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Masques de Venise Mécréante Suprême


   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14272 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
| Sujet: A.S. Byatt. Lun 25 Déc - 17:55 | |
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Possession : a romance Traduction : Jean-Louis Chevalier
Cette romancière britannique, qui a enseigné à Cambridge et publié de nombreux romans ainsi qu'une foule de nouvelles qui ne sont pas sans évoquer Henry James, Edith Warton ou encore George Elliott, me déconcerte énormément. "Possession" est la première oeuvre que j'ai lue de cet auteur et je la tiens pour un chef-d'oeuvre. Elle a d'ailleurs reçu le "Booker Prize" en 1990.
Cependant, malgré tous mes efforts, je n'ai pu retrouver ni la maîtrise, ni le sens hors pair de la construction labyrinthique qui caractérisent "Possession" dans les deux autres romans que j'ai lus dans la foulée de ce livre rare, à savoir "Des Insectes et des Hommes" et "La Vierge au Jardin." Encore le premier - qui regroupe en fait deux longues nouvelles - demeure-t-il assez cohérent. "La Vierge ...", premier tome d'une série sur la société anglaise du XXème siècle, m'a paru partir dans tous les sens. Néanmoins, je compte le relire : sait-on jamais ?
Pour en revenir à "Possession", il s'agit d'un livre touffu (plus de 660 pages en Pochothèque) où s'entrecroisent plusieurs niveaux de lecture : le niveau moderne avec la quête effrénée de Roland Michell, de Maud Bailey et de quelques autres ; la quête victorienne de Randolph Henry Ash, celle, toute aussi victorienne, de Christabel LaMotte, ces deux quêtes tendant à se rejoindre avant de bifurquer à nouveau vers de nouvelles recherches. Au milieu de tout cela, le refus de toute quête qui est celui de l'épouse de Randolph, Ellen Ash et, plus discrète mais pourtant essentielle pour la compréhension de l'histoire, celle de Sabine de Kercoz, cousine de Christabel.
Ajoutons à cela que le roman enchasse avec une habileté et un naturel rares les lettres, poèmes et journaux de ces victoriens à l'intérieur d'une narration "omnisciente" à la troisième personne du singulier.
S'il y avait un meurtre au lieu d'un suicide, on pourrait presque se croire dans un roman policier. Encore l'ambiguïté se maintient-elle là encore puisque, non sans raison, Christabel se rendra responsable de la mort de sa compagne et amie, Blanche Glover.
De ce roman qui fait penser à une longue et somptueuse tapisserie, mieux vaut ne révéler que le strict minimum afin d'engager l'heureux lecteur qui ne l'a pas encore ouvert à se plonger dans ses pages. Le début en est très simple :
Roland Michell, jeune chercheur pour le compte de James Blackadder, universitaire britannique et spécialiste officiel de l'oeuvre du grand poète victorien Randolph-Henry Ash, découvre un jour, dans un livre ayant appartenu à ce dernier, deux brouillons d'une lettre adressée par le poète à une mystérieuse inconnue qu'il a rencontrée lors d'une réunion chez un ami commun.
Immédiatement, Roland se rend compte qu'il tient là ce qu'un journaliste appellerait un "scoop." Qui sait si, à partir de ces indications nouvelles qui révèlent, chez l'austère R.H. Ash le début d'un intérêt très amoureux, les biographes de tous bords ne se verraient pas obligés de changer leur fusil d'épaule quant à son union exemplaire avec Ellen ?
Mais qui était donc cette inconnue que Ash tenait tant à revoir ? ... De recoupement en recoupement, Roland en arrive à la conclusion qu'il pourrait bien s'agir de Christabel LaMotte, fille du mythologiste Isidore LaMotte et poétesse assez connue à son époque, auteur entre autres d'un long poème épique ayant pour héroïne la fée Mélusine. Voilà donc notre jeune chercheur, bien décidé à conserver le secret sur sa découverte envers son patron Blackadder, qui se décide à s'allier avec Maud Bailey, universitaire qui, elle, s'est spécialisée dans l'étude des textes de LaMotte ...
Si vous voulez connaître la suite, lisez "Possession", un roman sans meurtre qui ignore tout du "gore" bien saignant mais qui n'en reste pas moins aussi captivant que le meilleur des polars. Les amoureux des livres et tous ceux qui écrivent ou cherchent à le faire ne pourront qu'apprécier, de toutes façons. Enfin, cerise sur le gâteau pour tous les Bretons et les Celtes, membre ou de passage seulement, "Possession" est tout imprégné des légendes et du terreau culturel celtique : par son père, Christabel était une Bretonne bon teint et toute son oeuvre de féministe avant l'heure repose là-dessus.  _________________ http://notabene.forumactif.com/ http://blog.bebook.fr/woland/index.php/
Dernière édition par le Sam 7 Juil - 12:51, édité 1 fois |
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   Age : 48 Inscrit le : 06 Mai 2005 Messages : 14272 Localisation : Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ... Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
| Sujet: Re: A.S. Byatt. Ven 13 Avr - 17:13 | |
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Angels & Insects Traduction : Jean-Louis Chevalier
Ce livre contient deux longues nouvelles "Morpho Eugenia" et "L'Ange Conjugal", reliées entre elles par un personnage qui y tient pourtant un rôle bien secondaire, le capitaine Papagay. Dans la première, il commande le navire qui enverra nos héros, enfin délivrés, vers l'Amazonie et, dans la seconde, il réapparaît fort à propos dans la vie de son épouse, Lilias, alors que tout le monde le croyait perdu en mer depuis cinq bonnes années. Dans les deux cas, l'action se situe en pleine époque victorienne.
"Morpho Eugenia" est le nom d'un papillon très rare que William Adamson, est parvenu à sauver du naufrage où il a failli périr, alors qu'il revenait d'une longue expédition en Amazonie. Amoureux éperdu de la belle Eugenia Alabaster, dont le précédent fiancé s'est suicidé pour des raisons mystérieuses, c'est après le lui avoir montré qu'il finit par trouver le courage et l'opportunité de demander la main de la jeune fille à son père, sir Harald.
En dépit de l'opposition larvée d'Edgar, l'un des demi-frères d'Eugenia (sir Harald s'est remarié après son veuvage), le mariage se fait. Et voilà William solidement installé chez les Alabaster. Commence aussi le cycle des grossesses d'Eugenia qui, pendant le temps de la gestation, se refuse bien évidemment à son époux.
Ce qui amène William, lentement mais sûrement, à établir une relation entre son destin de mâle reproducteur et celui des mâles chez ces fourmis que, en compagnie de Matthy Crompton, parente pauvre de la maisonnée qui fait aussi office de gouvernante auprès des plus jeunes filles de sir Harald, il aime tant à étudier ...
La fin de l'histoire lui révélera d'ailleurs que, en l'occurrence, il n'aura pas même servi de mâle reproducteur ...
Alors, délivré, William quittera les Alabaster et reprendra le chemin de l'Amazonie. Et c'est sur le pont du navire qui doit l'emmener en Amérique du Sud que le lecteur croise pour la première fois le capitaine Papagay.
Ce capitaine Papagay, il le recroisera une seconde et dernière fois à la fin de "L'Ange Conjugal," la nouvelle que je préfère dans l'ouvrage, peut-être parce que, un peu comme dans "Possession" qui s'interrogeait sur les relations entre deux poètes, elle s'intéresse aux liens qui existèrent entre Alfred Tennyson, ses soeurs (l'une d'elles, en particulier) et Arthur Hallam, le dédicataire du célèbre "In memoriam." Tout cela sur fond de spiritisme et d'écriture automatique, avec une bonne dose d'humour et sans aucun temps mort - ce qui n'est pas le cas pour "Morpho Eugenia."
Une fois de plus, on reste émerveillée par la passion avec laquelle A. S. Byatt met son érudition au service du roman. Son style est toujours aussi exigeant et, tous comptes faits, il conviendrait peut-être de commencer la lecture de son oeuvre non par "Possession" mais par "Des Anges et des Insectes." C'est en tous cas ce que je vous recommande tout en faisant mon mea culpa quant à ce que j'ai pu écrire jadis sur ce dernier livre, qu'une relecture attentive m'a fait découvrir dans toute sa beauté.  _________________ http://notabene.forumactif.com/ http://blog.bebook.fr/woland/index.php/ |
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| Sujet: Re: A.S. Byatt. Lun 16 Avr - 14:24 | |
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The Virgin in the Garden Traduction : Jean-Louis Chevalier
Ce volume est le premier tome d'une tétralogie qui se poursuit notamment avec (dans l'ordre chronologique) "Still Life" et "Tower of Babel" (le quatrième et dernier volume n'était pas encore paru, il me semble, en français.) Bien qu'on y retrouve des personnages récurrents dont l'héroïne, Frederica Potter, en qui on serait tenté de découvrir un double de l'auteur, chaque volume peut se lire séparément. A.S. Byatt aimant cependant les mises en abyme et possédant par ailleurs un style très dense, mieux vaut, à mon sens, respecter la chronologie.
Car la Frederica que nous allons découvrir dans "La Vierge dans le Jardin" est encore mineure : elle a à peine 17 ans. Elle est la fille d'un universitaire caractériel, William Potter, et de son épouse, la douce mais énergique Winifred. Et elle est "coincée" entre sa soeur aînée, Stéphanie et son jeune frère, Marcus.
Les trois enfants Potter ont ceci en commun d'avoir remporté et de continuer à remporter en cours des notes plus que brillantes. Stephanie rêve cependant de s'émanciper de la lourde atmosphère de la maison familiale tandis que Marcus, quasi mutique et asocial, ressemble à l'un de ces étudiants qui, dans certaines nouvelles de Lovecraft - un passionné de mathématiques, lui aussi - ont des "visions géométriques" aboutissant à des mondes parallèles - ou à la folie.
Federica partage également avec sa soeur un important béguin envers Alexander Wedderburn, collègue de son père sensiblement plus jeune et surtout dramaturge qui, au début du roman, vient de terminer une pièce en vers sur Elisabeth Tudor. Nous sommes en 1952 et l'Angleterre tout entière ne respire plus que dans l'attente du couronnement de l'autre Elizabeth, la seconde, la Windsor : belle occasion pour l'université de commémorer les deux événements en faisant représenter la pièce d'Alexander au château de Long Royston, qui appartient à un hobereau local, Malcom Crowe, désireux pour sa part de revaloriser sa propriété.
Le pivot de "La Vierge ...", autour duquel va s'organiser une tragi-comédie aux multiples épisodes, c'est cette pièce, où Frederica obtient le rôle d'Elizabeth jeune fille. Et l'on pourrait, avec un peu d'imagination, imaginer le branle donné par tous ces personnages, principaux et secondaires, cette espèce de pavane comme en connaissaient les bals du XVIème siècle.
Alexander voudrait bien s'intéresser à Frederica mais celle-ci est mineure et vierge. En outre, il s'est fourré dans une liaison avec la femme d'un collègue, Jennifer Parry. Frederica voudrait bien perdre sa virginité qu'elle tient pour un obstacle majeure à la vie de liberté dont elle rêve. Stéphanie n'en peut plus de supporter les scènes familiales et, bien qu'elle n'ait jamais supposé que la chose pût lui arriver, elle tombe amoureuse de Daniel Orton, le vicaire du prêtre local. Marcus se croit frappé de folie jusqu'au jour où Lucas Simmonds, l'un de ses professeurs, lui assure qu'il a au contraire un don surhumain qui permettra enfin à l'être humain de sublimer la matière. Tout autour, un cercle d'étudiantes et d'étudiants, de comédiens amateurs et professionnels, les images en noir et blanc du couronnement d'Elizabeth II que tous vont contempler dans un silence quasi religieux et bien d'autres choses que je vous laisse le plaisir de découvrir.
Comme toujours, A.S. Byatt coud solide et profond. Son érudition accompagne et encourage le lecteur à chaque page. Seule réserve : les lecteurs qui ne s'y connaissent pas trop en Histoire anglaise seront peut-être rebutés. En d'autres termes, si vous êtes déjà un "byattomaniaque", cet ouvrage sera pour vous un régal ; sinon, vous n'y comprendrez pas grand chose et vous risquez de vous lasser avant la fin - qui n'est d'ailleurs qu'une fin parmi tant d'autres possibles.
En ce qui me concerne, malgré quelques longueurs, je l'ai trouvé si passionnant que je compte me procurer un de ses jours "Still Life" (dont je ne connais pas le titre français) et où se poursuivent les aventures de Frederica, personnage tout à tour comique, exaspérant et touchant.  _________________ http://notabene.forumactif.com/ http://blog.bebook.fr/woland/index.php/ |
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