La Bible de Néon" l'année de ses seize ans. Un an plus tôt, alors qu'il venait de décrocher son permis de conduire, il l'avait emmenée voir une étrange enseigne sur l'Airline Highway de La Nouvelle-Orléans, "une énorme enseigne au néon en forme de livre ouvert, portant sur une page les mots "Sainte Bible" et, sur l'autre, "Eglise Baptiste de Midcity." Le fils et la mère avaient ri ensemble de cette horreur prétentieuse et Mrs Toole estimait que c'était probablement là que l'idée de ce premier roman était venue à John.

Beaucoup plus court que "La Conjuration ...", ce roman est une chronique douce-amère, qui vire à la fin au tragique faulknerien. Le narrateur, David, un tout jeune homme, y raconte son enfance dans une petite ville écrasée de poussière et de préjugés du Sud des Etats-Unis. Fils de petits exploitants agricoles, il grandit entre un père un peu brutal qui ira finalement se faire tuer en Italie pendant la Seconde guerre mondiale et une mère plus douce, plus gaie qui, malheureusement, sombrera dans la folie à l'annonce du décès de son mari. Fort heureusement pour David, vit aussi avec eux la tante Mae, ex-chanteuse et danseuse de saloon, véritable symphonie de couleurs et d'anticonformisme au sein de toute cette grisaille, soigneusement entretenue par les prêches du pasteur et les fervents "chrétiens" qui, telle Mr et Mrs Watkins, empoisonnent le coin avec leurs idées d'un autre âge.

C'est avec cette férocité lucide, qu'il utilisera à son summum et avec infiniment plus de causticité dans "La Conjuration ...", que Toole, pourtant si jeune, dépeint tous ces vautours religieux qui, dès les premières pages, parce qu'ils estiment "Autant en emporte le vent" un livre "indécent", l'arrachent à la bibliothèque du coin pour en faire un feu de joie. Le masochisme foncier et issu en droite ligne de deux mille ans de tradition judéo-chrétienne mal digérée qui constitue la faiblesse majeure des USA en même temps que l'inépuisable fonds de commerce des milliers de charlatans qui y pullulent s'y étale dans ses replis les plus crasseux et les plus inquiétants, d'autant que l'action se situe dans le Sud, ce Sud brisé et vivotant de sa gloire passée auquel Faulkner nous avait habitués.

Quinze ans avant de mettre fin à ses jours en s'asphyxiant au monoxyde de carbone dans sa voiture aux vitres verrouillées, John Kennedy Toole a déjà compris que, pour quiconque naît différent en ce monde, aucun espoir n'est permis. En tous cas, pas au milieu de ceux qui s'autoproclament "la norme." Ne lui restent donc plus que deux voies : où courber l'échine dans la boue, ou relever la tête et risquer de se la faire couper par "les bons croyants", toujours si bien intentionnés.

A moins qu'il ne choisisse de leur tirer une révérence ironique en se la coupant tout seul ...
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