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Mémoires de la Vie Littéraire - Edmond et Jules de Goncourt.

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Masques de Venise
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MessageSujet: Mémoires de la Vie Littéraire - Edmond et Jules de Goncourt.   Ven 20 Jan - 13:31

Tel est le titre véritable de ce que tout le monde connaît sous le nom de "Journal" des Goncourt, cette Bible de la vie littéraire de la seconde moitié du XIXème siècle qui, contrairement à la Bible originelle, ne pose pas au livre sacré. Wink

Trois gros volumes en coffret chez Robert Laffont, dans la collection Bouquins, avec une quinzaine de hors-textes (photographies, caricatures, etc ...) par tome.

Trois gros volumes époustouflants de drôlerie, de tendresse, de mots méchants, de douleurs aussi (les pages qu'Edmond consacre à la maladie et à la mort de son frère, qui mourut en 1870 des suites d'une siphyllis nous rendent le dernier des Goncourt extraordinairement proche et humain), de "choses vues" (les pages sur la guerre de 1870, les Versaillais et la Commune sont d'un très grand écrivain), de ragots littéraires et artistiques entendus çà et là et rapportés de façon jouissive, de plaintes et d'aigreurs aussi (la malchance qui, il faut bien l'admettre, poursuivit les oeuvres romancées et biographiques des Goncourt pendant toute leur existence terrestre, revient comme un leit-motiv qui tantôt agace, tantôt attendrit, tantôt indigne).

Attention : on ne ressort pas de ces "Mémoires" comme on y est entré. En effet, très souvent, quand on y pénètre, on est persuadé que les Goncourt étaient deux affreux vieux garçons, plus proches d'ailleurs de la commère traditionnelle que de l'homme de lettres et, en tant que tels, dévorés par l'envie, la jalousie, la haine, etc ... La preuve : ils haïssaient Zola et Maupassant !

Mais à la fin de sa lecture, on se voit raccompagné à la porte d'une demeure chaleureuse par deux messieurs pas si vieux que ça (en ce qui me concerne, j'ai toujours l'impression qu'ils pourraient être si ce n'est mes oncles en tous cas des mentors attentionnés), très fins, très cultivés, écrivains authentiques qui mieux est, parfois atrocement misogynes mais pourtant (en tous cas en ce qui concerne Edmond, le survivant) galants et en fait porteurs d'une tendresse hélas ! inhibée. Tous deux enfin vous prient de repasser les voir et les lire toutes les fois que vous le souhaiterez.

Les Goncourt sont des hôtes de qualité. Ils ont parfois leur mauvais jours mais qui pourra le leur reprocher devant les mille et une merveilles dont ils entremêlent la trame de leur "Journal" ? Si vous vous intéressez à la vie littéraire et sociale de leur temps, ils constituent également une mine inépuisable. Ils ont de l'humour mais, s'ils savent très bien accommoder leurs confrères, ils se révèlent capables d'auto-critique et même de doute.

Mieux que tout cela : ils nous rendent visibles des aspects d'auteurs, célèbres et moins célèbres, que nous n'aurions jamais imaginés. Certes, ils désacralisent Zola, Maupassant et même Hugo (qu'Edmond admirait cependant.) Mais ce n'est pas par jalousie (ou alors, celle-ci est si ténue ...) Non, les Goncourt les ont rencontrés au jour le jour, ont enregistré leurs forces et leurs faiblesses et même s'ils éprouvent un plaisir caustique à restituer ces dernières, ils admettent que leur vision est fragmentée, elle aussi.

Bref, si vous lisez leur "Journal", vous finirez convaincus que, avec le talent qui était le leur et cette rectitude littéraire dont ils savaient faire preuve, ni l'un ni l'autre n'ont mérité cette injustice flagrante dont, depuis la mort d'Edmond, se rend régulièrement coupable chaque année envers leur mémoire l'Académie qu'ils créèrent. Cool

Edmond et Jules Huot de Goncourt jeunes.


Edmond de Goncourt.
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MessageSujet: Re: Mémoires de la Vie Littéraire - Edmond et Jules de Goncourt.   Ven 20 Jan - 17:26

Te voilà dans les journaux jusqu'au cou, on dirait ?
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MessageSujet: Re: Mémoires de la Vie Littéraire - Edmond et Jules de Goncourt.   Mar 24 Jan - 12:58

Dans le "Journal" des Goncourt, on trouve de tout. A commencer par le portrait d'Armand Barbès, socialiste qui siégeait à l'extrême gauche du Palais-Bourbon lorsque Louis Blanc et Blanqui investirent celui-ci, le 15 mai 1848 :

"[...] ... Barbès - tête pâle, yeux caves, impériale, tête de conviction de Christ, un foulard à la main, une redingote boutonnée depuis le haut jusqu'en bas - monta sur la tribune et dit : "Citoyens, je propose de voter par acclamations que le peuple a bien mérité de la patrie et qu'il est admis à défiler en ordre avec ses bannières." Silence et immobilité des députés. ; cris et agitation du peuple, bravos. Le peuple ne pense pas plus à défiler en ordre qu'au Grand Turc. "Citoyens, je demande qu'un impôt d'un milliard soit levé sur les riches pour le peuple." Bravos prolongés du peuple ; immobilité et mutisme de l'Assemblée. A ce moment, on entendit le rappel. Agitation. M. Buchez : "Citoyens, on bat le rappel ! - On bat le rappel," dit Barbès, "je demande qu'on vote par acclamations que quiconque fera battre le rappel sera mis hors la loi et déclaré traître à la patrie. - Bravo !" Bravos du peuple, rien de l'Assemblée. -"A la question ! A la Pologne !" crie-t-on. "Pour la Pologne !" dit Barbès. "La France doit marcher au secours de tous les peuples opprimés !" Barbès, à chaque motion qu'il portait, se baissait pour prêter l'oreille à ce qui se disait au bas de la tribune. Hubert n'était plus là. J'entendis un homme crier très fort : "Dissolution de l'Assemblée ! L'Assemblée est dissoute !" ... [...]"

Barbès, qui occupa jadis le même appartement que Blanqui - qui fut, on peut le dire, l'un de ses proches - a rompu avec lui depuis quelques années. La sympathie qui unissait les deux hommes a cédé la place à une haine de chefs. On doit à cette rivalité la farce dans laquelle sombrera la manifestation du 15 mai en faveur de la libération de la Pologne. Ayant aperçu son ennemi dans les insurgés, Barbès tente de reprendre la situation en main. Il finira par faire dévier les opposants vers l'Hôtel-de-Ville, les y accompagnera et s'y fera arrêter. Le Prince-Président fera libérer le "Bayard de la démocratie" dès 1849 mais Barbès refusera sa grâce et se verra contraint de s'exiler à La Haye.

Jules de Goncourt démontre ici brillamment la générosité du personnage, sa résolution quasi fanatique mais aussi hélas ! le manque absolu de programme qui était le sien. Sous sa plume, Barbès est un lunaire, un utopiste gorgé de bons sentiments et doué de ce sens hors-pair de la démagogie propre à la famille politique qui était la sienne. Mais, on le sent, bien, rien de stable ne peut sortir de toutes ces propositions dont l'excès même (l'impôt d'un milliard) leur fait perdre toute crédibilité.

Armand Barbès. Révolutionnaire, socialiste et utopiste. Accessoirement, il était aussi fils de médecin, héritier considérable et avocat.
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MessageSujet: Re: Mémoires de la Vie Littéraire - Edmond et Jules de Goncourt.   Mar 24 Jan - 13:08

On peut ne se sentir aucune sympathie pour la révolution et demeurer lucide sur le régime qui est censé rétablir l'ordre. En décembre 1851, au lendemain du coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon Ier, les Goncourt notent par la main de Jules :

"[...] ... Au grand jour du Jugement dernier, quand toutes les âmes seront amenées à la barre par de grands anges qui dormiront, pendant les débats, comme des gendarmes, le menton sur leurs deux gants blancs croisés sur le pommeau de leur sabre ; quand Dieu le père avec sa grande barbe blanche, ainsi que les membres de l'Institut le peignent dans les coupoles des églises, quand Dieu le père, après m'avoir interrogé sur ce que j'ai fait, m'interrogera sur ce que j'ai vu, c'est-à-dire sur tout ce à quoi j'ai pu prêter la complicité de mes yeux, il me demandera sans doute : "Créature que j'ai faite humaine et bonne, aurais-tu vu par hasard le Combat du taureau à la Barrière du Combat, cinq gros dogues affamés déchirant à coups de crocs quelque pauvre vieux âne maigre et désarmé ? - Hélas ! non, Seigneur," dirai-je, "j'ai vu pis : j'ai vu un coup d'Etat. ... [...]"
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MessageSujet: Re: Mémoires de la Vie Littéraire - Edmond et Jules de Goncourt.   Mar 31 Jan - 11:49

Les Goncourt ont d'extraordinaire flambées de style, comme celle-ci qui dépeint les locaux et les habitués de "Le Paris", le journal fondé par leur cousin, Charles de Villedeuil, 1, rue Laffite, à Paris, mais qui déménagera bientôt rue Bergère :

"[...] ... La curiosité de ces bureaux était le bureau de Villedeuil, où Villedeuil avait utilisé la tenture et les rideaux de velours noir, les crépines d'argent de son salon de la rue de Tournon, rêve d'un croque-mort millionnaire, au milieu duquel Villedeuil s'amusait à se faire peur à lui-même, en se donnant des punchs, toutes bougies éteintes. Cette pièce morturaire, où on semblait attendre le corps, était le saint des saints du journal. A côté était la caisse, une caisse grillée, où se tenait le caissier Lebarbier, le petit-fils du vignettiste du XVIIIème siècle, que nous avions ramassé à côté de Pouthier, du fin fond de la Bohême et qui, déjà, faisait le fier, avec de vieux souliers à nous encore aux pieds.

Un échappé du "Corsaire"* faisait dans un petit salon la cuisine du journal. C'était un petit homme, jaune de poil, l'oeil rond du jettatore ; un homme de lettres trouble, un journaliste suspect : seul, avec Villemessant, il avait échappé au coup de filet dans lequel on avait ramassé tous les journalistes légitimistes après le Deux-Décembre ; un homme qui m'a toujours semblé être dans le journal une oreille de la police.

Il était le père de famille et le père de l'Eglise, prêchait les bonnes moeurs, se signait comme un homme égaré dans une bande de sacripants - et malgré tout, allait dans l'ordure parlée plus loin qu'aucun de nous. Il fut, ô ironie, chargé de rédiger "Les Mémoires de Madame Saqui."**

A la table du grand salon, passaient journellement les habitués de la rédaction : Murger, avec son oeil pleurard, ses jolis mots de Chamfort d'estaminet, son oeil humble et caressant d'ivrogne ; Scholl, avec son lorgnon dans l'oeil et ses ambitions de gagner, la semaine prochaine, cinquante mille francs par an avec des romans en vingt-cinq volumes ; Banville, avec sa mine blafarde de pierrot, son fausset d'oiseau, son fin paradoxe, les jolies silhouettes qu'il traçait des gens ; Karr, avec sa tête rasée de forçat - accompagné de son inséparable Gatayes, une tête de veau dans un pique-nique ; un maigre garçon crassant, aux cheveux pleurants, la face de l'onanisme, qui s'appelait Eggis et en voulait beaucoup à l'Acédémie ; l'inévitable Delaage, l'Ubiquité faite homme et la Banalité faite poignée de main, un homme pâteux, poisseux, gluant, qui ressemblait à un glaire bienveillant ; Forgues, un méridional gelé qui ressemblait à une glace frite par les Chinois et qui apportait d'un air diplomatique de petits articles pointus, faits avec des aiguilles ; Louis Enault, orné de ses manchettes, de son obséquosité et de sa tournure contournée et gracieusée de chanteur de romances. ... [...]"


* : "Le Corsaire" était un journal légitimiste, supprimé en 1852, où Baudelaire lui-même publia.

** : mémoires rédigées par Isidore Vernet ("le journaliste suspect" cité par les Goncourt) et qui relataient la vie d'une saltimbanque.

On retrouve pratiquement tous les personnages cités ici, mais évidemment sous d'autres noms, dans ce roman à clefs des Goncourt qu'est "Les Hommes de Lettres."
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MessageSujet: Re: Mémoires de la Vie Littéraire - Edmond et Jules de Goncourt.   Mar 14 Fév - 14:11

Figure incontournable du "Journal" des Goncourt :

Paul Gavarni

De son vrai nom Sulpice Guillaume Chevalier, l'un des plus grands dessinateurs du XIXème, l'un des premiers à avoir peint et dessiné les paysages d'un Montmartre encore sauvage avant de produire des séries de lithographies restées célèbres sur la vie parisienne ("Les Lorettes" notamment, jeunes filles du quartier de Notre-Dame-de-Lorette). Son oeuvre totale compte à peu près huit mille pièces.

Il travailla entre autres pour "Le Charivari".

Tout le tome 1 du Journal regorge d'anecdotes sur Gavarni (qui mourra en 1866), que les deux frères rassemblent en général sous le titre de "Gavarniana." Comme un leit-motiv, y revient le regret de Gavarni de n'avoir pu être un grand mathématicien :

"[...] ... Gavarni : "Je travaille toujours. Je m'occupe de balistique - et de dessins dans mes moments perdus." ... [...]"
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