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Curzio Malaparte (Italie)

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Masques de Venise
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MessageSujet: Curzio Malaparte (Italie)   Mer 19 Sep - 11:10

De son vrai nom Kurt-Erich Zuckert - son père était allemand - Curzio Malaparte se forgea son nom de guerre en fonction tout d'abord du fameux Kurz d'"Au coeur des ténèbres" et ensuite en référence à un pamphlet paru en 1869 et qui s'intitulait : "I Malaparte e i Bonaparte." En 1929, il obtint le droit juridique d'adopter définitivement l'état-civil qu'il s'était ainsi forgé et sur lequel il plaisantait ainsi : "Napoléon s'appelait Bonaparte mais il a mal fini ; moi, je m'appelle Malaparte mais je finirai bien."

Malaparte avait tout juste seize ans lorsque, dès 1914, il fugua à pied pour traverser la frontière et s'engager dans l'armée française. Il y gagnera la croix de guerre et une blessure aux poumons. Les années folles le voient embrasser une carrière diplomatique brillante qui le mènera jusqu'en Pologne mais qu'il délaissera peu à peu au profit de ses activités de journaliste.

Au début, Malaparte eut sa carte au parti fasciste dont il devint même l'un des théoriciens. Mais, dès 1923, il commence à s'opposer aux théories mussoliniennes dans des oeuvres comme "L'Italie contre l'Europe."En 1931, il publie chez Grasset son célèbre "Technique du Coup d'Etat" qui dénonce Hitler et le nazisme et vaudra au livre une interdiction en Allemagne mais aussi en Italie et, à l'auteur, cinq années d'exil aux îles Lipari.

Défendu et protégé par le comte Ciano, gendre de Mussolini, il se remet en selle au début de la Seconde guerre mondiale et part comme envoyé spécial de l'Axe sur le front Est. Mais les articles qu'il envoie à Rome sont trop polémiques pour ne pas provoquer la colère des autorités, italiennes et allemandes. Assigné à résidence, l'écrivain dissimule le manuscrit de "Kaputt" chez des amis sûrs et rompt définitivement avec le fascisme tel qu'il s'est imposé. Il ne pourra revenir en Italie qu'en 1943, après la chute de Mussolini. C'est aussi cette même année qu'il fait publier "Kaputt" alors que lui-même combat pour la libération de son pays.


En 1949, sortira une autre oeuvre majeure, "La Peau", qui traite de la Libération américaine en Italie. Malaparte s'y montre fidèle à tout ce qui fait la puissance extraordinaire de "Kaputt" : humanisme certes mais aussi lucidité, férocité, ironie et impartialité.

L'écrivain attendra que la Mort s'installe à son chevet, en 1957, pour adhérer au Parti communiste et pour léguer sa maison de Capri à la République populaire de Chine. Sans doute demeurait-il trop lucide pour ne pas se douter qu'un totalitarisme chasse l'autre ...


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MessageSujet: Re: Curzio Malaparte (Italie)   Mer 19 Sep - 11:44



Kaputt
Traduction : Juliette Bertrand


Mort à 59 ans, en 1957, Malaparte n'a connu ni Fellini, ni Francis Ford Coppola. Pourtant, quand on lit cet incroyable voyage au coeur de la Seconde guerre mondiale effectué par un Italien d'origine allemande, c'est bien à ces deux cinéastes que l'on songe - et à tout ce qu'ils auraient pu en tirer.

Il y a là-dedans le baroque flamboyant d'un Fellini, son onirisme aussi et la cruauté aveugle et incroyablement sereine dont Coppola a tissé son "Apocalypse Now." "Apocalyptique" est d'ailleurs un adjectif qui convient à merveille à "Kaputt", surtout si on lui adjoint celui de "souterrain."


Roman ou chronique ? On suspecte bien Malaparte d'avoir peaufiné certains échanges, d'avoir ciselé nombre de détails. Mais le fond n'en sonne pas moins authentique, de cette authenticité qui est le propre du témoin oculaire.

Scindé en six parties, chacune placée sous le patronage d'une espèce animale : "Les chevaux - Les rats - Les chiens - Les oiseaux - Les rennes - Les mouches", "Kaputt" regorge d'images-choc peintes d'un pinceau magistral et auprès desquelles les photos les plus réalistes d'une certaine presse actuelle n'ont plus qu'à retourner dans le néant d'où elles n'auraient jamais dû sortir.

Des chevaux russes que le gel brutal d'un lac a emprisonnés dans la Mort alors qu'ils le traversaient ; l'extraordinaire portrait de Hans Franck, gouverneur général de Pologne, et de son épouse, recevant Malaparte à souper ; le cruel destin des chiens russes porteurs de mines et lancés à l'assaut des panzers allemands ; cette petite merveille de construction qu'est le chapitre nommé "Le Panier d'Huîtres" et qui révèle, sous l'humanité apparente de leur chef, l'impitoyable violence des oustachis croates ; le choc produit par la "chute" de la pêche au saumon du général von Heunert et le sens allégorique recelé par toute l'histoire ; la Cour des Miracles napolitaine qui se met en marche sous les bombardements dans l'avant-dernier chapitre ...

... et, à côté de cela, le récit du "Fusil fou", tout en tendresse et en ironie, qui parvient à faire sourire le lecteur, ou encore - mais là, on ne sourit pas, on ne peut que laisser monter le désespoir - le destin des jeunes Juives de Soroca et, bien sûr, pour les amateurs, le portrait au vitriol de la "cour" du comte Ciano, à Rome, le tout éclairé ou plutôt aveuglé par la glaciale lumière des latitudes polaires avant de sombrer dans celle, grouillante et sauvage, de Naples détruit, rasé, abruti sous les bombes ...

... font de "Kaputt" un livre unique, exceptionnel, d'une puissance d'évocation rarement égalée, qui empoigne le lecteur et ne le lâche pas d'une seule page, privilège littéraire réservé aux grands écrivains. Après l'avoir lu, on ne se demande pas ce que Malaparte a pu arranger à sa sauce, on reste le souffle coupé, dans la certitude absolue d'avoir plongé dans le Temps à ses côtés et d'avoir réellement vécu en sa compagnie l'immense, cruelle et cependant allègre tragédie de "Kaputt."

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MessageSujet: Re: Curzio Malaparte (Italie)   Mer 19 Sep - 13:10

Un immense écrivain, curieusement trop méconnu.
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MessageSujet: Re: Curzio Malaparte (Italie)   Mer 19 Sep - 15:35

Eh bien ! Il est quelque part dans le bas de ma liste de livres à lire un jour, je pense qu'il va remonter dare-dare !!
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MessageSujet: La Peau   Jeu 13 Nov - 19:47



La Pelle
Traduction : René Novella


Moins dense que le magistral "Kaputt", dédié à la fin d'une certaine Europe, "La Peau" traite du débarquement de l'armée américaine en Italie, opération qui débuta pendant l'été 1943 avec la libération de la Sicile. Mais c'est à Naples - Naples exangue, Naples affamé, Naples livré aux vainqueurs - que Malaparte nous entraîne dès les premières pages, à la suite de soldats américains, Blancs et Noirs, découvrant un monde où, pour eux, tout est mystère.

Mystère l'indifférence avec laquelle cette toute jeune fille dévoile sa virginité devant une assemblée de militaires que son père (ou son oncle) a rassemblés dans sa chambre. Mystère que les naines si laides du Pendano di Santa Barbara qui trouvent cependant très vite preneur dans le monde de la prostitution. Mystère - encore plus tragique peut-être - que ces mères immondes qui vendent leurs petits garçons et leurs petites filles aux soldats marocains venus avec les troupes du commandant Lyautey. Mystère que la torpeur assouvie du Vésuve, véritable dieu antique vers qui monte le petit peuple, bannières religieuses et curés en tête, pour lui offrir présents et animaux sacrifiés.

Mystère et horreur du "Vent Noir", ce vent de Mort qui rappelle à l'écrivain le spectacle de juifs crucifiés par les Nazis en Pologne. Mystère et horreur pour la fin du chien de Malaparte - âmes sensibles, passez votre chemin comme je l'ai fait.

Humour, noir bien sûr, lors du dîner du général Cork, quand une certaine puérilité made in USA, qui prend tout au pied de la lettre, se trouve confrontée aux réalités d'un peuple plusieurs fois centenaire. Ou encore lors du "Triomphe de Clorinde", où l'auteur restitue à sa manière incomparable la fraternité naturelle unissant la haute noblesse et la plèbe napolitaine.

Mais aussi des moments lourds, glauques, malsains, à la limite du fantastique, comme la cérémonie uraniste à laquelle assistent Malaparte et un ami américain. Ou encore le tribunal imaginaire des Foetus où l'écrivain déprimé croit voir s'agiter et parler un Mussolini que, finalement, il absout.

Car la lucidité de Malaparte est aussi fidèle au rendez-vous lorsqu'il clame son mépris pour "les héros du lendemain", ceux qui ne se seront jamais battus, ceux qui auront fait le dos rond sous l'Occupant mais qui, bien à l'abri derrière les Shermans américains, s'auto-proclameront seuls vainqueurs - et seuls vrais patriotes.

Un livre plus amer, moins trépidant que le merveilleux "Kaputtt." Mais un livre presque aussi puissant où l'on retrouve avec bonheur le style coloré et ample d'un écrivain visionnaire.

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