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Masques de Venise Mécréante Suprême


   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14347 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
| Sujet: Kazuo Ishiguro. Dim 8 Mai - 14:07 | |
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A Pale View of Hills Traduction : Sophie Mayoux
Qu’il s’agisse du magique et surréaliste « Inconsolé » ou de l’onirique « Quand nous étions orphelins », l’œuvre de Kazuo Ishiguro, écrivain anglophone d’origine japonaise, déçoit rarement et se prête volontiers à plusieurs lectures. C’est que l’art de son auteur s’exprime toujours en demi-teintes et en non-dits, ainsi que le prouve son plus que célèbre « Les Vestiges du Jour. »
« Lumière Pâle Sur Les Collines », dont, par extraordinaire, l’action se situe pour l’essentiel dans le Japon de l’immédiate Après-guerre, très précisément à Nagasaki, ville-martyr, ne contrevient pas à ce principe. Mieux : de tous les romans d’Ishiguro, celui-là est sans conteste celui qu’il faut lire avec le plus grand soin, l’attention la plus éveillée et une lenteur qui confine au rituel d’une authentique « cérémonie du thé". Et, avant tout, il faut s’attacher au titre original du livre - « A Pale View of Hills » - dont la traduction française, plus classique, n’a pas su préserver l’ambiguïté.
L’histoire débute dans la campagne anglaise, où la narratrice, une Japonaise, possède une maison que lui a léguée le Britannique qui fut son second époux. C’est là que la rejoint la fille qu’elle a eue avec Bill, Nikki, jeune fille émancipée qui, d’ordinaire, vit à Londres.
Nikki vient apporter un peu de réconfort à sa mère, qui vient de perdre sa fille aînée, Keiko, née de son premier mariage au Japon. Keiko, transplantée fillette dans un pays qu’elle n’apprécia jamais et par l’entremise du remariage de sa mère avec un homme qu’elle considéra toute sa vie comme un parfait étranger – Keiko ne s’est jamais acclimatée à l’Angleterre. Un jour, elle partit elle aussi pour Londres et elle s’y pendit, toute seule dans son minuscule appartement. Pour sa sœur cadette comme pour sa mère, le deuil est récent et, inévitablement, les deux femmes vont s’en entretenir.
Et puis – et surtout – Etsuko, la narratrice, laisse affleurer à nouveau à la surface de ses souvenirs tout son passé à Nagasaki et cet étrange été où, pendant quelques semaines, alors qu’elle attendait la naissance de Keiko, elle se lia d’amitié avec la plus solitaire de ses voisines, Sachiko, une jeune veuve qui élevait sa fille, la petite Mariko, pour laquelle Etsuko devait se prendre de sympathie.
A partir de là, sous peine d’en révéler ses subtilités, il me devient impossible de résumer l’intrigue. Qu’il vous suffise de savoir qu’on devine rapidement le mélange de fascination et de répulsion qu’Etsuko ressent envers Sachiko, femme cynique, hautaine et émancipée, bien décidée à épouser Frank, un soldat américain, afin de s’ouvrir une vie nouvelle sur un continent nouveau. Que la petite Mariko, que le lecteur, comme Etsuko, voit trop souvent laissée à elle-même et à son imaginaire, ne cache pas son hostilité à pareil projet importe peu à cette mère si peu maternelle et dont on est tenté de croire qu’elle voit en son enfant plus un boulet qu’une fillette à aimer et à protéger.
Lentement, sûrement, implacablement, Ishiguro mène son lecteur à l’étonnante conclusion de son roman, conclusion devant laquelle on se frotte les yeux tant on reste ébahi par la subtilité du texte. Puis, on repart une ou deux pages plus loin, on les relit et, comme cela ne suffit pas, on repart encore un peu plus loin dans les pages déjà lues, on fouille, on cherche … Une trace, une preuve, un mot plus révélateur qu’un autre … Mais ce n’est qu’au bout de plusieurs lectures et d’infiniment de patience qu’on finit par apercevoir ce « pâle éclairage sur les collines », le mot « éclairage » devant être pris ici dans le sens de « point de vue. » 
Dernière édition par le Jeu 12 Juil - 13:23, édité 1 fois |
|  | | Thomas Ordonnateur des Basses Oeuvres de Nota Bene - il en est fier, en plus ...


   Age : 32 Inscrit le : 04 Avr 2006 Messages : 6848 Localisation : Paris Emploi : Passionnant mais indescriptible... Loisirs : Littérature, Cinéma, Photo, Cuisine
| Sujet: Auprès de moi, toujours - Kazuo Ishiguro Lun 10 Juil - 17:54 | |
| Dans la lignée de ce qu’ont pu faire, bien avant lui, un Aldous Huxley, un George Orwell ou un René Barjavel, Kazuo Ishiguro signe avec un roman d’anticipation dans lequel ce sont bien les préoccupations de son époque qui sont en question.
Les personnages de ce roman sont un rien bizarres, on s’en rend compte dès les premières pages. Ils ont l’air d’être des collégiens normaux, mais certains détails ne collent pas, certains mots ne font pas partie du vocabulaire habituel de jeunes de cet âge. Tout en surface est idyllique : le collège lui-même, situé au beau milieu de la campagne anglaise, l’enseignement qui y est dispensé et qui laisse la part belle à l’art, le fait même que les élèves aient des tuteurs plutôt que des professeurs à proprement parler. On est dans un univers privilégié.
Malgré cela, les vies adultes de Kath (la narratrice), Ruth et Tommy ne remplissent pas toutes leurs promesses. Oh, ils s’étaient bien rendu compte au fur et à mesure de l’avenir très particulier qu’on leur réservait, de leur nature d’être humains à part, mais la confrontation avec la réalité reste un choc.
En écrivant un roman sur la vie de clones (à fins thérapeutiques), Ishiguro écrit un roman d’initiation un peu particulier certes, mais qui a des traits universels. Ainsi, la peinture que fait le romancier des relations dans une bande de collégiennes, notamment, dépasse complètement le contexte du roman de genre.
Le trio central, autour desquels gravite tout un aréopage de protagonistes aux rôles divers, est formidablement dessiné, finement analysé, suivi dans ses évolutions, celles de jeunes gens qui se trouvent aux prises avec un destin extraordinaire et qui y font face avec les mêmes questionnements, les mêmes angoisses que tous les êtres humains. Les personnages d’Ishiguro vous resteront forcément en mémoire pendant un moment, et ils sont de fort bonne compagnie.
Auprès de moi, toujours a une belle profondeur : le romancier y aborde des thèmes tels que la mort (forcément omniprésente étant donné le nœud du roman), l’amour, la filiation, la sexualité entre autres, tout en n’oubliant pas de raconter une histoire prenante et touchante, dans un style assez poétique, mais sans être lyrique.
Le tout est donc d’une lecture fort agréable, et le roman n’est pas des plus facile à quitter… |
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