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Ivy Compton-Burnett.

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Masques de Venise
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MessageSujet: Ivy Compton-Burnett.   Mer 21 Mar - 12:42

Dame Ivy Compton-Burnett naquit à Pinner, non loin de Londres, en l'an de grâce 1884 - le 5 juin - sous le règne de Victoria. Son père, James Compton-Burnett, était un médecin homéopathe parmi les plus connus de l'époque. Sa mère, Katherine, était douée d'une beauté remarquable mais aussi d'un tempérament particulièrement lunatique - ce qui, plus tard, s'avérera dramatique pour ses enfants.

Katherine Compton-Burnett était d'ailleurs la seconde femme du médecin dont la première épouse était morte en couches, lui laissant cinq enfants en vie sur les huit qu'ils avaient conçus ensemble. Ivy fut le premier enfant de ce nouveau couple, auxquels vinrent s'ajouter au fil des ans deux autres garçons et deux filles à l'éducation desquels, plus tard, la jeune Ivy sera plus ou moins contrainte de participer par sa mère,
devenue veuve.


La fillette se révéla tout particulièrement attachée à ses frères cadets, Guy et Noel. Elle fut élevée à la maison et, si cette éducation, au demeurant impeccable - les Compton-Burnett avaient les moyens de donner d'excellents précepteurs à leurs enfants - la sécurisa beaucoup d'un côté, de l'autre, elle contribua à isoler son enfance.

Comme le Dr Burnett était désireux de faire profiter ses enfants de l'air marin de Brighton, la famille emménagea en 1891 au 30 First Avenue, à Hove. En 1897, ils changèrent de rue mais le quartier restait aussi chic et tout aurait pu continuer ainsi longtemps si, en 1901, le Dr Compton-Burnett n'était décédé. Sa veuve tomba alors dans un désespoir incroyable et exigea que tout le monde - y compris le bébé - prit le grand deuil pour plus d'un an. Plus grave : à partir de ce moment, Mrs Compton-Burnett devint de plus en plus paranoïaque et tyrannique.

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MessageSujet: Re: Ivy Compton-Burnett.   Mer 21 Mar - 13:02

En 1902, à l'âge de 18 ans, Ivy entra au Royal Holloway College pour Femmes d'Egham, dans le Surrey, dont elle sortit diplômée en 1906. Entretemps, son frère préféré, Guy, était mort en 1905 d'une pneumonie.

Ce fut donc dans une maison encore plus sombre que celle qu'elle avait quittée qu'Ivy revint pour aider sa mère à élever les enfants qu'il lui restait. Mais Mrs Compton-Burnett allait elle-même mourir en 1911 et, en 1916, Noël, le frère survivant sur lequel Ivy avait reporté toute son affection, fut tué à la bataille de la Somme. Comme si cela ne suffisait pas, à la Noël 1917, les deux jeunes soeurs d'Ivy décidèrent de se suicider toutes les deux. Ivy elle-même ne dut qu'à une santé relativement robuste d'échapper en 1919 à la pneumonie qui s'en était prise à son organisme affaibli par les privations de la guerre et aussi, il faut bien le dire, par les chagrins qui s'étaient succédé.

Ayant tiré un trait sur son passé, la jeune femme quitta Hove pour gagner Londres où, pendant près de 32 ans, elle allait partager la vie de Margaret Jourdain, journaliste et écrivain, spécialisée dans la décoration d'intérieur. Elle ne se maria jamais et plus jamais elle n'évoqua les tristes événements de son passé.

Elle-même s'attela bientôt à la rédaction de romans (elle allait en écrire une vingtaine tout au long du reste de son existence et, pour être exact, elle avait vraiment commencé à griffonner dès 1925) et ne tarda pas à se faire un nom parmi ses pairs. En 1955 - Margaret était morte à son tour quatre ans plus tôt - elle reçut le James Tait Black Memorial Prize. En 1967, elle fut ennoblie par la reine Elizabeth II pour "services rendus à la littérature anglaise" et, un an plus tard, elle fut élue Compagnon de la Société Royale de Littérature aux côtés notamment de Dame Rebecca West (auteur, entre autres, de "La Famille Aubrey.)

La Mort vint la prendre en 1969 : elle avait quatre-vingt-cinq ans.




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MessageSujet: Re: Ivy Compton-Burnett.   Mer 21 Mar - 13:34

Avant d'évoquer ici "Deux Mondes & leurs Usages", premier roman de Compton-Burnett que j'ai lu, je pense qu'il convient de préciser que, en dépit des apparences - tout, ou presque, n'y est que dialogues entre personnes qui, pour nous et nos contemporains, peuvent paraître parfois outrageusement anglais dans le style edwardien et donc démodés ou, ce qui est pire, épouvantablement snobs - les livres de cet auteur sont loin d'être faciles à lire.

Pourtant, m'objecterez-vous peut-être, quoi de plus simple à lire qu'un dialogue, surtout s'il est acéré ? (Et acérés, tranchants, les dialogues concoctés par Ivy Compton-Burnett le sont !) Sans doute. A condition que l'auteur n'utilise pas le dialogue, traditionnellement censé éclairer la psychologie des héros, pour exposer ce qu'il se garde bien de raconter au style indirect.

Or, ce dont Ivy Compton-Burnett ne parle jamais ainsi que le ferait n'importe quel autre écrivain, par des descriptions minutieuses ou des monologues intérieurs, que ceux-ci soient réalistes comme chez Balzac ou hautement psychologiques comme chez Proust, ce n'est rien moins que le pouvoir, l'argent, le statut social, l'inceste, l'adultère, le meurtre, l'homosexualité, le lesbianisme, les passions, les angoisses, etc ... qui peuvent remplir ou accabler l'existence de ses héros. Tout cela en revanche, d'une façon absolument unique, à mon sens, chez un écrivain (je n'ai jamais rien lu de pareil car il ne s'agit pas ici de théâtre au sens premier du terme) elle trouve le moyen de le faire tenir - effectivement ou de façon sous-entendue - dans ses dialogues.

Pour se faire, elle a certainement puisé dans sa propre enfance, son isolement et les délires de Katherine Compton-Burnett sans oublier le double-suicide de ses soeurs et la mort de ses frères préférés. Mais elle fait preuve d'une extraordinaire habileté à arrêter tout net le lecteur au beau milieu de la piste qu'elle lui a elle-même suggérée en lui assenant, tout à trac, une révélation stupéfiante qui, du coup, ne peut que le lancer sur une autre voie. C'est en cela - et aussi par son utilisation très particulière du dialogue, que certains jugeront excessive mais qui n'est que déconcertante et, ma foi, très originale - qu'elle diffère d'auteurs comme Jane Austen ou Henry James, deux romanciers auxquels on l'a bien souvent comparée. Elle a même eu l'honneur de se voir reconnaître des liens directs avec Euripide et le théâtre grec.

Pour Rosamund Lehmann - qui fit partie elle aussi du groupe de Bloomsbury et dont nous reparlerons sur Nota Bene à propos de "Poussière" et de "Intempéries" - Ivy Compton-Burnett était "la plus pure et la plus originale parmi les artistes anglais contemporains."

Dans son fameux "Journal" expurgé, il est vrai, par Leonard, Virginia Woolf - qui eut pourtant parfois la dent dure avec Compton-Burnett, laquelle n'était pas en reste puisqu'elle demanda un jour à un journaliste : "Eh ! bien ? Mrs Woolf est-elle réellement une romancière ?" - nota que sa propre écriture était "de beaucoup inférieure à cette amère vérité et à cette originalité intense qui font l'art de Miss Bennett." Belle marque de fair-play de la part d'une femme qui avait joué un rôle certain dans le refus des manuscrits d'Ivy Compton-Burnett par la Hogarth Press.
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MessageSujet: Re: Ivy Compton-Burnett.   Mer 21 Mar - 16:56



Two worlds & their ways
Traduction : Gérard Joulié


Lord Rodrick Shelley, qui avait épousé en premières noces Mary Firebrace, est resté veuf avec un fils, Oliver et, en prime, la charge de son beau-père, Mr Firebrace, que le remariage de Sir Rodrick avec Maria et la naissance de leurs deux enfants, Clemence et Sefton, n'a pas incité à se chercher une nouvelle demeure.

Les Shelley aiment tendrement leurs deux enfants mais la réalité se rappelle à eux par le biais des ex-belles-soeurs de sir Rodrick, Lesbia et Juliet, qui tiennent toutes deux, la première une institution pour jeunes filles de bonne famille et la seconde, avec l'aide de son mari, Lucius Cassidy, un collège pour jeunes garçons également de bonne famille.

Bien que, en théorie, ni Lesbia, ni Juliet n'aient pas leur mot à dire dans l'éducation des enfants issus du remariage de leur ancien beau-frère, lord et lady Shelley se laissent convaincre de tenter l'expérience d'un séjour scolaire, pour Clemence comme pour Sefton.

Cette essai, qui ne durera que le temps d'un trimestre, va amener les uns comme les autres, jeunes et moins jeunes, à reconsidérer leur situation les uns par rapport aux autres. Une foule de questions vont se donner libre cours et quelques découvertes vont être faites ...


Difficile, très difficile de résumer ce roman où l'auteur dit tout sans avoir l'air d'y toucher. Si l'on s'étonne devant ces personnages qui nous paraissent surannés, on s'étonne encore plus quand on s'aperçoit que, finalement, en dépit des codes qui leur sont propres, à eux et à la société dans laquelle ils évoluent, ils éveillent en nous un certain nombre d'échos qui demeurent d'actualité.

En fait, mieux vaudrait ici évoquer ces tableaux en trompe-l'oeil où, au premier regard, on croit voir telle chose bien précise et surperbement détaillée. Cela, c'est pour la première lecture. Puis, à tête reposée, on commence à se dire que, finalement, on n'a pas vu ce que l'on était pourtant bien certain d'avoir vu. Et c'est là qu'une relecture s'impose.

La construction déstabilise non parce qu'elle est illogique ou fragmentaire - bien au contraire - mais parce qu'elle repose presque uniquement sur des dialogues, une profusion de dialogues où ce qui est dit sous-entend une foule de choses souvent en parfaite contradiction. Avec cela, un vocabulaire précis où les mots ne sont pas choisis par hasard. Soutenir que Compton-Burnett calculait ses virgules serait à peine exagérer.

Tout ici est feutré mais peut-on parler d'hypocrisie ? Car tout - tout - est dit. Avec parfois une méchanceté et un mépris rares, même. Les héros de Compton-Burnett étouffent dans divers carcans mais, sans faire exploser ceux-ci, ils parviennent cependant à faire comprendre qu'ils ne sont pas dupes des convenances qu'ils respectent.

Bref, un roman, un style et un auteur vraiment curieux - et à découvrir. A rapprocher aussi, dit-on, pour les initiés de Barbara Pym. Un conseil cependant : ne vous laissez pas prendre à une première lecture qui risque de vous décevoir. Au-delà des apparences, Compton-Burnett va très loin.

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