Julie Grande Prêtresse du Livre


   Age : 27 Inscrit le : 31 Mar 2006 Messages : 2622 Localisation : Paris, hélas Emploi : Libraire Loisirs : Lecture, cinéma, musique et découvertes en général
| Sujet: J. M. Coetzee. Lun 26 Juin - 12:31 | |
| John Maxwell Coetzee est né au Cap, en Afrique du Sud, en 1940, d’une mère institutrice et d’un père avocat qui ne travaillait que par intermittences et qui s’est engagé dans les forces sud-africaines, ce qui l’a conduit entre 1941 et 1945 en Afrique du Nord et en Italie. Après ses études universitaires (anglais et mathématiques), il part en Angleterre. Il complète ses études dans les années soixante à l’université d’Austin (Texas) par une thèse d’anglais, linguistique et langues germaniques. Il commence à enseigner en 1968 dans diverses universités : New York, Le Cap, Stanford, Harvard, … Il traduit des livres du néerlandais et de l’afrikaaner. En 2002, il émigre en Australie. Il commence à écrire de la fiction en 1969, mais c’est seulement en 1980, avec En attendant les barbares, qu’il devient connu. Il a écrit des romans, souvent assez courts (Le maître de Pétersbourg - sur Dostoïevski -, Disgrâce, L’homme ralenti…), des essais, notamment sur la culture sud-africaine et la censure, et une autobiographie romancée. Il a obtenu le prix Nobel de littérature en 2003.
Elizabeth Costello est paru en 2004. Sous-titré « Huit leçons », c’est un livre étrange, dont on ne sait pas trop s’il faut le classer en littérature ou en philosophie. Elizabeth Costello est un auteur australien imaginaire qui a fait son entrée il y a longtemps dans le monde littéraire avec un roman intitulé La maison d’Eccles Street, son plus gros succès, où elle reprenait le personnage de Molly Bloom, le grand personnage féminin d’Ulysse de James Joyce, pour centrer son roman sur elle. Elizabeth est vieille, fatiguée de courir le monde pour parler de son œuvre et de tout un tas d’autres choses – on lui demande son avis sur tout, du féminisme à l’écologie en passant par le néolibéralisme et les droits des aborigènes. Elle a répété les mêmes discours des centaines de fois à l’occasion de remises de prix, et se demande, lassée, ce qu’elle va bien pouvoir dire de nouveau. Le livre présente pour la plus grande part ces discours, assortis des pensées de la vieille dame et de quelques éléments biographiques, mêlant des réflexions critiques ou carrément philosophiques (sont abordés le réalisme en littérature, les animaux et les traitements que les hommes leur font subir, l’avenir de l’enseignement des humanités, le problème du mal, l’eros) à une trame romanesque. On apprend ainsi au fur et à mesure des conférences universitaires et causeries sur des bateaux pour retraités qui partent en croisière, qu’Elizabeth a deux enfants dont un fils qui est devenu son assistant, qu’elle a vécu à Londres où elle a publié son grand succès en 1955, qu’elle a une sœur qui se consacre à Dieu et aux pauvres en Afrique (on assistera à une intéressante confrontation entre leurs deux points de vue très divergents, l’un chrétien et persuadé de la valeur de la souffrance, l’autre athée et attaché à la beauté) ; peu à peu, on entre dans des détails plus intimes de sa vie, des détails de sa vie sexuelle, par exemple, et les réflexions qui les encadrent se font elles aussi plus intérieures : on finit par être dans la tête d’Elizabeth qui ne délivre plus des discours mais qui réfléchit. Ainsi dans le passage intitulé « Eros » où elle se pose des questions sur les relations sexuelles entre dieux et mortels dans la mythologie grecque et sur leurs conceptions forcément différentes du plaisir. Ainsi dans un texte très étrange, l’avant-dernier, où Elizabeth se retrouve dans un monde qui est une véritable parodie de Kafka et où elle est sommée par un tribunal de dire en quoi elle croit pour pouvoir passer une porte qui semble être celle du paradis. Ainsi dans le dernier texte, « Lettre d’Elizabeth, Lady Chandos » (allusion à La lettre de Lord Chandos du poète autrichien Hugo von Hofmannsthal), mystérieuse lettre d’imploration où on sent circuler la folie.
Le roman est ardu, en raison de sa forme inhabituelle et de la place occupée par les réflexions approfondies sur des sujets qui préoccupent les romanciers en général et Elizabeth Costello en particulier (même les passages sur les animaux, qui semblent au départ une lubie de végétarienne, sont riches d’enseignements pour tous). Il demande plusieurs lectures mais dès la première on se prend à corner des pages et à faire son miel de certaines remarques de la romancière. Il ne faut pas croire que c’est un texte aride qui, délesté de ses éléments romanesques, ferait un recueil d’essais. L’humour n’en est pas absent : par exemple, lorsque le fils d’Elizabeth, ennuyé par les propos réducteurs d’une féministe qui veut le persuader qu’à cause de son sexe sa mère a une vision « féminine » du monde, répond : « Mais ma mère a été un homme. (…) Elle a aussi été un chien. Elle peut, par la pensée, entrer dans le corps d’autres personnes, dans d’autres existences. » C’est là aussi un des aspects qui rendent la vieille dame très attachante, en plus de sa perplexité devant les honneurs qui lui valent de s’exprimer en public : elle n’a jamais accepté d’être affublée du terme « femme écrivain ». Pour elle, il y a des écrivains et, qu’ils soient hommes ou femmes, ça n’est pas leur sexe mais leur imagination qui fera l’originalité de leur œuvre. Ce que Coetzee montre de manière magistrale en campant un personnage de femme plus vrai que nature. _________________ Ecrire de la fiction, c'est comme se souvenir de quelque chose qui ne s'est jamais passé. (Siri Hustvedt)
Work is the curse of the drinking classes. (Oscar Wilde) |
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