
Nota Bene Nota Bene : La Qualité, Non La Quantité - Forum Atypique Pour & Par la Littérature - Histoire, Cinéma, Edition en Ligne Sont Aussi Sur Nos Etagères - Réservé Aux Lecteurs Gourmets & Passionnés - Mièvrerie, Extrémistes & Trolls Ne Sont Pas Les Bienvenus |
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Masques de Venise
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Sujet: Aloysius Bertrand. Mer 24 Jan - 12:58 |
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Dans une lettre à Fernand Houssaye, Baudelaire écrit :
| Citation: | | [...] ... J'ai une petite confession à vous faire. C'est en feuilletant, pour la vingtième fois au moins, le fameux "Gaspard de la Nuit", d'Aloysius Bertrand (un livre connu de vous, de moi et de quelques uns de nos amis, n'a-t-il pas tous les droits d'être appelé fameux ?) que l'idée m'est venue de tenter quelque chose d'analogue, et d'appliquer à la desciption de la vie moderne, ou plutôt d'une vie moderne et plus abstraite, le procédé qu'il avait appliqué à la peinture de la vie ancienne, si étrangement pittoresque. ... [...] |
On peut penser que, pour en imposer à un Baudelaire, a fortiori pour inspirer celui-ci, il fallait être un sacré poète. Pourtant, dans sa vie qui fut brève (trente-quatre ans à peine en tout et pour tout), Louis Bertrand, dit Aloysius Bertrand, ne fut jamais reconnu par l'opinion publique. Pire : il ne vit jamais son oeuvre publiée et il mourut dans l'indigence totale. Un seul homme suivit son corbillard : le sculpteur David d'Angers.
Aloysius Bertrand par lui-même.
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Sujet: Re: Aloysius Bertrand. Mer 24 Jan - 13:34 |
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Que dire d'une vie aussi brève et extérieurement aussi terne ?
La seule particularité de la naissance d'Aloysius Bertrand, le 20 avril 1807, réside dans le fait qu'il était fils d'un lieutenant de l'armée napoléonnienne basé en Italie et de la fille du maire d'un village du Piémont. Puis viennent des années sans caractéristiques exceptionnelles.
Comme son père, en prenant sa retraite en 1818, avait réintégré la France avec toute sa famille, on retrouve le jeune Jacques ("Aloysius" sera son prénom de plume mais non celui consigné par l'Etat-Civil) directeur, à Dijon, d'un journal dont les parrains littéraires se nomment Charles Nodier et René de Chateaubriand. Il est à peine majeur.
Malgré la phtisie qui se déclare chez lui à peu près à la même époque, il monte à Paris où, par l'entremise de Victor Hugo, il se risque à confier le manuscrit quasi définitif de "Gaspard de la Nuit" à Sainte-Beuve.
Rappelé à Dijon pour s'y occuper d'une nouvelle revue, "Le Spectateur," il est victime de la censure louis-philipparde. "Le Spectateur" aura vécu et les opinions politiques de ce fils de bonapartiste se radicalisent : il devient un républicain acharné. A nouveau sans emploi, il rentre à Paris et, de 1833 à sa mort, il y vivra dans la plus grande pauvreté. Sa misère et sa fierté l'empêchent de frayer avec les Romantiques qui volent de succès en succès alors que, pour sa part, il n'essuie que des échecs lorsqu'il tente de faire représenter ses pièces de théâtre ou accepter ses vers.
Finalement, le sculpteur David parvient à convaincre un éditeur d'Angers de publier "Gaspard." Mais Victor Pavie - tel était le nom de l'éditeur - n'achèvera sa tâche qu'en 1842. Or il est trop tard : cela fait au moins huit mois que la phtisie a emporté Aloysius Bertrand au cimetière de Montparnasse où il repose encore, en cette année qui verra bientôt son bi-centenaire.
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Sujet: Re: Aloysius Bertrand. Mer 24 Jan - 15:32 |
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Après que Sainte-Beuve se soit fendu d'une préface élogieuse envers cette oeuvre étrange, c'est au tour de Baudelaire de rendre hommage à Aloysius Bertrand dans sa propre préface au "Spleen de Paris." Il y écrit entre autres, en évoquant "Gaspard de la Nuit" :
| Citation: | | Quel est celui de nous qui n'a pas, dans ses jours d'ambition, rêvé le miracle d'une prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s'adapter aux mouvements lyriques de l'âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ? |
tandis que, dans sa préface personnelle, Aloysius avait ainsi défini son oeuvre :
| Citation: | | ... tantôt je frayais à mes rêveries un sentier de mousse et de rosée, de silence et de quiétude, loin de la ville ... (...) ... ce manuscrit vous dira combien d'instruments ont essayé mes lèvres avant d'arriver à celui qui rend la note pure et expressive. ... |
"Gaspard de la Nuit" est donc une suite de "poèmes en prose" que l'auteur a choisi de répartir en six parties, au gré d'une chronologie assez floue puisque, si la toute première d'entre elles, "Ecole Flamande", se rapporte au XVIème et XVIIème siècles, "Le Vieux Paris", qui lui succède, brosse des tableaux du Moyen-Age de même que les "Chroniques." "Espagne et Italie" ainsi que "Silves", cinquième et dernière parties du livre, se rattachent quant à elles aux temps modernes. En revanche, "La Nuit et ses prestiges", le formidable troisième morceau de "Gaspard ...", est farouchement intemporel.
Le héros-narrateur, ce Gaspard au nom si poétique, c'est bien sûr un double d'Aloysius Bertrand, un double abonné à la nostalgie du temps qui passe, aux hallucinations, au macabre et, on s'y attendait, à la Mort.
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Sujet: Re: Aloysius Bertrand. Mer 24 Jan - 15:44 |
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Macabre mais magnifique, "Le Gibet":
Que vois-je remuer autour de ce gibet ? Faust.
Ah ! ce que j'entends, serait-ce la bise nocturne qui glapit, ou le pendu qui pousse un soupir sur la fourche patibulaire ?
Serait-ce quelque grillon qui chante tapi dans la mousse et le lierre stérile dont par pitié se chausse le bois ?
Serait-ce quelque mouche en chasse sonnant du cor autour de ces oreilles sourdes à la fanfare des hallalis ?
Serait-ce quelque escarbot qui cueille en son vol inégal un cheveu sanglant à son crâne chauve ?
Ou bien serait-ce quelque araignée qui brode une demi-aune de mousseline pour cravate à ce col étranglé ?
C'est la cloche qui tinte aux murs d'une ville, sous l'horizon, et la carcasse d'un pendu que rougit le soleil couchant.
Bertrand avait prévu des dessins pour illustrer son "Gaspard ..." Celui-ci est associé au "Gibet" que Ravel devait d'ailleurs mettre plus tard en musique :
Deux sites très complets sur Aloysius Bertrand :
Poètes où vous pourrez entendre la musique de Ravel :
http://www.poetes.com/bertrand/index.php
et La Langue Pendue qui lance une campagne pour la réhabilitation de la tombe du poète à Montparnasse, actuellement menacée :
http://lalanguependue.free.fr/
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Sujet: Re: Aloysius Bertrand. Lun 31 Aoû - 10:12 |
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Celui-ci est un frère : il est d'abord un "pays" ; je peux mettre quotidiennement mes pas dans les siens ( ceux qui ont lu le début de "GASPARD DE LA NUIT" comprendront ) et connais tous les lieux évoqués dans son oeuvre. Ensuite, il était marginal, orgueilleux, colèrique, solitaire, et avait pour Idéal une poésie Absolue. Il a été effectivement sorti de l'oubli par BAUDELAIRE puis vanté par MALLARME et BRETON. Peu édité au 19 ème siècle, il a été redécouvert au 20 ème, réédité à de nombreuses reprises et a fait l'objet de recherches et colloques très récents. Il est considéré comme étant - plus ou moins - l'inventeur du poème en prose. "Masques de Venise" doit être grandement remerciée de l'avoir évoqué longuement. En ce qui concerne sa tombe au cimetière du Montparnasse, elle a été entièrement rénovée grâce à l'intervention efficace de Marion PECHER, présidente de l' "Association pour la Mémoire d'Aloysius Bertrand". Vous pouvez la visiter virtuellement sur le site consacré à A. B., site qui diffuse des documents rares manuscrits.
"GASPARD DE LA NUIT" est le seul ouvrage de Louis BERTRAND ; il a toutefois écrit des vers, ici ou là, vers remarqués par Victor Hugo. Un exemple de chaque - prose/vers - ( en plus de celui de MDV) :
ENCORE UN PRINTEMPS
Encore un printemps, - encore une goutte de rosée, qui se bercera un moment dans mon calice amer, et qui s'en échappera comme une larme !
Ô ma jeunesse, tes joies ont été glacées par les baisers du temps, mais tes douleurs ont survécu au temps qu'elles ont étouffé sur leur sein.
Et vous qui avez parfilé la soie de ma vie, ô femmes ! s'il y a eu dans mon roman d'amour quelqu'un de trompeur, ce n'est pas moi, quelqu'un de trompé, ce n'est pas vous !
Ô printemps ! petit oiseau de passage, notre hôte d'une saison qui chante mélancoliquement dans le coeur du poète et dans la ramée du chêne !
Encore un printemps, - encore un rayon du soleil de mai au front du jeune poète, parmi le monde, au front du vieux chêne, parmi les bois."
L'ANGE"
C'est l'ange envolé que je pleure, Qui m'éveillait en me baisant, Dans des songes éclos à l'heure De l'étoile et du ver-luisant.
Toi qui fus un si doux mystère, Fantôme triste et gracieux, Pourquoi venais-tu sur terre Comme les anges sont aux cieux ?
Pourquoi dans ces plaisirs sans nombre, Oublis du terrestre séjour Ombre rêveuse, aimai-je une ombre Infidèle à l'aube du jour ?
_________________ Pour l'idéaliste, l'existence n'est pas nécessaire à la vérité qu'il conçoit - Albert Thibaudet
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Sujet: Re: Aloysius Bertrand. Jeu 3 Sep - 16:13 |
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LES FLAMANDS
"La bataille durait depuis none, quand ceux de Bruges lâchèrent le pied et tournèrent le dos. Il y eut alors, d'une part, si épais désarrois et de l'autre, si rude poursuite, qu'au passage du pont, nombre de révoltés croûlèrent, pêle-mêle hommes, étendards, chariots, dans la rivière.
Le comte entra le lendemain dans Bruges avec une merveilleuse cohue de chevaliers. Le précédaient ses hérauts d'armes qui sonnaient horriblement de la trompette. Quelques pillards, la dague au poing, couraient ça et là, et devant eux fuyaient des pourceaux épouvantés.
C'est vers l'hôtel de ville que se dirigeait la cavalcade hennissante. Là s'agenouillèrent le bourgmestre et les échevins, criant merci, mantels et chaperons par terre.
Mais le comte avait juré, les deux doigts sur la Bible, d'exterminer le sanglier rouge dans sa bauge.
-"Monseigneur !" -"Ville brûlée" -"Monseigneur!" -"Bourgeois pendus"
On ne bouta le feu qu'à un faubourg de la ville, on ne brancha aux gibets que les capitaines de la milice, et le sanglier rouge fut effacé des bannières. Bruges s'était rachetée cent mille écus d'or".
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Sujet: Re: Aloysius Bertrand. Lun 14 Sep - 8:22 |
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SONNET
A la reine des français
"Ma muse languissait, triste, inconnue à tous, Cachant des pleurs amers parmi sa manteline ; Soudain elle reprend crayon et mandoline. Muse, quel ange donc s'est assis entre nous ?
Madame, il est un ange, au front riant et doux, Ange consolateur qui, dès l'aube, s'incline Vers les mortels souffrants, la veuve et l'orpheline, L'enfant et le vieillard, - et cet ange, c'est vous ! Votre nom soit béni ! - Ce cri qui part de l'âme, Ne le dédaignez point de ma bouche, Madame ! Un nom glorifié vaut-il un nom béni ?
Oh ! je vous chante un hymne avec joie et courage, Comme l'oiseau mouillé par le nocturne orage Chante un hymne au soleil qui le sèche en son nid!"
A MONSIEUR EUGENE RENDUEL
Sonnet
"Quand le raisin est mûr, par un ciel clair et doux, Dès l'aube, à mi-coteau rit une foule étrange : C'est qu'alors dans la vigne, et non plus dans la grange, Maîtres et serviteurs, joyeux, s'assemblent tous. A votre huis, clos encor, je heurte. Dormez vous ? Le matin vous éveille, éveillant sa voix d'ange. Mon Compère, chacun en ce temps-ci vendange ; Nous avons une vigne ; - eh bien ! vendangeons-nous ? Mon livre est cette vigne, où, présent de l'automne, La grappe d'or attend, pour couler dans la tonne, Que le pressoir noueux crie enfin avec bruit. J'invite mes voisins, convoqués sans trompettes, A s'armer promptement de paniers, de serpettes. Qu'ils tournent le feuillet : sous le pampre est le fruit."
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Sujet: Re: Aloysius Bertrand. Dim 20 Sep - 15:35 |
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Merci "Masques de Venise".
Je ne peux faire moins que de te dédier ceci :
LA CHANSON DU MASQUE
"Venise au visage de masque" Lord Byron
"Ce n'est point avec le froc et le chapelet, c'est avec le tambour de basque et l'habit de fou que j'entreprends, moi, la vie, ce pélerinage à la mort !
Notre troupe bruyante est accourue sur la place Saint-Marc, de l'hôtellerie du signor Arlecchino qui nous avait tous conviés à un régal de macaronis à l'huile et de Polenta à l'ail.
Marions nos mains, toi qui, monarche éphémère, ceins la couronne de papier doré, et vous, ses grotesques sujets, qui lui formez un cortège de vos manteaux de mille pièces, de vos barbe de filasse et de vos épées de bois.
Marions nos mains pour chanter et danser une ronde, oubliés de l'inquisiteur, à la splendeur magique des girandoles de cette nuit rieuse comme le jour.
Chantons et dansons, nous qui sommes joyeux, tandis que ces mélancoliques descendent le canal sur le banc des gondoliers, et pleurent en voyant pleurer les étoiles.
Dansons et chantons, nous qui n'avons rien à perdre, et que derrière le rideau où se dessine l'ennui de leurs fronts penchés, nos patriciens jouent d'un coup de cartes palais et maîtresses !"
P. S. ( à mon tour ) : si Nota Bene peut m'aider à acheter la première édition de "Gaspard de la Nuit", je suis OK ; c'est vingt mille euros. Par avance : Merci.
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Sujet: Re: Aloysius Bertrand. Lun 21 Sep - 21:35 |
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Merci pour le texte !
20 000 € : diable ! il faudrait ouvrir une souscription !
N'est-ce pas honteux de penser que ce grand poète est mort dans de telles conditions - il ne fut pas le seul, voyez Nerval par exemple, mais ça ne console pas - et que, après leur mort et leur vie accablée par la misère et les soucis, leurs originaux se vendent si chers ? ...
Mais peut-être est-ce le peintre Soutine qui, dans le fond, avait raison, lui qui disait : "Je ne peins ce que je veux que si j'ai faim."
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Sujet: Re: Aloysius Bertrand. Mar 22 Sep - 14:42 |
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Il faut dire que Louis BERTRAND, alias "Aloysius", était doté d'un caractère difficile qui ne lui a pas facilité la vie. Son frère, Frédéric, dit de lui : " D'une sensibilité excessive, il ne pouvait supporter la contradiction ; il s'irritait de rien, avait des emportements sans nom, morose, insociable, effarouché de son ombre, mécontent de lui, injuste envers les autres, il froissa bien souvent ses amis ; on lui pardonnait ses brusques changements d'humeur, sachant qu'un rayon de soleil illuminait tout en lui, et que les défauts étaient le résultat d'un tempérament mal équilibré".
Il était connu de Victor HUGO, SAINTE-BEUVE, Charles NODIER, et DAVID d'ANGERS, mais, par orgueil, n'a jamais voulu les solliciter. Il souhaitait se consacrer uniquement à son oeuvre, espérant en une reconnaissance publique, qui l'aurait très certainement perturbé.
Sa poésie, redécouverte par BAUDELAIRE et consacrée au XX ème siècle, n'est pas, du moins pour ce qui concerne ses "bambochades" de "GASPARD DE LA NUIT", une poésie rythmée et musicale mais une poésie picturale. Sa plume n'est pas trempée dans l'encre d'écriture mais dans la gouache ou la peinture à l'huile.De plus, celui qui veut bien y prêter attention, constatera que ses découpages, ses plans successifs, ponctués d'un étoile de montage, ressemblent fort à la structure d'un film.
"GASPARD DE LA NUIT" doit donc être lu avec un oeil différent de l'habitude.
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Sujet: Re: Aloysius Bertrand. Jeu 8 Oct - 13:14 |
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LE DEUXIEME HOMME
Et nunc. Domine, tolle, quaeso, animam meam a me, quia mélior est mihi mors quam vita.
Jonas, cap.IV, v, 3.
"J'en jure par la mort dans un monde pareil, Non, je ne voudrais pas rajeunir d'un soleil."
Alphonse de Lamartine - Méditations.
"Enfer ! - Enfer et paradis ! - cris de désespoir ! cris de joie ! - blasphèmes des réprouvés ! concert des élus - âmes des morts, semblables aux chênes de la montagne déracinés par les démons ! âmes des morts semblables aux fleurs de la vallée cueillies par les anges !
Soleil, firmament, terre et homme, tout avait commencé, tout avait fini. Une voix secoua le néant. - "Soleil ! appela cette voix, du seuil de la radieuse Jérusalem." - "Soleil ! répétèrent les échos de l'inconsolable Josaphat." - Et le soleil ouvrit ses cils d'or sur le chaos des mondes.
Mais le firmament pendait comme un lambeau d'étendard. - "Firmament ! appela cette voix, du seuil de la radieuse Jérusalem." - "Firmament ! répétèrent les échos de l'inconsolable Josaphat." - Et le firmament déroula aux vents ses plis de pourpre et d'azur.
Mais la terre voguait à la dérive comme un navire foudroyé qui ne porte dans ses flancs que des cendres et des ossements. - "Terre !appela cette voix, du seuil de la radieuse Jérusalem." - " Terre ! répétèrent les échos de l'inconsolable Josaphat." - Et la terre ayant jeté l'ancre, la nature s'assit, couronnée de fleurs, sous le porche des montagnes, aux cent mille colonnes.
Mais l'homme manquait à la création, et tristes étaient la terre et la nature, l'une de l'absence de son roi, l'autre de l'absence de son époux. - " Homme ! appela cette voix, du seuil de la radieuse Jérusalem. - " Hommes ! répétèrent les échos de l'inconsolable Josaphat." - Et l'hymne de délivrance et de grâces ne brisa point le sceau dont la mort avait plombé les lèvres de l'homme endormi pour l'éternité dans le lit du sépulcre.
"Ainsi soit-il ! dit cette voix, et le seuil de la radieuse Jérusalem se voila de deux sombres ailes " - " Ainsi soit-il ! répétèrent les échos, et l'inconsolable Josaphat continua de pleurer." Et la trompette de l'archange sonna d'abîme en abîme, tandis que tout croûlait avec un fracas et une ruine immenses : le firmament, la terre et le soleil, faute de l'homme, cette pierre angulaire de la création."
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Sujet: Re: Aloysius Bertrand. Ven 16 Oct - 11:30 |
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SUR LES ROCHERS DE CHEVREMORTE
"Ce n'est point ici qu'on respire la mousse des chênes, et les bourgeons du peuplier, ce n'est point ici que les brises et les eaux murmurent d'amour ensemble.
Aucun baume, le matin, après la pluie, le soir, aux heures de la rosée ; et rien pour charmer l'oreille que le cri du petit oiseau qui quête un brin d'herbe.
Désert qui n'entend plus la voix de Jean-Baptiste, désert que n'habitent plus ni les hermites ni les colombes !
Ainsi mon âme est une solitude où, sur le bord de l'abîme, une main à la vie et l'autre à la mort, je pousse un sanglot désolé.
Le poète est comme la giroflée qui s'attache frêle et odorante au granit, et demande moins de terre que de soleil.
Mais hélas ! je n'ai plus de soleil depuis que se sont fermés les yeux si charmants qui réchauffaient mon génie".
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Sujet: Re: Aloysius Bertrand. Dim 8 Nov - 7:28 |
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DIJON
Ballade
I
O Dijon, la fille Des glorieux ducs, Qui portes béquille Dans tes ans caducs !
Jeunette et gentille, Tu bus tour à tour Au pot du soudrille Et du troubadour.
A la brusquembrille Tu jouas jadis Mule, bride, étrille, Et tu les perdis.
La grise bastille Aux gris tiercelets Troua ta mantille De trente boulets.
Le reître qui pille Nippes au bahut, Nonnes sous leur grille, Te cassa ton luth.
Mais à la cheville Ta main pend encor Serpette et faucille, Rustique trésor
O Dijon, la fille Des glorieux ducs, Qui portes béquille Dans tes ans caducs,
Ca, vite une aiguille, Et de ta maison Qu'un vert pampre habille Recouds le blason !
II
Gothique donjon Et flèche gothique Dans un ciel d'optique, Là-bas, c'est Dijon Ses joyeuses treilles N'ont point leurs pareilles ; Ses clochers jadis Se comptaient par dix. Là, plus d'une pinte Est sculptée ou peinte ; Là, plus d'un portail S'ouvre en éventail. Dijon, moult te tarde ! Et mon luth camard Chante ta moutarde Et ton Jacquemart !
III
Dijon, l'étranger, Oiseau passager, Aujourd'hui visite Ton pesant chateau Sans canon, sans eau, Ta flèche bénite, Tes tristes chartreux, Cloître que des preux L'ombre encore habite, Et ton Jacquemart, Las ! que rien n'abrite Contre le brouillard."
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Sujet: Re: Aloysius Bertrand. Hier à 20:28 |
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LA JEUNE FILLE
"Rêveuse et dont la main balance Un vert et flexible rameau, D'où vient qu'elle pleure en silence La jeune fille du hameau ?
Autour de son front, je m'étonne De ne plus voir ses myrtes frais ; Sont-ils tombés aux jours d'automne Aves les feuilles des forêts ?
Tes compagnes sur la colline T'ont vu hier seule à genoux, Ô toi qui n'es point orpheline, Et qui ne priais pas pour nous !
Archange, ô sainte messagère, Pourquoi tes pleurs silencieux ? Est-ce que la brise légère Ne veut pas t'enlever aux cieux ?
Ils coulent avec tant de grâce, Qu'on ne sait, malgré ta pâleur, S'ils laissent une amère trace, Si c'est la joie ou la douleur.
Quand tu reprendras solitaire Ton doux vol, soeur d'Alciel, Dis-moi, la clef de ce mystère, L'emporteras-tu dans le ciel ?
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