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Les Cercueils de Zinc - Svetlana Alexievitch. |
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Masques de Venise
Mécréante Suprême




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Sujet: Les Cercueils de Zinc - Svetlana Alexievitch. Mar 13 Fév - 20:06 |
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Svetlana Alexievitch est née il y a cinquante-neuf ans à Ivano-Frankovsk, en Ukraine. Son père et sa mère étaient tous deux enseignants mais la famille ne fut pas épargnée pour autant ni par la Seconde guerre mondiale (que les Russes nomment "la Grande guerre patriotique"), ni par les horreurs staliniennes.
De formation journalistique, Alexievitch démarre très fort sa carrière littéraire avec "La guerre n'a pas un visage de femme" et "Le témoin", deux volumes sur la Seconde guerre mondiale du point de vue des Soviétiques et qui seront censurés pendant deux ans. Les autorités accuseront Alexievitch d'avoir dépeint la femme soviétique non comme l'héroïne qu'elle reste pour l'idéologie mise en place par le Parti mais communiste mais comme une mère, une épouse et une combattante qui avait, elle aussi, ses doutes et ses misères.
Son troisième livre, "Les Cercueils de Zinc", sur lequel nous reviendrons, démythifie la guerre lancée en Afghanistan sous Brejnev et qui fut tour à tour dépeinte en URSS comme une oeuvre bénéfique et pacifique de "devoir internationaliste", tantôt comme un marais sanglant d'où étaient revenus non des héros mais des meurtriers.
Les communistes et l'armée firent interdire l'ouvrage pour dix ans et, en 1992, son auteur fut poursuivi par les autorités (les notes sur le procès sont incluses dans le livre) tandis que l'opinion publique se déchirait passionnément en faveur de ou contre sa démarche. On notera que, dans un second volume, intitulé en anglais "Bewitched by Death" et dont j'ignore s'il a été traduit ou non en français, elle traite les problèmes divers (troubles du comportement, suicides, etc ...) que, à l'exemple des vétérans du Viêt-nam aux USA, ont ramenés avec eux d'Afghanistan ceux qui y firent la guerre pour le gouvernement soviétique.
Enfin, en 2002, Alexievitch se penche sur la catastrophe de Tchernobyl (avril 1986) dans un livre paru en français sous le titre "La Supplication" et qui ne fut évidemment pas mieux reçu que ses autres ouvrages par les gouvernants soviétiques.
Ses textes ont été adaptés au théâtre et elle a participé à pas mal de documentaires. Elle vit actuellement en France et a reçu beaucoup de prix littéraires (plus d'ailleurs pour la qualité du matériau traité que pour ses effets de style), comme le Prix Erich Maria Remarque pour la Paix (en 2001).
_________________ Ecrasons les Infâmes ! - D'après (et avec la bénédiction posthume de) Voltaire
http://notabene.forumactif.com/ http://blog.bebook.fr/woland/index.php/
Dernière édition par le Mar 13 Fév - 21:14, édité 1 fois
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Sujet: Re: Les Cercueils de Zinc - Svetlana Alexievitch. Mar 13 Fév - 21:09 |
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Titre original : "ЦИНКОВЫЕ МАЛЬЧИКИ" Traduction : Wladimir Belerowitch
"Les Cercueils de Zinc" rassemble une foule de témoignages de soldats, d'anciens soldats, d'infirmières, de médecins, de simples civils qui, à des titres divers, ont participé à la guerre qui opposa l'URSS aux nationalistes afghans entre 1979 et 1989.
Rappelons brièvement les faits :
En 1973, soutenu en coulisses par l'URSS, le beau-frère de Zaher Shah qui régnait en Afghanistan depuis 1933 risque un coup d'état qui va plonger le pays dans un drame qui dure toujours.
Mais, cinq ans après la prise de pouvoir par Daoud, le PDPA (Parti démocratique populaire d'Afghanistan) le renverse à son tour et c'est Muhammad Taraki, d'origine patchoune, qui devient le chef du pays. Ici encore, l'URSS semble avoir joué son rôle puisque, de notoriété publique, Taraki était lui-même pro-soviétique. Une partie du peuple - surtout dans les campagnes - se soulève et entre en résistance.
Après la mort de Taraki, en 1979, Babrak Karmal, lui aussi soutenu par l'URSS, s'empare du pouvoir et c'est alors que les Soviétiques entrent en Afghanistan pour reprendre le contrôle des zones rebelles. Mais ils ont affaire à forte partie : la tradition islamique des campagnes qui considère le communisme comme "anti-religieux." Avec cela, les USA, nombre pays d'Europe et, bien entendu, les pays arabo-musulmans comme le Pakistan ou l'Arabie saoudite, apportent leur soutien aux rebelles, dans un invraisemblable mic-mac qui servira de terreau à l'islamisme.
Et puis, en URSS, la situation évolue, elle aussi. La Perestroïka s'impose, lentement mais sûrement. Les dirigeants, sentant le vent tourner, tournent aussi le dos à cette guerre qui appartient à un âge du communisme qu'ils ne connaissent plus. Et, en février 1989, les troupes soviétiques reçoivent l'ordre de se retirer d'Afghanistan.
En d'autres termes, ainsi que Svetlana Alexievitch l'explique très clairement dans son livre en utilisant les témoignages glanés auprès des militaires qui sont revenus de cet enfer, l'URSS moribonde récupère toute une génération qu'elle a sacrifiée à ses rêves de puissance. Et elle la récupère dans un état physique, moral, spirituel et mental qui peut se comparer sans problème avec celui des jeunes Américains qui, dix-sept ans plus tôt, revinrent du Viêt-nam.
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Sujet: Re: Les Cercueils de Zinc - Svetlana Alexievitch. Mar 13 Fév - 21:12 |
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"Les Cercueils de Zinc" est un livre navrant parce que le lecteur, s'il veut rester impartial, ne peut s'empêcher de ressentir de la pitié pour tous les acteurs sans exception (hormis les dirigeants, bien entendu) de la guerre russo-afghane.
Certes, sont privilégiés ici les témoignages russes mais, à travers ces paroles d'hommes et de femmes, apparaissent aussi les silhouettes afghanes : guerriers morts au combat dans l'espérance d'aller au paradis (!!) mais qui, après tout, défendaient la terre sur laquelle ils étaient nés, mais aussi femmes que leurs propres pères et frères lapident parce que, conformément à la tradition du pays qui interdit à tout Afghan de refuser l'entrée de sa maison à un invité, quel qu'il soit, elles avaient offert à manger aux soldats soviétiques de passage. A manger, c'est tout - et seulement parce que les arrivants étaient entrés de force.
Il y a aussi cette petite Afghane à qui on coupe la main parce qu'elle a accepté un bonbon de la part d'un soldat soviétique ...
Il faut dire que les Talibans feront plus tard pire encore ...
Alexiévitch laisse les voix recueillies dépeindre ces jeunes Soviétiques qui croyaient sincèrement, au début du conflit, apporter le confort et le bien-être à un peuple et qui, très vite, avec une horreur croissante, se trouvent en présence d'un peuple qui ne voit en eux que des envahisseurs et qui se refuse à accepter les terres libérées parce que ces terres "appartiennent à Allah."
Avec les combats, s'installe l'horreur absolue : les mines artisanales posées par l'ennemi, les soldats capturés et qu'on retrouve avec les bras, les jambes et le sexe coupés, les représailles, bien entendu, souvent sur des faibles, la Mort et la souffrance partout et pour tous.
Dans l'armée, les "bleus" doivent en outre subir de violentes brimades. L'Etat soviétique est loin et se désintéresse complètement de ses soldats. C'est miracle si la solde - très faible vu les dangers encourus - est payée. Les uniformes s'usent vite dans les sables de l'Afghanistan et ne sont pas remplacés. Pour les malades et les blessés, les couvertures et les médicaments sont bien là mais les premières sont minces et les seconds datent parfois de plus de vingt ans.
Mais le pire, ce sont les permissions, quand le soldat, l'infirmière, le médecin, "l'Afghan" puisque c'est ainsi que les Russes ont fini par les surnommer, revient chez lui et qu'il s'aperçoit du mépris qui l'entoure. Au mieux, on le traite comme un imbécile qui s'est fait avoir par l'Etat, au pire, il est un assassin, une bête dressée à tuer d'innocentes victimes (les victimes sont toujours des anges ) Pour les femmes, la variante consiste à les traiter de putains. Et même les mutilés à vie, ceux-là n'ont eu, bien sûr, que ce qu'ils méritaient ...
En un choeur parfait et d'une douloureuse beauté, ces centaines de voix dénoncent l'incroyable incurie du pouvoir soviétique qui fournit de la chair à canon sans penser un seul instant que cette chair a une âme, une sensibilité. Son incroyable cruauté aussi et une mère a ce mot devant un fonctionnaire implacable : "Même au temps des tsars, on n'enlevait pas à une veuve son fils unique !" Tous dénoncent aussi l'indifférence de ceux qui n'ont pas eu à se compromettre dans ce conflit. Et tous n'en peuvent plus du regard de l'Autre - celui qui est resté, celui qui n'a pas connu l'Enfer - sur eux.
Patriotes ou assassins ? Mais comment ne pas tuer quand on crève de peur ? Peur de sauter sur une mine, peur de recevoir une fusillade à bout portant, peur de l'ennemi qui est chez lui dans les montagnes ? Comment ne pas tuer puisque, en face, ils tuent ? Raisonnement d'ailleurs valable pour les deux camps en présence ...
Un livre pénible, dérangeant et poignant, dont on comprend que les autorités russes ne l'aient pas du tout apprécié. Et à l'arrière-plan une réflexion sur l'incroyable gâchis que les dirigeants soviétiques et américains, avec l'appui des islamistes, ont contribué à faire de cette région du monde.
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