Julie Grande Prêtresse du Livre


   Age : 27 Inscrit le : 31 Mar 2006 Messages : 2659 Localisation : Paris, hélas Emploi : Libraire Loisirs : Lecture, cinéma, musique et découvertes en général
| Sujet: Les Berkman se séparent - Noah Baumbach Jeu 13 Juil - 13:01 | |
| Je commencerai par un petit coup de gueule contre les traducteurs de titres (aussi bien de romans que de films) qui modifient ces derniers sans raison valable (parce que s'il y a une raison valable, par exemple une expression intraduisible, c'est autre chose). Qu'aurait perdu ce film à s'appeler "Le poulpe et le cachalot" comme en anglais ("The Squid and the Whale") ? Il aurait intrigué les spectateurs, ce qui est plutôt agréable, et deux moments du film leur auraient expliqué sans ambiguïtés pourquoi le réalisateur a choisi ce titre. On aurait pu aussi y voir une métaphore des relations entre les personnages. Rien de cabalistique, donc, mais une attente agréable et couronnée par une réponse. Bref. Les Berkman se séparent, donc !
Park Slope, quartier bohème chic de Brooklyn (où, pour la petite histoire, habitent aujourd'hui tout un tas d'écrivains, dont Paul Auster et Siri Hustvedt), 1986. Bernard Berkman (Jeff Daniels) et sa femme Joan (Laura Linney), un couple d'écrivains, met fin à leur mariage. Bernard semble s'être aigri au fil des années, devant sa perte de vitesse créatrice et le succès galopant des romans de Joan. C'est un snob aux idées tranchées, qui se comporte un peu comme un tyran du bon goût littéraire avec son entourage. (Scène emblématique : un de ses fils lui demande si Un conte de deux villes de Dickens est un bon roman. Il lui répond que De grandes espérances et David Copperfield sont meilleurs, et d'abord qu'est-ce qui prend les profs de choisir "le pire des meilleurs écrivains anglais" ? Alors que Joan se contente de lui dire : "Il faut que tu te fasses ton opinion par toi-même.")
Déchirés entre leurs deux parents, perdus par le changement de rythme qui s'installe (la garde alternée les fait changer de maison au long des jours de la semaine), les deux fils de Joan et Bernard, Walt (Jesse Eisenberg) et Frank (Owen Kline), qui ont à peu près seize et onze ans, tentent de faire face et prennent parti, Walt pour son père qu'il admire éperdûment et dont il adopte l'attitude snob et coupante, jusque dans sa vie amoureuse qui commence, Frank pour sa mère qui lui fait un peu trop de confidences sur ses aventures extra-conjugales. Et, forcément, ils ne vont pas très bien.
Des conflits éclatent en même temps que la famille : Frank se dispute avec son père et son frère, Walt ne veut plus voir sa mère... Bernard essaie de recoller les morceaux avec Joan, mais cette dernière ne veut pas renoncer à ses liaisons ni retrouver la présence écrasante et amère de son mari. Mais les enfants réfléchissent et évoluent, notamment Walt qui découvre qu'il en a assez de paraître plus qu'il n'est et, grâce à ce fameux poulpe et à ce fameux cachalot, mais je ne vous dirai pas comment, que sa mère compte pour lui... Et les parents ouvriront les yeux sur les désordres causés par leur séparation dans l'esprit de leurs garçons.
C'est là le grand mérite de ce film : montrer les conséquences d'un divorce sur les enfants, vivre le divorce du point de vue des enfants en fait, sans masquer complètement le point de vue des parents.
Sinon, rien de plus qu'un film américain indépendant avec une ambiance douce-amère de souvenirs d'enfance du réalisateur, véritables ou non (ici il semble qu'il se soit inspiré de son enfance en la réinterprétant). Des moments acides, drôles, émouvants, pour retracer sans froideur la vie d'une famille intellectuelle de Brooklyn qui se défait. Mention spéciale pour Jesse Eisenberg et Owen Kline qui jouent deux garçons remarquables de sensibilité et de désarroi, chacun dans un registre différent. A vous recommander si vous avez aimé, par exemple, Garden State de Zach Braff, mais celui-ci est moins original. _________________ Ecrire de la fiction, c'est comme se souvenir de quelque chose qui ne s'est jamais passé. (Siri Hustvedt)
Work is the curse of the drinking classes. (Oscar Wilde) |
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