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Masques de Venise Mécréante Suprême


   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14347 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
| Sujet: Samuel Richardson. Lun 12 Mar - 15:12 | |
| Celui que nombre de critiques - y compris actuels - évoquent comme l'un des pères du roman moderne naquit à Mackworth, dans le Derbyshire, en 1689. Le milieu où il vit le jour était très simple puisque son père, Samuel Richardson Sr, était menuisier et que sa mère - qui ne travaillait pas - était tenue pour l'époque comme venant d'un "milieu sans éducation."
Selon la vaste correspondance de son fils, ce sont les convictions politiques qui auraient contraint Samuel Sr à émigrer de Londres dans le Derbyshire. En effet, le menuisier avait travaillé pour le duc de Monmouth.
Après la mort de Charles II, qui l'avait d'ailleurs officiellement reconnu comme son fils, James Scott, duc de Monmouth, qui était de religion protestante, fut pressenti pour monter sur le trône en lieu et place de l'héritier légitime, Jacques II d'Angleterre. Mais le coup d'Etat - que soutenait une partie du Parlement - échoua et Monmouth fut condamné à avoir le chef tranché. L'exécution du malheureux est restée d'autant plus célèbre que le bourreau dut s'y reprendre à quatre ou cinq fois avant de parvenir à ses fins.
Certains biographes assez récents de Richardson affirment cependant que la chose est impossible puisque le père de l'écrivain quitta Londres deux ans après la mort du premier duc de Monmouth.
Les Richardson devaient cependant revenir à la capitale anglaise en 1699.
Malheureusement, on connaît assez mal l'enfance du futur écrivain. On sait par exemple que, alors qu'il avait onze ou douze ans, il écrivit à une connaissance de ses parents, en lui reprochant son prosélytisme en faveur de la religion. La dame, bien sûr, se plaignit à Mrs Richardson de l'insolence de son fils et il semble n'avoir jamais réitéré ce genre d'expérience même si son oeuvre est bourrée à craquer de lettres destinées à "réformer" l'esprit de celui ou de celle qui les reçoit. C'est probablement dans la compagnie des visiteuses de sa mère, qu'il eut souvent l'occasion d'observer, que le futur romancier puisa très jeune l'étonnante faculté qu'il possédait de pouvoir se placer, dans ses livres, à la place non pas du héros mais bel et bien de l'héroïne.
En principe, Richardson aurait dû se faire clergyman. Mais l'argent manquait et, à dix-sept ans, il devint apprenti-imprimeur. Pour ce jeune homme qui nourrissait une authentique passion pour les livres et la chose écrite, ce fut une aubaine - il le dira lui-même. Un peu moins d'une dizaine d'années plus tard, il s'établit à son compte et l'un des premiers auteurs qu'il publia fut Daniel Defoe.
Le premier mariage de Richardson, s'il fut heureux, se termina par la mort de son épouse, née Martha Wilde, en 1731. Sur les six enfants qu'ils avaient eus, le sixième survécut encore deux ans à la malheureuse et puis, ce fut terminé. Après ce deuil, Richardson se remaria avec Elizabeth Leake qui lui donna elle aussi six enfants - cinq filles et un garçon.
 Samuel Richardson, sa deuxième épouse et leurs enfants par Francis Hayman - On remarquera une fois de plus combien Richardson se complaisait dans la compagnie féminine. _________________ http://notabene.forumactif.com/ http://blog.bebook.fr/woland/index.php/
Dernière édition par le Lun 12 Mar - 15:43, édité 1 fois |
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   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14347 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
| Sujet: Re: Samuel Richardson. Lun 12 Mar - 15:42 | |
| La première oeuvre de Richardson date de l'année de son remariage, 1733. Il s'agit de "The Apprentice's Vade Mecum." Le livre se veut moralisateur puisqu'il prétend sauver de certains dangers les hommes jeunes et célibataires.
Et puis, sept ans plus tard, le romancier publie "Pamela ou la Vertu récompensée", roman épistolaire dont s'inspirera notamment Chorderlos de Laclos, et qui sera traduit en France par l'abbé Prévost. L'intrigue est simple et a quelque chose de mi-sadien, mi-brontesque avant la lettre : Pamela Andrews est servante dans la maison d'une riche vieille dame. Le fils de cette dame, Mr B., tombe amoureux d'elle et cherche à tous prix à en faire sa maîtresse. Mais elle s'y refuse et, de fil en aiguille, le séducteur en vient à envisager le mariage.
Le succès de ce roman épistolaire - le premier du genre, signalons-le tout de même - est énorme. Et les critiques négatives au niveau de ce succès sans précédent. D'autant que, qu'on le veuille ou non et un peu comme "Jane Eyre" au siècle suivant, l'héroïne peut aussi bien interpréter le rôle de la jeune fille vertueuse que celui de l'arriviste bien décidée à jouer de son charme et du désir masculin pour monter sur l'échelle sociale.
Signe qui ne trompe pas : la parodie s'en mêle. Henry Fielding écrit "Shamela" (Julie nous en avait déjà parlé) et, en partenariat avec Joseph Andrews, une "Vie du Frère de Pamela", lequel frère cherche, lui aussi, à préserver sa vertu. (!!)
En 1748, paraît le chef-d'oeuvre de Richardson : "Clarissa ou l'Histoire d'une Jeune Lady." Sur une trame là encore épistolaire, le romancier nous conte une histoire beaucoup plus triste, celle d'une jeune fille rejetée par sa famille pour de sordides questions d'intérêt et qui tombe entre les mains d'un séducteur dont le nom passera dans la langue courante : Lovelace.
En 1753, Richardson donne enfin à son public l'équivalent masculin de Pamela et Clarissa : sir Charles Grandison. Mais critiques et public font grise mine et trouvent l'histoire bien moins passionnante. Pourtant, au début du XIXème siècle, Jane Austen n'hésitera pas à affirmer que l'"Histoire de sir Charles Grandison" est l'un de ses livres favoris.
Au reste, l'influence de Samuel Richardson (qui mourut en 1761) sur Jane Austen comme, dans un registre différent, sur Goethe et Rousseau, n'est plus à démontrer de nos jours. Que l'on aime ou pas le roman épistolaire et la description de fantasmes érotiques recouverts par le blanc manteau de la Vertu - récompensée ou non - on ne peut nier à Samuel Richardson d'avoir redonné une seconde jeunesse à l'art du roman, en Angleterre, puis en Europe.  _________________ http://notabene.forumactif.com/ http://blog.bebook.fr/woland/index.php/ |
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   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14347 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
| Sujet: Re: Samuel Richardson. Mer 6 Juin - 15:38 | |
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Paméla ou la Vertu récompensée Titre original : Pamela or Virtue rewarded Traduction : Abbé Prévost
Eh ! bien, ça y est, je l'ai lu. Je l'ai lu et j'ai été très étonnée. Non que ce roman ait été, en son temps, ce que nous nommerions un best-seller (il rencontra, dit-on, un aussi grand succès que "La Nouvelle Héloïse" - mais que, en notre XXIème siècle et pour peu qu'on prenne la peine de la dépouiller des passages où l'héroïne en appelle à Dieu et prône la grandeur de la vertu dans la misère, sa charpente en reste aussi solidement construite.
La question que je me posais à l'origine était celle-ci : comment, avec une histoire aussi mélodramatique et qui, de plus, aurait pu faire les délices du marquis de Sade, un écrivain avait-il pu produire près de quatre cents pages qui se tiennent sans parvenir à lasser son lecteur, et ceci au XVIIIème siècle qui reste tout de même celui où l'on voit poindre à l'horizon rationalisme et lucidité critique ?
La réponse est tout aussi simple : si l'on a le sens du roman, on peut. Or, Richardson était avant tout un très grand conteur.
Si les premières lettres de Paméla à ses "très chers père et mère" font un peu du surplace, très vite, la machine s'accélère et les rebondissements se succèdent. L'histoire, pourtant, est très simple :
Enfant, Paméla Andrews, a été prise en affection par une femme de qualité qui s'est chargée de son éducation. Lorsque sa bienfaitrice meurt prématurément, Paméla a quinze ans et est d'une beauté exceptionnelle. Le fils de sa maîtresse, Mr B. ..., se met en tête de la séduire. Pamela entend bien ne pas céder et réclame à cor et à cris d'être reconduite chez ses parents. Après de nombreuses tentatives avortées de la réduire à merci, le jeune homme feint de se résoudre à la laisser partir. Mais c'est en fait pour l'expédier dans l'une de ses maisons secondaires où il espère, par l'isolement et la compagnie d'une femme de charge qui tient plus de la maquerelle que de l'honnête ménagère, qu'elle finira par accepter le marché qu'il lui propose. Richardson n'étant pas Sade, il a prévu de faire intervenir dans l'intrigue ce minuscule grain de sable qu'est l'amour sincère lorsqu'il rejoint le désir et Mr B. ... et Paméla finiront par se séparer (provisoirement, car il y a une suite dont je ne dispose malheureusement pas) dans les meilleurs termes, chacun ayant compris qu'il aimait l'autre plus profondément qu'il ne le croyait.
Mr B. ... mériterait bien mieux qu'une simple initiale car son personnage qui, au départ, ne semble vouloir s'apparenter qu'au jouisseur-type nous révèle peu à peu des qualités d'intelligence et de ruse qui, on en convient très vite, n'ont d'égales que l'intelligence et la ruse de celle qu'il veut forcer. Car Paméla, bien qu'âgée de 15 ans seulement, fait montre d'un esprit et d'une maturité infiniment supérieures et, lorsque "son innocence", comme elle dit, est en jeu, elle sait très bien dissimuler.
Doit-on la croire quand elle s'auto-apitoie sur son terrible sort et qu'en elle en appelle à Dieu et aux psaumes ? Pour notre morale actuelle, tout cela est excessif et les passages où elle se manifeste de cette manière ont tout du pathos. Mais si l'on veut bien se reporter à l'époque à laquelle se déroulent les événements, on peut la croire sincère. Elle n'est en rien une opportuniste qui rêve de se faire épouser par celui qui la tourmente tant.
En revanche, le lecteur en arrive vite à penser que son créateur, Samuel Richardson, est bien plus roué qu'on ne l'a dit. Qu'il ait prétendu n'oeuvrer que pour le bien de la morale, il est permis d'en douter. Le lecteur complice perçoit trop bien la jouissance qu'il goûte à aligner les machinations de Mr B. et à nous dépeindre la nasse se refermant sur la pauvre héroïne. Ainsi, trahie par le valet à qui elle confiait en un premier temps ses lettres pour ses parents, la malheureuse n'apprend qu'à la moitié du roman que le félon les remettait à son maître, lequel est ainsi aussi au courant des sentiments les plus intimes de la jeune fille. Si le viol physique n'est jamais consommé bien que Richardson nous en dépeigne deux tentatives (dont la dernière risque d'aboutir grâce à Mrs Jewkes, la femme de charge qui immobilise la jeune fille pour permettre à son maître de passer à l'acte), le viol moral, lui, est patent - et la victime, d'ailleurs, ne s'y trompe pas.
Tout bien considéré, la "Pamela" de Richardson présente déjà les meilleures ficelles de ces soap-operas auxquels la télévision nous a habitués. Il y a, en Mr B. ..., quelque chose de JR ou du beau Mason Capwell et, en Paméla, beaucoup de cette jeune femme interchangeable qui, tant dans "Dallas" que dans "Santa Barbara", tient le rôle de LA Victime masochiste qui aime et hait son bourreau. En ce sens, on peut dire que l'intrigue comme les personnages de "Pamela" sont sadiens avec cette différence que, si DAF, en osant toutes les transgressions, va jusqu'au bout de sa haine de la morale courante et de la religion, Richardson ne fait que suggérer au lecteur ce qui aurait pu être en égratignant au passage la noblesse et le clergé d'Angleterre.
Dans "Clarisse Harlowe", il ira plus loin mais au lieu d'en tirer gloire comme Sade, il noiera le tout dans un océan de lamentations sur le sort de sa nouvelle héroïne.
Quoi qu'il en soit, après la lecture de "Pamela", le doute n'est plus permis : Richardson et Sade sont bien de la même famille.  _________________ http://notabene.forumactif.com/ http://blog.bebook.fr/woland/index.php/ |
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