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Daphné du Maurier.

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Masques de Venise
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MessageSujet: Daphné du Maurier.   Dim 25 Mar - 19:02

Elle naquit à Londres, le 13 avril 1907 et était la fille de l'acteur et metteur en scène de théâtre sir Gerald du Maurier. Son grand-père n'était autre que le célèbre satiriste et caricaturiste de Punch, George du Maurier, par ailleurs grand ami de Henry James et auteur de "Trilby." Son arrière-arrière-grand-mère maternelle (dont elle a conté le destin dans "Mary Ann" - Mary-Ann Clark avait été la maîtresse de Frédéric-Auguste, duc d'York et d'Albany, fils de George III et frère de George IV d'Angleterre. Enfin, elle était la cousine des frères Llewelyn-Davies qui ont servi de modèles pour le personnage de Peter Pan, créé par James M. Barrie.

Avec de tels antécédents, la jeune Daphné ne pouvait que se destiner à une carrière littéraire.
Son premier roman, "La Chaîne d'Amour", paraît en 1931. Mais le succès n'arrive réellement qu'en 1936, avec "L'Auberge de la Jamaïque" qui sera bientôt porté à l'écran - en 1939 - par Alfred Hitchcock avec Maureen O'Hara et Charles Laughton dans les rôles principaux. Et puis, deux ans plus tard, paraît le roman que l'on tient pour son oeuvre maîtresse : "Rebecca" dont David O'Selznick une fois encore rachètera les droits et qui permettra à Hitchcock - encore lui - de façonner l'une de ses plus belles réussites. Son auteur l'adaptera d'ailleurs pour la scène.

Outre des pièces de théâtre et des nouvelles - dont certaines ont paru en français au Livre de Poche sous le titre "Les Oiseaux", la nouvelle qui inspira à Hitchcock son film éponyme mais cette fois-ci en couleur - Du Maurier a également écrit d'autres romans comme "Ma cousine Rachel", qui sortit en 1951 ou "Le Bouc-Emissaire", l'une de ses dernières oeuvres, en 1982. Elle est aussi l'auteur d'une biographie sur son père, sir Gerald, d'une autre, assez renommée, sur Branwell Brontë : "Le Monde Infernal de Branwell Brontë" et a consacré au moins un volume aux origines françaises de sa famille : "Les Du Maurier" - sans oublier "Les Souffleurs de Verre."


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MessageSujet: Re: Daphné du Maurier.   Dim 25 Mar - 19:27

L'un des thèmes cruciaux de "Rebecca", dont nous parlerons plus bas, est la relation pour le moins ambiguë que celle-ci a nouée très jeune avec Danny Danvers, sa "gouvernante." C'est un aspect qu'a admirablement saisi Alfred Hitchcock - la fameuse scène où Mrs Danvers-Judith Anderson, en plein délire, exhibe les toilettes et la lingerie de Rebecca devant la seconde Mrs de Winter-Joane Fontaine, demeure un sommet de l'oeuvre hitchockienne et l'un des coups les plus traîtres jamais portés au Code Hayes - à qui son passé britannique pouvait avoir soufflé quelques rumeurs assez désagréables sur les préférences sexuelles de Daphné du Maurier.

En 1932, elle avait cependant fait un beau mariage en épousant le Lieutenant-Général sir Frederick Browning.
Le couple eut trois enfants : deux filles et un garçon envers lesquels la mère ne semble pas avoir manifesté une particulière affection. Mais n'était-ce pas là l'héritage de sa jeunesse edwardienne ?

Ce qui ne semble en revanche passible d'aucun démenti, ce sont les liaisons, platoniques ou pas, qu'elle a entretenues avec l'actrice Gertrude Lawrence et Ellen Doubleday, femme de l'éditeur américain, et qui ressortirent au grand jour après la mort de la romancière. Dans ses mémoires, celle-ci explique d'ailleurs que son père avait souhaité qu'elle fût un garçon et que, en dépit de l'amour qu'il lui avait porté, elle n'avait cessé de "se penser" par la suite comme un garçon. Il faut aussi tenir compte de son enfance, brillante s'il en est, qui vit défiler chez ses parents le gratin du monde artistique et théâtral de l'époque où l'homosexualité et le lesbianisme étaient choses courantes - pour ne pas dire courues. Et pourtant, ironique paradoxe, Gerald du Maurier se voulait homophobe.

Enfin, dans une correspondance qui fut confiée après sa mort, survenue en 1989, à sa biographe officielle, Du Maurier explique à quelques personnes de confiance que sa personnalité était double : d'un côté la mère et l'épouse aimantes et attentionnées (son côté social) ; de l'autre, l'"amant" qu'elle définit elle-même comme une énergie purement masculine qui se dissimulait soigneusement, sauf dans ses écrits. Certains de ses romans - "Le Bouc-Emissaire" ou "La Maison sur la Plage" - sont d'ailleurs écrits par un homme et à la première personne.
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MessageSujet: Re: Daphné du Maurier.   Dim 25 Mar - 20:14

Les critiques littéraires ne sont pas toujours tendres avec l'oeuvre de Daphné du Maurier, considérée comme de la littérature "féminine" ou encore un peu "à l'eau de rose." Ce n'est pas là raisonner en véritables littéraires et l'on se demande parfois si ces messieurs - et dames - ont pris la peine, tout simplement, de lire vraiment l'un de ses textes.

Du Maurier est tout d'abord l'héritière moderne du conte gothique dans toute sa gloire
qu'elle a su épurer des outrances d'un Walpole ou d'une Radcliffe ainsi que des prêchi-prêcha que l'on rencontre un peu trop dans ce roman gothique par excellence qu'est "Jane Eyre."

En tant que romancière historique et d'un point de vue purement technique, elle se défend tout aussi bien avec des ouvrages comme "Le Général du Roi" ou "La Fortune de Sir Julius."

Enfin, nombre de ses nouvelles sont aussi insolites que celles d'un Bradbury quand elles ne sont pas franchement fantastiques (je pense au "Pommier" par exemple ou à "Don't look now").

Un auteur donc, vous le voyez, pas si facile à cataloguer qu'on le prétend.
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MessageSujet: Re: Daphné du Maurier.   Dim 25 Mar - 20:48



Rebecca
Traduction : Denise Van Moppès.


Cela faisait très précisément trente-six ans que je n'avais pas relu "Rebecca." A la lumière de mes quarante ans bien dépassés, allais-je lui trouver toujours autant de charme ?

La réponse est oui. L'aspect romantique du livre, cette histoire de Cendrillon gothique, m'importe désormais beaucoup moins mais comment ne pas s'incliner devant le sens de la progression dramatique qui caractérise l'auteur et devant cette construction quasi impeccable ? La charpente de ce roman, c'est du béton armé. Et tout l'art de Daphné du Maurier - maîtrise qui a peut-être joué un mauvais tour à sa réputation, l'étiquetant à tort comme "romancière féminine" - est de le dissimuler jusqu'au bout à son lecteur.

Pour ce faire, elle donne d'abord libre cours à ce qu'il y a en elle de plus gothique, de plus attaché à ce riche passé littéraire anglais où se confondent les noms de Byron, de Mary Shelley, de Mathew Lewis, de Maturin et de tant d'autres. Tout, dans "Rebecca" est sombre, tragique, orageux. Sous les beautés des jardins anglais, dans les fureurs de la mer des Cornouailles, entre le cliquetis distingué des tasses de thé et la grande théière d'argent, le Mal est là. Non un Mal grossier et manichéen mais un Mal subtil et terriblement ambivalent.

Maxime de Winter, le héros dont tombe follement amoureuse une narratrice dont on ignorera toujours le nom et le prénom, semble porter en lui une malédiction indicible. Sa jeune femme est traquée par un fantôme qui ne se matérialise jamais autrement que par telle ou telle remarque - en général jamais achevée - qui échappe à l'une ou à l'autre personne ayant jadis connu "la première Mme de Winter." A Manderley, somptueux domaine familial des de Winter, erre aussi une espèce de squelette ambulant, cette Mrs Danvers "aux yeux creux qui lui donnaient une tête de mort", ancienne gouvernante de la morte et qui, depuis le décès de celle-ci, continue à régenter les domestiques et les affaires internes de la maison. Et quand survient enfin le personnage du joyeux viveur que symbolise Jack Favell, le cousin de Rebecca, on s'aperçoit qu'il est, dans le fond, aussi sinistre que tout le reste.

"Rebecca" peut aussi se définir comme l'histoire d'une femme à qui sa jeunesse et son inexpérience, sans oublier l'incapacité dans laquelle se trouvent les êtres plus âgés qu'elle à faire face à leurs démons personnels, si terribles qu'ils soient, font s'imaginer le contraire de ce que fut (et ce qu'est) la réalité. Si le gothique était poussé jusqu'au bout, la malheureuse en viendrait à se suicider - Mrs Danvers l'incite d'ailleurs à se jeter par la fenêtre de la chambre de Rebecca - ou alors, elle sombrerait dans la folie.

Peut-on dire pour autant que "Rebecca" nous donne une fin "morale" ?


Certes, on l'apprend à la fin (et on sourit souvent devant les circonlocutions un peu pompeuses dont se sert Du Maurier pour évoquer le lesbianisme de Rebecca tout en lui laissant le masque d'une sexualité un peu trop débridée, une espèce de nymphomanie aiguë), la "première Mrs de Winter" était une garce de la plus belle eau. Quand les langues se délient, tout le monde en convient plus ou moins.
Spoiler:
 


Ainsi peut-on penser que le terrible incendie qui ravage sur la fin Manderley n'est pas là uniquement pour consommer la haine que Mrs Danvers,
Spoiler:
 
doit à tout prix extérioriser.
Dans la lignée de l'incendie qui ravage le Thornton Hall de Mr Rochester dans "Jane Eyre" et tirant évidemment sa puissance de l'imagerie traditionnelle des flammes infernales, l'incendie de Manderley est l'ultime salut que le Mal adresse aux héros de "Rebecca" - et bien entendu à son lecteur fasciné.

Et la romancière a beau en rejeter une dernière fois le blâme sur Rebecca - "Rebecca a gagné", dit en substance de Winter en pressentant la fin qui guette son manoir bien-aimé - le lecteur referme ce roman superbe et surprenant sans partager un seul instant cette conviction benoite et bien-pensante.

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MessageSujet: Re: Daphné du Maurier.   Dim 25 Mar - 21:07

Voici un ou deux passages qui révèlent l'ambiguïté foncière du personnage de Mrs Danvers - et, partant, de sa relation avec Rebecca :

Citation:
"[...] ... [Mrs Danvers] me prit par le bras. Je ne pouvais pas lui résister. Le contact de sa main me faisait frémir. Et sa voix était basse et intime, une voix que je détestais, qui me faisait peur.

- "C'était son lit. Un beau lit, n'est-ce pas ? J'y laisse la couverture d'or, celle qu'elle préférait. Voilà sa chemise de nuit, dans la pochette. Vous l'avez touchée, n'est-ce pas ?" Elle sortit la chemise de nuit de son enveloppe et la déploya devant moi. "Touchez-la, prenez-la,"dit-elle. "Comme c'est doux et léger, n'est-ce pas ? Je ne l'ai pas lavée depuis qu'elle l'a mise pour la dernière fois. (...) C'est moi qui faisais tout pour elle," continua-t-elle en reprenant mon bras pour me conduire vers la robe de chambre et les mules. "Nous avons essayé plusieurs femmes de chambre mais aucune ne faisait l'affaire. (...) Regardez, voilà sa robe de chambre. Elle était bien plus grande que vous, vous vous rendez compte. Mettez-la contre vous. Elle traîne par terre. Elle avait un corps splendide. Voilà ses mules. Elle avait des petits pieds pour sa taille. Mettez vos mains dans les mules. Vous sentez comme elles sont étroites ? ... [...]


Un peu plus loin, alors que la narratrice et la femme de charge s'apprêtent à quitter la chambre de Rebecca :

Citation:
"[...] ... Ses manières étaient redevenues intimes, insinuantes, déplaisantes. Son sourire était faux.

- "Un jour, quand M. de Winter sera absent, si vous vous ennuyez, cela vous fera peut-être plaisir de venir dans cette chambre. Vous n'aurez qu'à me le dire. ... [...]"


Enfin, ce dernier où Mrs Danvers "se lâche" après le bal costumé :

Citation:
"[...] ... Les hommes n'avaient qu'à regarder [Mme de Winter] pour en être fous. J'en ai vus ici, des hommes qu'elle avait rencontrés à Londres et qu'elle ramenait pour les week-ends. Elle les emmenait se baigner en bateau, elle faisait des pique-niques le soir dans sa petite maison de la crique. Ils lui faisaient la cour, bien sûr. Elle riait, elle me racontait en rentrant tout ce qu'ils avaient dit et tout ce qu'ils avaient fait. Elle n'y attachait pas d'importance, c'était comme un jeu pour elle, comme un jeu. Qui n'aurait pas été jaloux ? Nous étions tous jaloux, tous fous d'elle : M. de Winter, Mr Jack, Mr Crawley, tous ceux qui la connaissaient, tous ceux qui venaient à Manderley. ... [...]"


Alors, convaincus ? ...

On peut même se demander si, jadis, ce n'est pas Mrs Danvers qui a "initié" Rebecca enfant ...
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MessageSujet: Re: Daphné du Maurier.   Lun 26 Mar - 19:26

J'ai lu le roman il y a dix ans. J'ai trouvé ça époustouflant, pas du tout "à l'eau de rose". Le film d'Hitchcock, je l'ai vu il y a quelques semaines. Mrs Danvers ( Judith Anderson) est terrifiante... De mon côté, le feu, je l'interprète comme une sorte de catharsis. Manderley portait tellement la marque de Rebecca (Les R partout sur les agendas, le linge de maison, etc., sa chambre-mausolée, et puis c'était elle qui avait meublé et décoré la maison) qu'il était Rebecca, en quelque sorte. Brûler Manderley, c'était brûler le seul témoignage tangible du souvenir de cette femme. On peut aussi interpréter cela comme un geste double de la part de Mrs Danvers si on suit la piste du lesbianisme : d'une, elle veut priver Max et sa deuxième femme d'une prise de possession de Manderley une fois que le secret de Rebecca est connu et qu'ils commencent à former un vrai couple et à laisser s'exprimer leur amour. De deux, on peut penser à du dépit amoureux : tu n'étais pas la femme parfaite que je croyais, je détruis ce que j'ai pieusement conservé de toi.
Spoiler:
 

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MessageSujet: Re: Daphné du Maurier.   Lun 26 Mar - 19:47

Comme quoi, tu le confirmes, Julie, il est injuste de cataloguer ce livre dans les "petits" romans : il est très complexe.

Hier, j'avais oublié les spoilers. Embarassed Mieux vaut en effet les utiliser pour ceux qui n'ont pas encore lu "Rebecca" - ni vu le film.
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MessageSujet: Re: Daphné du Maurier.   Lun 6 Aoû - 13:10



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Traduction : Denise Van Moppès et Florence Glass


Voir dans la section "Terreur."
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