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Marc Dugain

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Masques de Venise
Mécréante Suprême
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MessageSujet: Marc Dugain   Mar 5 Juil - 10:11



C'est un roman qui se lit d'une seule traite. On me dira sans doute que le style en est trop lisse et que les tics langagiers par exemple ne sont pas suffisamment marqués, d'un protagoniste à l'autre. N'empêche : l'intrigue tient la route et Dugain parvient à restituer cette étroitesse d'esprit et cette terreur-panique de l'Autre qui devaient caractériser aussi bien John Edgar Hoover que Clyde Tolson.

Après une brève introduction contemporaine sur la chasse au manuscrit menée par le narrateur principal pour se procurer celui qu'aurait laissé l'ancien N° 2 du FBI et amant de Hoover, le lecteur est projeté sans autre forme de procès dans les mémoires de Tolson.

C'est Joseph Kennedy Sr, cet ambitieux requin, qui ouvre le bal alors que Roosevelt vient de l'envoyer dans cet exil doré que sera pour lui l'Ambassade des Etats-Unis à Londres. La famille Kennedy occupe d'ailleurs l'arrière-plan de ce roman pratiquement du début jusqu'à la fin.


Il faut dire que l'Histoire elle-même s'est chargée depuis belle lurette de ratifier la théorie qui veut que Hoover ait été, d'une façon ou d'une autre, lié à l'assassinat de John Kennedy, puis à celui de son frère, Robert, en 68. Il faut bien dire qu'il est impossible d'imaginer un seul instant que Hoover et le FBI ignoraient tout des événements qui se tramaient. Qu'ils y aient prêté la main, c'est une autre histoire. En tous cas, ils fermèrent les yeux et laissèrent faire ...

Pour Dugain, dont Tolson est ici le porte-parole, ce sont la CIA, les anti-castristes que Kennedy avait déçus et bien entendu certains pontes de la Mafia qui organisèrent l'attentat de Dallas, en novembre 63. Les lecteurs d'Ellroy y retrouveront, en plus soft et en moins romancée, la théorie défendue dans "American Tabloid." Le Texan Lyndon B. Johnson aurait également largement aidé à évincer Kennedy - et ce ne sont pas les actuels jours de gloire d'un George Bush Jr et de sa "moral majority" qui risquent de nous faire changer d'avis ... :twisted:

D'un autre côté, les Kennedy étaient loin d'être des anges. Qu'il s'agisse de leur père, de John ou de Bob ou bien de Luther King et de Malcom X (je vous citerai plus tard certains passages très intéressants de ces deux "apôtres des opprimés" sur les droits de la Femme, c'est on ne peut plus révélateur ... Nyarknyarknyark), Dugain, par la voix de Tolson, n'y va pas de main morte.

Mais il sait prendre son lecteur et le captiver tant et si bien qu'on passe la nuit à terminer son roman. Il fait mieux : à certains moments, on est tenté de passer dans le camp de Hoover dont la souffrance profonde (ce conflit entre son éducation puritaine et ses pulsions homosexuelles) n'est jamais niée. Pas plus qu'elle n'est décrite comme un justificatif des actes accomplis ou autorisés par Hoover.

Un ouvrage de plus sur la déliquescence du "rêve américain", me direz-vous. Peut-être. Mais l'amertume glacée qui le nimbe à chaque ligne prouve au moins que, derrière les comportements rigides et à oeillères d'un Hoover ou d'un Tolson, la sensibilité n'était pas tout à fait morte. Leurs adversaires par contre ... En tous cas, tous ces hommes, alliés ou adversaires, apparaissent comme bizarrement coupés de la Mère (et partant déshumanisés) soit qu'ils l'aient trop idéalisée (Hoover), soit qu'elle les ait rejetés (les Kennedy). Aux mafiosi, pour lesquels une femme ne peut être justement qu'une prostituée ou une mère, revient le rôle du choeur qui ne se pose aucune question et soutient tour à tour l'un ou l'autre des récitants.

On soulignera l'intéressante analyse que fait Dugain de la volonté de mourir qui, après l'assassinat de son frère aîné, accompagna partout Robert Kennedy. La vision très spéciale qu'avait Hoover de la psychanalyse et de son fondateur est aussi très révélatrice de l'homme - et de sa négation absolue du Père au bénéfice de la Mère phallique. :cool:
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Bachy Pierre
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MessageSujet: Dugain, La Malédiction d'Edgar   Mer 7 Sep - 8:01

Ce roman, paru chez Gallimard, nous plonge dans les arcanes du pouvoir aux USA. Dugain a voulu explorer une période de l’histoire où se côtoyaient la paranoïa, la schizophrénie, la misogynie, le racisme et l’antisémitisme à l’ombre de la pudibonderie. C’était le temps, comme l’écrivait William Styron, de la passerelle chancelante entre le puritanisme des ancêtres et l’avènement de la pornographie de masse. La face cachée de ce pays est ici dévoilée dans les mémoires de Clyde Tolson, l’adjoint de l’homme qui fut le plus puissant outre-Atlantique, John Edgar Hoover, patron du FBI qui, de 1924 à 1972, sut tenir sous sa coupe les hommes politiques et le destin de tout un pays. Il ne voulut jamais devenir président.

L'intérêt du livre réside dans l'habilité qu'a l’auteur à fabriquer un roman captivant à partir d’éléments historiques. Et plus on avance dans le roman, plus on se demande de quelle malédiction est frappé Hoover qui peut s'enorgueillir d'avoir résisté aussi longtemps aux aléas de la vie, de cet homme qui, dans une fonction essentielle et sensible, a servi sous huit Présidents des Etats-Unis et dix-huit ministres de la Justice ? La réponse est apportée à plusieurs endroits du livre et concerne le même problème : son homosexualité.

Sa relation avec Clyde Tolson. Amours secrètes et peu avouables dans une Amérique au paroxysme de son puritanisme. Avec de tels livres, où les épisodes de la grande Histoire comportent les anecdotes de la petite, l'Histoire politique romancée a de belles perspectives devant elle ! Des pans entiers de l’histoire des Etats-Unis défilent sous nos yeux. Belle leçon de critique historique !
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MessageSujet: Re: Marc Dugain   Mar 27 Mar - 15:41



Le titre de ce roman ne prend tout son sens qu'à sa fin. Jusque là, le lecteur est un peu déstabilisé car le seul reproche que je ferai à ce livre, c'est sa construction hésitante. Marc Dugain nous avait habitués à mieux.

Le narrateur principal, qui nous jette dès le début, avec sa mère, dans le bureau d'un Staline vieillissant, s'appelle Pavel Altman.
Par son grand-père maternel, il est juif et il vit dans la Russie de Poutine, là où se réveille l'anti-judaïsme. Mais disons que sa judéité n'est pas pour lui le point le plus important, loin s'en faut - alors que sa fille, Anna, captivée par le mirage israélien, finira par obtenir son visa pour la Palestine.

Le but poursuivi par Pavel est de convaincre le lecteur que, de Staline à Poutine, pratiquement rien n'a changé en Russie. Sauf qu'y règne désormais une mafia toute puissante et qui a accès à tous les niveaux de la société. Et que, pour lui survivre, le plus modeste des particuliers doit savoir, à l'occasion, se transformer en tueur sans état d'âme.

Pour ce faire, il dépeint donc sa mère, urologue qui avait des talents de guérisseuse et que Staline prend comme médecin personnel mais secret lorsque commencent les procès des années 50 contre les médecins juifs. Sur l'ordre paranoïaque du Vojd, elle fera croire à son mari que, lorsque les miliciens viennent la chercher à n'importe quelle heure de la nuit, c'est pour la mener à son amant, membre influent du Parti. A son travail, elle ne pourra pas non plus dire où elle se rend lorsqu'elle s'absente et deviendra l'objet d'une enquête menée par le KGB. On torturera même son mari pour obtenir des renseignements sur les rendez-vous secrets de sa femme ... La folie rusée de Staline est ici décrite avec un talent qui vous glace le sang.

Mais Staline meurt et la mère de Pavel retrouvera son mari, non sans avoir croisé, dans la datcha de "l'homme d'acier", le cuisinier de celui-ci lorsqu'il vient annoncer la naissance de son petit-fils, Vladimir Vladimirovitch Plotov.

Là, l'histoire bifurque sur deux militaires qui discutent justement de ce Vladimir Plotov, devenu entre temps agent de renseignements.

Puis, on revient à la narration de Pavel,
à sa vie familiale, aux problèmes de santé de sa femme (qui souffre de problèmes de mémoire), à sa fille, Anna, journaliste dans une station de télévision de la Russie d'après-le Mur et puis à son fils, Vania, qui était sous-marinier.

Et peu à peu, on comprend que Vania est mort dans le naufrage de l'"Oskar", un sous-marin nucléaire disparu en période de grandes manoeuvres sans que l'on sache exactement ce qui avait provoqué l'explosion première, cause de sa chute dans la mer de Barents.

Par la suite, on retrouvera les deux militaires, un peu plus vieux et plus gradés, parlant toujours de ce Plotov devenu le successeur de Boris Eltsine. Et Plotov lui-même interdisant qu'on accepte l'aide de sous-mariniers britanniques pour sauver les vingt-trois hommes qui auraient pu l'être dans l'épave de l'"Oskar." Une exécution ordinaire, par raison d'Etat, pour que le prestige de la Russie ne soit pas une fois de plus mis à mal.

C'est un roman qui se lit bien et qui a vraiment de très beaux moments - le paragraphe final est d'un cynisme et d'une tristesse exemplaires. La personnalité de Staline est superbement rendue - à mon sens. Celle de Plotov-Poutine aussi mais le parallèle évident avec Staline me semble moins bien trouvé. Quoi qu'il en soit, le récit manque - à mon avis - de cette unité que l'on peut apprécier dans "La Malédiction d'Edgar."

Ce qui ne m'empêchera pas de lire le prochain Dugain.

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