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Tu marcheras sur l'eau - Eytan Fox

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Calou
L'Ivre de Lecture



Inscrit le : 11 Mai 2005
Messages : 283

MessageSujet: Tu marcheras sur l'eau - Eytan Fox   Sam 23 Juil - 22:49

Tu marcheras sur l'eau, premier film d’Eytan Fox qui est né à NY et a grandi à Jérusalem, est distribué en France. Il traite de la Shoah, du nazisme, de l'homosexualité, du machisme, des services secrets, de la Palestine mais surtout de la jeunesse et de sa capacité à faire la paix avec son passé... Une approche de thèmes vive, novatrice et musicale (Bruce Sprinsteen et chanteuses israéliennes). Mieux que de longs discours ou des films à thèse, Tu marcheras sur l'eau émeut profondément, tout en offrant une vaste matière à réflexion…On en ressort chamboulé, vraiment, en tout cas moi…

Je me permets de vous copier quelques extraits d’un article Rebond que Cécile Wajsbrot a écrit dans le Libération du 12 janvier 2005. Elle l'analyse beaucoup mieux que moi, sait trouver les mots :


Article

"Tu marcheras sur l'eau, le film d'Eytan Fox, est une analyse des racines du présent qui nous concerne tous, même si elle semble raconter une histoire très particulière.
[…]
J'appartiens à une génération qui a été, consciemment ou inconsciemment, marquée par la sombre constellation que formaient la guerre, le nazisme, la collaboration, Vichy, et les camps d'extermination. Les mots ne manquent pas pour désigner cette charge, ce poids qui a pesé sur nous en France, en Allemagne et dans toute l'Europe (ce pourrait être l'un des critères d'appartenance à l'Union européenne). Et les générations suivantes, vivent encore, bien que différemment, sous l'ombre. Ce passé a été diversement travaillé : beaucoup en Allemagne et très peu en France, comme chacun le sait ¬enfin, le sait-on vraiment ?
[…]
Pour nous qui sommes nés juste après la catastrophe, ou un peu avant, ou longtemps après, pour nous qui traçons tant bien que mal notre chemin dans ce monde difficile, pour nous, les non-acteurs de cette époque, ce qui importe ¬ce qui devrait importer ¬n'est pas de garder les yeux fixés quelque part entre 1933 et 1945, de rester pétrifiés, hypnotisés par les mots, les dates, les événements qui se sont alors déroulés. Cette fixation nous oblige à détourner le regard d'aujourd'hui, or, nous devons à notre époque de la vivre et d'y être de plain-pied. Pour nous qui sommes nés après la catastrophe ou qui étions trop jeunes pour avoir pu faire quoi que ce soit en ce temps, ce qui compte, c'est l'ombre portée de Hitler, de Pétain et des autres, des camps, sur notre vie, c'est le silence qui a suivi et avec lequel il nous a fallu faire, les fausses paroles d'un héroïsme résistant, un silence auquel succède, aujourd'hui, un trop-plein de paroles qu'on ne sait plus diriger, une parole déformée, la confusion. Ce qui compte pour nous, ou qui devrait compter, c'est la vérité des choses et la justesse des temps, c'est le film d'Eytan Fox et non celui de Oliver Hirschbiegel (La Chute).
Au chapitre 55 du Quart Livre de Rabelais, Pantagruel est en haute mer avec ses compagnons, à la recherche de l'oracle de la Dive Bouteille, et il entend des voix. Autour de lui, c'est la mer, l'étendue vide : personne. Panurge a peur et voudrait fuir, mais le pilote du bateau le rassure. Il lui explique qu'à cet endroit, aux confins de la mer glaciale, s'est livrée, en hiver, une féroce bataille. Le froid a gelé les paroles de la guerre au moment où elles ont été prononcées, les figeant dans l'espace et le temps. Maintenant que le printemps arrive, et le dégel, on les entend, mais la mer est vide, il n'y a plus personne, plus de raison d'avoir peur. Ou plutôt, plus de raison d'avoir peur de cela.
Dans les années 60, la rumeur courait que Hitler n'était pas mort, qu'on l'avait découvert dans une forêt amazonienne ou dans d'autres lieux improbables (George Steiner en a d'ailleurs fait un roman extraordinaire, le Transport de A.H.). Était-ce un hasard ? Cette rumeur n'a-t-elle pas permis de substituer un danger imaginaire ¬ un retour impossible ¬ à un danger réel, le mensonge, le silence, l'absence d'analyse sur ce qui s'était produit, l'absence de rupture véritable dans la société pour pouvoir reconstruire sur des bases nouvelles ?
[…]
Hitler est mort depuis longtemps mais ce qui est vivant, comme le montre le film d'Eytan Fox, c'est la culpabilité engendrée par un silence complice, la fausseté d'un monde construit sur des bases branlantes ¬ car en Israël aussi, le silence a régné, un silence d'une autre nature qui n'est pas sans rapport avec certaines attitudes dans le conflit israélo-palestinien. C'est pour cela, d'ailleurs, qu'Eytan Fox a voulu faire ce film car ce qui l'intéresse, c'est le présent. Et en France, malgré tous les procès, combien de collaborateurs sont restés en place, gangrenant l'atmosphère politique, culturelle et sociale de façon silencieuse et souterraine ? Combien encore, parmi nous, croient que Jean-Paul Sartre (dont nous allons célébrer le centenaire) était un résistant ¬ à moins que prendre son café au Flore sous l'Occupation et discuter la question de savoir si Simone de Beauvoir pourra accepter le prix Goncourt en 1943 pour son premier roman, l'Invitée, publié chez un Gallimard aryanisé, ne soient considérés comme des actes de résistance ? (Conclusion des débats, elle pourra accepter, à condition de ne pas donner d'interviews dans une presse trop ouvertement collaborationniste ¬ sic ! Mais rassurons-nous, l'honneur fut sauf car le prix ne lui fut finalement pas attribué.)
Presque tous nos modèles d'après-guerre se sont compromis d'une façon ou d'une autre ¬ par une attitude passive ou une collaboration franchement active pendant la guerre, mais surtout par leur silence d'après, ou la conversion réussie d'attitudes peu glorieuses en courageuses lucidités. Voilà un acte de révision difficile à faire ;¬ il est plus simple de s'indigner du scandale d'un film allemand finalement anodin (La Chute).
Et si, en allant voir Tu marcheras sur l'eau, nous reconnaissions enfin ce mal de l'ombre et ce silence, si nous tournions la page, comme le petit-fils du film, si nous débranchions un Hitler artificiellement maintenu en vie pour oser aller vers l'avenir, l'esprit tranquille, enfin débarrassés des scories d'un passé figé ? Quelle réconciliation, quelle promesse d'avenir, comme ces images émouvantes, d'un Berlin filmé par la caméra d'un cinéaste israélien..."

Cécile Wajsbrot (écrivain français)
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