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Nouvel essai - Abécédaire

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Mathieu G.
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MessageSujet: Nouvel essai - Abécédaire   Mar 5 Mai - 21:56

Bonjour à tous et à toutes,

Cela faisait longtemps que je n'étais pas venu ici. Les anciens se rappellent peut-être moi ; les nouveaux ne me connaissent pas. Pour faire simple, disons que je suis étudiant, et que j'essaie d'écrire.

Mes travaux n'ont pas cessé pourtant depuis ma dernière visite. Et c'est pour faire partager un nouvel écrit, en cours de travail toutefois, que je me permets de revenir, afin de recueillir critiques et observations. Placé sous le titre Le projet Pygmalion, ce texte recueille trois essais : un abécédaire, une nouvelle et une réflexion générale sur l'art en général, sur la littérature en particulier. C'est le premier de ces essais, "De A comme "Aliéné" à Z comme "Zéphiroth" que je me propose de mettre en ligne ici régulièrement, en espérant qu'il intéresse quelque peu.

Le principe de l'abécédaire est simple : à chaque lettre correspond un mot que je m'amuse à étudier. Deux sections, toujours : une partie "Définition", et une partie "Morphologie". Les textes parleront ainsi d'eux-mêmes.

En espérant de futures réponses,

Goux Mathieu
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Mar 5 Mai - 22:06

A comme "Aliéné"

Définition

Aliéné (adj. nom et verbe) : Se dit d’une personne, d’une forme, qui n’appartient pas au groupe ou au sens commun. Par extension, désigne les décisions prises pour se tenir à l’écart une telle incongruité. Exemple : Le fils de la servante a été aliéné.

L’étude de l’autre est un thème qui m’est cher. Depuis plusieurs années déjà, je songe à une étude forte et unique sur ce seul sujet : qu’est-ce qu’être l’autre, comment devenir autrui ? Et surtout, plus nécessairement, que ressent-on devant l’altérité ? J’ai souvent cru pouvoir atteindre ce fantasme, même, j’ai souvent cru être moi-même autre. Trop petit, trop gros, trop, ou pas assez ; je pensais que cela me suffisait pour être distingué de la masse. Mon approche de l’altérité me rendait à la fois triste et fier, triste d’être rejeté, fier d’être rejeté ; mais bientôt, mon angoisse fut plus forte que mon indépendance et, peut-être, au détriment d’un certain humanisme, j’ai réussi à changer. Suis-je pourtant le même, suis-je pourtant autre que l’autre que j’étais ? Est-ce que deux altérités successives finissent par s’annuler ? Ou bien est-ce que « l’autre » parvient à résister, quelque part, au sein de mon être ? Suis-je plus autre que jamais en étant pourtant cruellement moi-même ?

L’aliénation est un phénomène étrange. On isole pour mieux guérir, mais on garde au sein d’autres qui sont atteints du même trouble que nous. Je ne saisis pas réellement la méthode. Mais revenons un rien en arrière, et concentrons-nous : je fus, je le crois, autre. Mais étais-je réellement sûr de l’être ? Comment être convaincu de cela ? Est-ce que cela se sentait dans mon corps, dans mon esprit, dans mon sang ? Ou bien est-ce que cela était profondément plus complexe ?

La vérité se trouvait sans doute ailleurs ; et je saisis, et je le sais depuis longtemps, l’altérité ne peut se lire que dans les yeux de ceux qui ne sont pas soi. Ainsi, il existe deux niveaux d’altérités : un premier de corps, extérieur : soi et les autres. Un second d’esprit : soi et soi. Ainsi d’être divisé, non pas comme on peut s’y attendre, entre lui et moi ; mais d’être divisé entre lui, moi et moi. Cette double altérité, qui en réalité n’en forme qu’une, repose sur un certain axiome : celle de l’unité d’esprit qui peut exister entre tous. Si l’on considère que tout un chacun partage un même savoir, une même sagesse ; mais il reste une distance entre ces corps, qui fait que chacun est unique par rapport à son voisin. Ainsi, étant pertinemment fidèle à soi-même a-t-on déjà une certaine connaissance de l’altérité. Et quand il survient une crise au sein de cette connaissance ; quand, en marge de cette séparation des corps, une scission se produit dans les esprits ; quand, s’étant aperçu que le corps appartient à celui qui le meut, l’esprit déclare que son esprit même est contrôlé par lui et par lui seul, alors l’altérité se produit enfin.

Pourquoi suis-je si convaincu qu’un même savoir habite tous les corps ? Je ne suis pourtant pas sacro-saint partisan de la thèse anthropologique ; mais c’est précisément dans ce genre de paradoxe que j’aime à m’abriter et à évoluer. Comment concilier les contraires, comment être autre et soi, comme rester entre soi et soi ? Or ça, pourquoi en suis-je si convaincu ? Car je ne saurai supporter que les êtres ne soient tous façonnés, et dotés dès leur naissance des mêmes attributs d’esprit, à défaut d’avoir ceux de corps. Qu’il existe des hommes grands et des plus petits, que la masse soit plus ou moins répartie ; mais que tout un chacun, devant un évènement déterminé, peut agir, au-delà de son éducation et de son milieu social, de la meilleure façon qu’il peut convenir. Buridan, quelque part, n’avait guère tort d’affirmer que l’Homme toujours évolue vers son plus grand bien ; et je persiste à croire qu’on ne saurait classer les êtres selon leur pur esprit, mais bien selon leurs actes et décisions. Établir une moindre hiérarchie sans considérer exclusivement les faits et gestes est une hérésie formidable. Que reste-t-il alors ? Un pur esprit, neutre. Un esprit qui sait que le feu brûle et que le danger rôde passé le coin de rue ; un esprit qui subsiste, un cri primaire, primitif plutôt, une manière de raisonner qui persiste malgré vents et marées. Et c’est de cette Idée-ci dont je désire parler.

L’altérité d’esprit survient lorsque ce cri primitif se maîtrise et finit par se taire. Le cri devient parole, et la parole, pensée. La pensée est productrice d’altérité et de nuance, de soi comme étant aliéné. L’aliénation est la forme la plus pure d’évolution. Mais l’aliénation est également la forme la plus captieuse de cette même évolution, car révélatrice de haine et de peine, de méfiance, de nuance : et bientôt, tout ce que l’on croyait comme véridique et vérifié se pulvérise, et devient rapidement de la boue noirâtre, que l’on mâche encore. On s’en gargarise, on la vomit pour mieux la ravaler : et bientôt, on ne connaît plus que cela. Bien évidemment, l’altérité est source de talents et de ressources, d’intelligence : ne dit-on pas des plus grands, politiciens et économistes, romanciers et poètes, penseurs et philosophes, qu’ils étaient « autres » ? Qu’une profonde inspiration les anime, inspiration venue d’un autre monde, d’un autre esprit ? Ne se sent-on pas plus éloignés d’eux qu’on peut l’être d’un fou, d’un malade en phase terminale, d’un mort ? La mort peut-elle être vue comme une forme d’altérité ou d’aliénation ?

L’aliénation reste, peut-être et c’est un des points que j’aimerai ici défendre dans cette première définition, enfouie quelque part en celui qui en fit un jour l’expérience. Une fois l’aliénation « guérie », car l’aliénation est une maladie et de cela il convient d’en être persuadé, un résidu pourtant demeure dans un profond endroit, si profond que je ne puis pas même me douter de son origine. En quoi se manifeste-t-elle ?

Le simple fait de savoir qu’elle existe encore est déjà une preuve de son existence. Ainsi suffirait-il de se croire différent pour réellement l’être.
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Mar 5 Mai - 22:07

Morphologie

En réfléchissant à cet abécédaire, je m’aperçus de ceci : que le découpage des mots en unités distinctives de sens est un jeu fort amusant. Non pertinemment révélateur de significations cachées, ou même poétiquement intéressant. Mais cela me plaît beaucoup. Or ça, je décidais de faire reluire en ce mot surtout d’une part l’expérience de l’autre des premiers éléments « al- », et la naissance même d’autre part : je le lis « alié-né ». Comment naît l’aliénation, de cela nous avons déjà parlé ; comment elle se propage et reste, de cela je ne peux traiter car je l’ignore ; mais pourquoi naît-elle me paraît être un sujet intéressant. Du moins, j’espère au fur et à mesure de mon écriture parvenir à répondre, du moins partiellement, à cette question. Comme de juste, non un plan concentré mais l’impulsion première ; et je ne saurai me résoudre à la perdre en m’éparpillant dans d’autres travaux, peut-être plus droits et plus raisonnables, mais qui me causent d’inénarrables lassitudes. J’ai entendu dire par une amie que Jacques Roubaud, quand il faisait matin, se levait pour travailler à ses écritures quelques trois ou quatre heures avant de travailler pour ses étudiants. Quel café, quel stimulant, quelle passion me le permettra ? Tout ceci n’est peut-être qu’habitude. Suis-je prêt à imiter cette méthode pour atteindre mon but ? Me convient-elle nécessairement ?

L’altérité peut venir de l’imitation, et l’imitation, du respect. Je ne sais plus, peut-être l’ai-je inventé, mais j’ai cru lire précisément que l’imitation était la forme la plus sincère de respect. Cette altérité naît d’une imitation, donc ; mais non pas l’imitation d’un membre lambda du groupe, auquel cas l’on guérirait aliénation existante, ou tuerait celle qui s’apprêterait à poindre, mais imitation d’un être déjà aliéné. Peut-on considérer alors que l’imitation d’une aliénation suffit à créer un groupe cohérent, et dès lors, à contrebalancer la normalité aux alentours ?

Autrement dit, si l’on est soi-même entouré de fous, comment peut-on prétendre être sain d’esprit ? C’est inaccessible. Enfin, alors, la folie de ne plus être repérée et de devenir elle-même représentative d’une certaine normalité d’esprit. Si l’on considère enfin que, de tous temps, on voulut réduire et enfermer l’Autre comme étant non-soi, le fait que ces « autres » aient pu survivre raisonnablement, et exister dans notre monde, stipule que leur identification comme non-soi fut remise en cause. Ils devinrent une forme de normalité, une caste au sein des autres castes. La normalité ne fit que s’accroître. De fait, il est devenu de plus en plus délicat de naître autre, de devenir victime de l’aliénation. Il fallut que les tentatives se fassent de plus en plus marquées, de plus en plus spectaculaires. Et de moins en moins récompensée de succès. On ne peut, non seulement être autre, mais être vu comme autre aisément de nos jours. Tout ce que l’on fait devient signé de mortalité. Croit-on avoir accompli quelque chose d’unique, et saisit-on, via les médias, la télévision et l’internet, que nous ne sommes pas les seuls à l’avoir accompli. Comment expliquer sinon cette profonde envie de singularité, d’exploits, d’enregistrements ? L’envie de l’altérité. L’envie d’être unique dans cette altérité. Et l’envie d’être profondément reconnu dans cette altérité. La naissance de l’altérité se fait de manière volontaire.

Je ne défends pas la thèse d’un furor unique et prodigieux. Je ne défends pas l’idée d’une inspiration, divine ou d’un autre genre encore, qui s’infiltrerait dans les esprits et donnerait l’Idée. Tout un chacun peut avoir possibilité d’écrire et de créer, d’imaginer : le reste est affaire de savoir et de volonté. Le besoin de singularité et d’unicité est profondément ancré dans les esprits de chacun. Non pour se sentir meilleur, mais pour se sentir différent. Et moi d’être fier d’être aliéné, du moins aussi loin que je peux déclarer l’être ; et au-delà de cette fierté, de ressentir une profonde sensation d’apaisement. C’est tout ce qui me reste lorsque le monde me détruit et m’obsède, quand la colère me gagne. Ne me suffise d’être en présence d’un écran vierge et d’un clavier, ou d’une feuille et d’un stylo ; et brutalement l’envie me gagne. Le fais-je dans un espace public et soudain tout un chacun me regarde ; le fais-je dans un espace confiné, et je me sens comme interdit et confus. Me masturberais-je que cela n’aurait pas une autre influence sur moi.

Que l’on ose me dire que je fais des comparaisons hâtives, quand je parle du rapprochement entre écriture et sexualité, entre art et onanisme ; j’essaie de mettre des mots sur quelque chose. Quelque chose que je ne saisis qu’à peine, que je ne comprends qu’à moitié. Mais que je sens au plus profond de mon être, et que je défie de croire malsain ou irrationnel. Peut-être même n’est-ce que des idées, peut-être même n’est-ce que mon imagination. Peut-être n’est-ce que trop grand orgueil de se croire différent. Mais cette volonté ultime de se sentir autre est si bonne, si bénéfique, que je ne saurai la considérer autrement que salvatrice. Dieu me préserve du reste.
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Mer 6 Mai - 20:24

Je ne comprends pas tout dans ta démarche, mais je la trouve intéressante.
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Mer 6 Mai - 22:45

N'hésitez pas, bien sûr, à poser vos questions sur ce fil en particulier.

B comme « Barbarisme »

Définition

Barbarisme (nom) : Terme condamné par les puristes comme ne faisant pas partie du bon usage, issu le plus souvent d’une connaissance approximative de la langue. Se distingue de l’anacoluthe par l’involontaire de sa création, et de l’amphigouri par la persistance de la compréhension générale. Exemple : Le terme « transcendantal » est un barbarisme.

J’ai toujours eu une grande admiration pour les institutions qui étudient le fonctionnement logique de la langue. J’ai un grand respect pour ces théoriciens qui ont une observation réfléchie sur le langage, qui relèvent les exemples chez les auteurs. Certains hapax pourtant résistent encore et encore à l’interprétation. Pourtant, que l’homme du peuple l’utilise sans le vouloir, sans connaissance même de son existence, et sitôt le désigne-t-on ; et sitôt l’exile-t-on ; et sitôt dit-on qu’il a tort. Il y aurait-il donc un choix fait quant à la validité d’une expression ? Une telle sera formidable, fort bien trouvée, peut-être même passera dans la langue, la lexicalisera-t-on ; mais la même dans une autre bouche, même dans un lieu identique, même dans une belle répartie, meilleure peut-être que celle d’un Hugo ou d’un Valéry, sera conspuée et raillée. La répètera-t-on en vain, encore et encore dans ces dîners arrosés de curieuses libations, déformée : un tel imitera la voix du premier en caricaturant ses traits ; l’autre prendra une apparence incertaine que tout un chacun identifiera, excepté l’intéressé ; enfin, tout tombera dans l’oubli. L’invention seule ne compte guère. Les conditions d’invention ne comptent guère. L’homme seul compte. Que l’on prenne le premier avant qu’il ne commence sa carrière, qu’il jette son mot à la face du monde et qu’il observe : la plupart se tairont, certains ricaneront ; les plus puristes de tous enfin lapideront le malheureux. Qu’il devienne riche, qu’il édite, qu’il soit reconnu : et qu’alors il vomisse sa création. Tous, si ce n’est quelques rares attardés, ou les derniers puristes, se prosterneront.

Comment reconnaître un barbarisme ? Qui a le pouvoir ? Qui s’approprie le pouvoir ? Si je décide à présent que tous les mots que j’ai tressés jusqu’à maintenant, dans ce texte, sont des barbarismes, me faudrait-il tout réécrire ? Ou bien me faudrait-il reconnaître ma totale incompréhension des règles ? Me faudrait-il avouer que toute ma syntaxe est fausse, que je respecte les dires de mon professeur ou qu’au contraire je la défasse ? Je ne veux pourtant pas inventer le langage à la manière de ces surréalistes ; ni même le déconstruire comme le décomposé de « cratorse » (lira celui qui voudra). Je veux utiliser les mêmes mots, la même grammaire. Mais leur insuffler des sens autrement différents. Non remotiver les expressions figées ou toute autre glace de la langue ; les laisser tel que mais les considérer autrement, comme brusquement le reflet du miroir deviendrait un simple assemblage d’os et de chair : l’œil traverse la simple apparence de la personne et voit la réalité physiologique de l’être. Ainsi j’aimerai regarder le mot : non plus le mot lui-même, mais un assemblage disparate et pour tout dire inconséquent de lettres. Plus même de sons. L’écriture elle-même n’est-elle point cela : une vue sans cœur sur des mots sans substance, des assemblages de signes sans relations aucunes entre eux si ce n’est celles que l’on aura bien voulu leur donner ? Soudain, beaucoup de choses me semblent vides, et comme dénuées de tout sens commun.

Si tous mots sont barbarismes, si tous mots sont imbéciles : que me reste-t-il ? Serait-ce la mort de ce que je considérais comme le seul tremplin possible de communication ultime et sans compromis ? Et quand j’écrivais que le ciel était bleu, le devenait-il, même en pleine nuit, ou bien ne l’était-il que parce que je le savais et que celui qui me lisait le savait de même ? Créais-je le monde, ou bien ne faisais-je que le dépeindre ? Analysais-je les crises, ou bien ne faisais-je que le dessiner ? Apportais-je quelque chose de plus, ou bien ne faisais-je que rajouter une couche d’enduit à un mur qui jamais n’en a eu besoin ? Beaucoup de choses me semblent vides. Soudain, c’est toute une volonté créatrice qui semble partir en fumée. Ah ! Me souvins-je pourtant des premières fois que je me mis à composer. Je n’étais pas habité, je m’en rends compte à présent, par une folie créatrice ; mes premiers émois furent dans la rédaction d’histoires déjà contés par vidéos, par théâtre, par sons : et d’y apposer des mots. Ma réflexion à l’époque était de l’ordre du défi : pouvait-on tout dire par des lettres ? Pouvait-on retranscrire toute la complexité d’une scène de cinéma, la couleur, le ton, la parole, la musique, la profondeur de champ, en un mot ? En deux peut-être ? Ou bien trois ? Combien ? De quelles natures ? Pourquoi surtout, si cela était possible, choisir le mot plutôt qu’une autre forme d’expression ?

Je pris le parti de décider que tout était, d’une manière ou d’une autre, racontable. Qu’un mot est plurivoque, et que c’est la somme de tous ces sens qui permet d’atteindre l’encyclopédisme. Lorsque j’écris « formidable », je me rattache tant à la peur étymologique qu’à la grandeur néologique. Les sens se complètent sans pour autant se détruire, s’accumulent : il n’y a pas à proprement parler de redite. Je suis atteint d’une légère forme de daltonisme, que je ne saurai médicalement nommer ; ainsi, n’est-il pas dit qu’au même instant, je vois la couleur du ciel, s’il faut rester sur cet exemple, de la même façon que mon voisin. Et si je lui attribue le mot « bleu », cela désigne ma propre vision du monde. Mais, par un enchantement particulier, le même mot sonne différent à celui qui le lit, et il lui accrédite sa propre couleur. Tout un chacun voit ce qui lui convient.

Reprenons ma réflexion première : comment écrire une scène d’un film ? Surtout, comment sera-t-elle lue ? Je la décrirai de la manière la plus sincère possible, puis, on lira ; celui qui connaîtra l’œuvre reconnaîtra la scène, et ce sera bon ; celui qui la méconnaît l’inventera, et ce sera bon ; et si un jour ce dernier observe avec attention le film qu’alors il ignorait, sa vision n’en sera que modifiée par ce qu’il a lu auparavant. Sans le savoir, il fit l’épreuve du barbarisme : un terme incongru, incapable de restituer toute la normalité d’une émotion ou d’un objet, mais que l’on peut rattacher systématiquement à un élément du monde connu.

L’existence même du barbarisme me pose un sérieux problème. Certains mots existent pour leur beauté, tout comme il existe des pièces de peinture, ou de sculpture, qui n’existent que pour leur seul esthétisme. Il ne faut chercher le message nulle part, car il n’existe tout simplement pas : et ce serait tordre, dissoudre, neutraliser la beauté première de vouloir à tout prix rattacher une morale à une œuvre qui en est par essence dépourvue. Ainsi, un barbarisme, un mot inventé, peut l’être uniquement pour ses talents sonores ou esthétiques ; c’est un mot vide de toute compréhension. Je trouve ce point parfaitement fascinant.
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Mer 6 Mai - 22:46

Morphologie

Quand je prononce le mot « barbarisme », j’entends surtout « barbare », et par là « barbe », les deux mots ayant une étymologie fort proche. Le barbare est, pour les Grecs, l’autre, celui qui ne parle pas la langue du philosophe ; c’est un intrus vulgaire. Cette vulgarité nécessite une absence voulue d’hygiène ; et par là ne se rase-t-il point, et la barbe de le lui pousser. J’aime ma barbe.
J’avoue que primitivement, je me la fis pousser pour des raisons de commodités, et d’ennuis : je ne désirais pas me raser. Je trouvais la contrainte trop forte, cela m’ennuyait. Je décidais de prendre la solution de facilité. Je n’étais pourtant pas avare de ces voyages matinaux, voire nocturnes, dans les salles de bain : je sentais le savon de Marseille, et je découvris que le shampooing pouvait pertinemment bien servir à nettoyer cette pilosité qui grandissait de jour en jour sur ma face, d’abord comme un collier, puis comme un prophète. J’en prenais soin, je la taillais ci et là, m’arrangeais pour qu’elle pousse de manière homogène. Quand bien même cela restait un effort, je jugeais la dépense moins éreintante que le rasage pur et simple. Puis, me vint un jour un changement d’orientation estudiantine ; je faisais tabula rasa ; et je décidais donc tout simplement de devenir glabre. Mais au fur et à mesure du temps, la tentation me fut trop forte : et je me remis à patienter, du reste, avec l’aval de mon amie, qui me préfère, dit-elle, avec cette étrange pilosité.

L’on peut, de même que le mot, considérer la barbe sur deux niveaux : on peut y lire un message, de sagesse, de saleté, d’appartenance à un groupe ou à une école, comme une marque de fainéantise ; mais on peut également ne la considérer que comme une manière d’évoluer dans le temps et dans l’espace, comme un simple ornement esthétique. Ou comme le simple fait que l’on s’en foute. Je crois que c’est surtout ça. On peut prendre mon désintéressement pour du nihilisme ; mais c’est bien plus simple que cela. Le monde m’est partagé en deux : ce qui me soulève, et ce qui me laisse de marbre. Me laisser pousser la barbe appartient résolument à la deuxième catégorie. Que cela plaise à mon amie ou à mes proches, ce ne sont que des « dommages collatéraux » ; que cela me plaise de même. La seule raison valable est, peut-être, de me faire économiser une dizaine de minutes le matin avant que je ne parte étudier ou réviser, et encore. Ces dix minutes-ci, sans doute les aurais-je rattrapées tôt ou tard. L’on ne court jamais contre le temps, on joue toujours avec lui. Il n’est point notre ennemi : sans lui, rien ne se ferait, ou plutôt, tout se passerait au même instant. N’est-ce point une invention humaine des plus pratiques, qui fait que l’on peut voir le soleil se lever et disparaître, la barbe pousser et être rasée et repousser encore, et ce bonheur ineffable de voir son reflet dans le miroir évoluer au fur et à mesure du temps ? J’hésite à parler de néologie physique. Je reste le même, mais j’influe mon sens, et la perception que l’on peut avoir de moi. Le simple esthétisme renforce les amitiés, et amplifie les haines : rares sont ceux qui y restent purement indifférents.

Le barbarisme, peut-être dans de rares méconnaissances de la langue, et encore je puis douter de cela, est toujours issu d’une volonté sincère de plaire, d’abord à soi, ensuite aux autres. Parce que le mot plaît et flatte l’oreille et la bouche, on le lance en espérant trouver un public raisonnable qui saura saisir sa beauté pleine. J’ai une profonde admiration, pour cette raison, pour ma mère, qui avance qu’un mot devrait avoir le nombre de lettres qui lui plaît. Ne l’ai-je pas souvent entendu dire, après avoir proféré une grossièreté, que x lettres n’étaient pas assez pour exprimer toute la haine ou tout le dégoût qu’elle pouvait ressentir à cet instant ? Et ainsi de construire un mot valise qui ferait frémir le père Ubu lui-même, mais dont la force tant en beauté qu’en sens faisait frémir toute l’assistance. C’est là les seuls débordements qu’elle prétend se permettre, et je la crois : ne buvant que de l’eau et mangeant sa purée sans sel ou beurre, elle est catholique tant elle est universelle. J’ai un profond amour pour ma mère, non-œdipien mais bien comme un fils aime sa génitrice. J’espère être un bon fils. Aime-t-elle ma barbe, la considère-t-elle comme belle ou bien, comme moi, s’en fout-elle gracieusement ? J’espère qu’elle s’en moque. Une autre réponse me ferait, étrangement, beaucoup de peine.
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Jeu 7 Mai - 11:03

En vrac :

aliénation, altérité, étranger, barbare, barbarisme, borborygmes...

Rimbaud n'écrivit-il pas : "Je est un autre" ?

Et qui donc avait écrit "Il est difficile d'accepter l'abruti qui est en soi mais, comment vivre sans lui ?" ?

As-tu lu Un, personne et cent mille, de Luigi Pirandello ?

En voici un passage :

"Ne dites plus, ne dites jamais plus que l'approbation de votre conscience vous suffit.
Quand avez-vous commis telle action ? Hier, aujourd'hui, il y a une minute ? Et maintenant ? Ah, maintenant, vous voilà prêt à admettre que vous auriez peut-être agi de façon différente. Et pourquoi ? Vous pâlissez ? Peut-être reconnaissez-vous aussi à présent, qu'il y a une minute, vous étiez un autre ?
Mais oui, pensez-y bien. Une minute avant que ne se produise le fait qui vous occupe, vous étiez non seulement un autre, mais aussi cent autres, cent mille autres... Et il n'y a pas lieu d'en être surpris. Etes-vous sûr que vous serez demain celui que vous affirmez être aujourd'hui ?"
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Jeu 7 Mai - 16:28

Je reconnais n'avoir lu aucune œuvre de Pirandello, et cela doit sans aucun doute manquer à ma culture personnelle ; mais il me reste encore beaucoup de choses à lire. Encore un nom à rajouter à ma liste !

Pour reprendre plus posément l'objectif de cette démarche, je me suis rendu compte, au cours des différents textes que j'ai pu écrire que :

- d'une part, je ne sais jamais que parler de ma personne ;
- d'autre part, que je ne me connais finalement que peu ;
- enfin, que je me connais plus que quiconque.

Il m'a semblé y voir un certain paradoxe. L'abécédaire est un prétexte, à peine déguisé, de revenir sur ces questions comme autant de thèmes ; j'avoue que L'âge d'homme m'a quelque peu inspiré sur cette piste.
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Sam 9 Mai - 10:10

C comme « Cornichon »

Définition

Cornichon (nom) : Petit concombre que l’on consomme vert, confit dans du vinaigre. Par extension, désigne une personne peu intelligente, butor et primaire; dans ce sens-ci, il devient une insulte, un peu vieille mais qui fait souvent rire. Exemple : C’est un vrai cornichon que celui-ci, de croire que le vice mène à la vertu.

Un humoriste connu, que je ne citerai pas mais que l’on reconnaîtra et que j’apprécie beaucoup, commençait un de ses spectacles ainsi : « On dit que l’alcool conserve les cornichons. Les intelligents, restez ici, les autres, venez boire un coup ! ». Dieu, que cette phrase est belle ! Dieu, que cette remarque est juste ! C’est pourtant vrai, qu’à l’instar des cerises, l’alcool conserve les cornichons.

J’emploie peu cette insulte. Il m’arrive pourtant de jurer de façon un peu vieillotte : ainsi dis-je souvent « peste ! » pour exprimer un mécontentement passager, un grain de sable qui vient corrompre mes plans. Il m’arrive de même, d’abord par jeu puis, subrepticement je me rendis que cela rentra dans mes habitudes orales, de dire « certes », « oui-da », ou « or ça », y compris dans mes écrits et sans que je ne veuille produire un quelconque effet ; cela doit, quelque part, me donner un côté guindé que je ne méprise pas tant que cela, que je cultive même quelque part et qui parvient à me distinguer. J’ai une certaine phobie, pour le moins sartrienne, des « mots interdits » ; non car je les considère vulgaires, mais plutôt parce qu’ils sont surexploités et, par là, parce qu’ils perdent toute force énonciative. De fait, je ne les emploie guère pour exprimer une pensée haineuse, mais préfère me tourner vers des mots connotés peut-être comme moins grossiers, mais à la puissance encore existante : « imbécile », « idiot », « incapable ». « Cornichon » n’y est pas des plus présents, mais je m’en rends compte au fur et à mesure, c’est un manque.
Le capitaine Haddock, dans la bande dessinée Tintin l’emploie ci et là, et c’est une joie de le lire. Ce personnage, dans la bouche duquel le mot le plus quotidien peut devenir une insulte à part entière, trait qui parvint à distinguer le marin au panthéon des célèbres héros, est un de mes favoris : peut-être est-ce sous son influence que je pris également peine d’insulter sans grossièreté, en revitalisant les sens pleins de certains termes. Un tel s’aventure seul dans une entreprise déraisonnée ? Je le traite bien entendu d’imbécile, de « celui qui marche sans bâton » ; un étranger de sexe masculin m’importune, il devient un « drôle » ; je désire faire un commentaire ironique sur une belle fille qui m’apparaît comme un peu naïve, je l’appelle « pitchoune » (mot que j’apprécie, notamment, pour sa sonorité enfantine). « Cornichon » me semble pourtant pertinemment bien choisi pour certaines raisons, notamment ses attributs de solitude et d’alcoolisme certain.

Être un cornichon est un jugement de valeur qui porte moins sur l’intelligence ou la sagesse que sur le savoir. Est un cornichon celui qui pressent et défend une logique qui va à l’encontre du savoir actuel ou des expériences passées ; celui qui s’entête à croire en un fait qui fut, il y a longtemps, démontré comme faux. Croit-il que le soleil tourne autour de la Terre, ou bien que le cornichon et le concombre sont deux espèces distinctes, et il appartient à cette caste. N’est pas cornichon celui qui ignore ce que la masse ignore : le nombre est ici un paramètre pertinemment révélateur de l’appartenance ou non à ce groupe. Selon les époques, le cornichon peut donc être également dans le vrai, en attendant que la réalité soit démasquée : Copernic était un cornichon à son époque. A la nôtre, tous ses contemporains, si ce n’est ses élèves, étaient des cornichons. Justice au-dessus des Pyrénées etc.

Se faire traiter de cornichon demande tout d’abord une certaine humilité, qui consiste à vérifier si la parole proférée est effectivement fausse en l’état actuel des choses. S’il y a incertitude, l’insulte ne saurait porter efficacement. Une fois la vérification faite, le cornichon cesse de l’être ; ainsi les vrais cornichons restent ceux qui, en marge d’être naïfs, sont têtus. Ce sont des êtres difficiles à former. Ceux que le sage appelle vaguement « ceux qui ignorent qu’ils ignorent ». Le sage conseille alors de les fuir, car on ne peut les enseigner, mais du reste ils peuvent nous contaminer : la cornichonnerie n’est certes pas héréditaire, mais elle est contagieuse. Pour autant, cela serait faire œuvre d’intolérance de ne pas espérer remettre sur le droit chemin ceux qui sont atteints de ce trouble. Il convient de commencer à traiter leur entêtement avant toute autre chose ; et pour cela, plusieurs pistes peuvent être proposées.

La première consiste à laisser les cornichons dans leur ignorance jusqu’à ce qu’un évènement leur prouve, brutalement, leur erreur. Alors, finalement, pourront-ils potentiellement reconnaître qu’ils étaient sur un bien méchant chemin, et reviendront-ils vers de plus saines bases.

La seconde consiste à faire parler effectivement la force, à violence de témoignages, de menaces, de chantages, de torture même. Il suffit de convaincre les bourreaux, mais cela ne sera guère difficile, qu’ils travaillent pour une juste cause. Les résultats, quand bien même sont-ils assurés, péchent par un certain manque d’exigence éthique, hélas.

Enfin, l’on peut tout simplement considérer que la raison seule qui les habite, non, qui doit les habiter plutôt, est suffisamment forte pour les ramener dans le droit chemin. En marge d’un résultat purement aléatoire, l’insuffisance éthique, encore une fois, brille par son absence.

Il semblerait donc que seule la première des alternatives soit purement viable. Malheureusement, je doute que cela soit purement possible : il est toujours un échappatoire pour prétendre qu’un élément est contrefait, que le livre ou la vidéo mente, que l’expérience directe même ait été réalisée dans un contexte particulier qui ne vaut pas pour la règle générale, quand bien même aurait-elle été reproduite des dizaines, des centaines de fois. Que faire dès lors ? Poursuivre. Nous sommes toujours le cornichon de quelqu’un, ne serait-ce que dans l’attente d’une preuve satisfaisante qui démolirait ce en quoi nous avons toujours cru. En l’absence de preuve, en l’absence même de la possibilité d’apporter une preuve, il convient de comprendre que nous ne sommes pas un cornichon, malgré tout ce que l’on peut dire de nous.
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Sam 9 Mai - 10:11

Morphologie

Le découpage se fera certes de manière facile, mais je ne puis y voir autre chose : je perçois l’érotisme, pour tout dire surprenant, qui se niche dans ce mot. Pourtant, l’objet est loin d’une telle considération : tout au plus peut-on le considérer comme une représentation phallique, et encore, sa petite taille semble contredire durablement cette image. Alors quoi ? Simple hasard d’évolution phonétique, me dira l’un. Peut-être faut-il y voir plus loin. Ou reconnaître que je peux, contre moi, sans doute à cause d’un esprit un tantinet pervers, voir un référent sexuel dans le moindre des éléments qui m’entoure. Un tel objet est phallique, le second est une fente ; celui-ci est homosexuel, le dernier coprophile ; si on me tend la main, n’est-ce pas un pur objet de sadisme ? Je ne puis me défaire décemment de ce tracas qui, peut-être, du moins je le présuppose, est partagé par tout un chacun. Si le sexe ne décide ouvertement pas du monde, il marche côte à côte avec lui, peut-être pour notre plus grand bonheur malgré tout.

Je n’ai pourtant pas toujours été ainsi. Et, contrairement à ce que l’on pourrait penser, cela ne se déclencha pas suite à mes premiers émois amoureux, ou bien via l’apprentissage des plaisirs solitaires de l’adolescence. Cette crise remonte peu avant je le présume, quand le mot et l’acte étaient encore des instruments mystérieux et pour tout dire tabous, que je ne devais jamais prononcer, auxquels je ne devais pas penser et surtout pas y faire référence : on me toisait du regard, me tapotait souvent sur l’épaule en m’assurant que cela n’était « pas de mon âge ». Tous les enfants n’aspirent qu’à une chose, grandir : s’ils pressentent qu’un élément en particulier, la drogue, la folie, l’amour, peut les aider dans cette quête, ils s’y jettent cœur et âme. Interdire quoi que ce soit à un gamin, on le saura, c’est l’inciter à la transgression, d’autant plus si le seul argument mis en avant est celui de l’âge. Ainsi, très tôt, me suis-je dit, sans jamais être aujourd’hui démenti, que voir le « mal » tout autour de moi n’était pas seulement faire preuve de perversion, mais étrangement de la plus grande des maturités.

Quelque part, ai-je tort de lire partout autour de moi des éléments renvoyant à la sexualité la plus élémentaire et à la plus bestiale ? Ai-je tort de me croire dans un monde où ces signes pullulent, où on les cultive et où on ne cherche pas même à les dissimuler ? A vrai dire, il devient plus délicat de nos jours de lire un message où ne se trouve aucun référent à la sexualité. C’est si simple, si facile ; et quelque part, si distingué. Ça donne l’impression d’être entre initiés, bien que chacun ne soit dupe du phénomène néanmoins. Ainsi peut-on légitiment ériger les choses, en faisant croire que l’on partage un rêve de connaisseur ; et moi d’être comme la masse, et de persister à vouloir être pourtant différent et pervers.

Est-ce être un cornichon de ne pas voir ces provocations et ces messages semi-cachés ? Dans la majeure partie des cas, je le pense sincèrement. C’est faire œuvre d’une naïveté surfaite qui ne trompe personne, pas même celui qui s’y essaie : et passer pour un « cul béni », pour un but que je ne comprends pas. Les mœurs évoluent, la manière de parler de tout et de n’importe quoi de même, il ne faut s’en choquer. C’est dans l’ordre naturel des choses. De fait, le cornichon qui prétend ne pas lire ces messages ne parvient qu’à se rendre ridicule en allant contre la forme la plus primaire de civilisation. Il tend à maintenir le tabou certain qui peut exister encore sur certains faits, amplifiant ainsi sa puissance ; alors que la civilisation tend, par définition, à rationaliser les évènements. Non juger digne ce qui ne mérite pas de l’être, le tolérer sans doute serait largement suffisant pour éviter les débordements. Tuer un autre être humain, quel qu’en soit la raison, sera toujours indigne ; la rationalisation consiste à considérer le pourquoi et le comment, et à hiérarchiser les crimes. Faire l’amour sera toujours digne ; la rationalisation consiste à prendre en compte comment et avec qui, et à hiérarchiser l’acte amoureux. Et tout comme certains crimes peuvent aboutir à une forme de légitimité (doit-on cautionner le meurtre d’un dictateur ?), certaines amours peuvent, à leur tour, devenir illégitime (cautionnera-t-on un jour la nécrophilie ?).

Ces réflexions sont « bas de plafond », certes. Je ne saurai les ornementer d’un drame symboliste pur ou d’un poème grandiloquent mettant en conflit la conscience première de l’être et la raison d’état. Je n’en ai point le talent, et au-delà, je n’en ai point l’envie. Tout d’abord, il me convenait de m’y essayer, et je m’aperçus que cela ne menait à rien ; j’ai donc décidé de ne plus enrober les pensées qui pouvaient me venir, tout au plus ne les justifié-je que d’un quelconque prétexte. Dois-je écrire sur la politique et les peuples, j’invente le journal d’un homme d’état quelconque. Cela suffit. Peu importe le reste, n’est-ce pas ? Tout un chacun connaît l’histoire de Frankenstein, composée par la belle Shelley. Qui se souvient, parmi ceux qui l’auront lu (moins nombreux que ce à quoi l’on peut attendre, je le crains), du magnifique jeu d’enchâssement des récits qu’il exploite, celui de cet explorateur qui découvre le scientifique, le récit du scientifique, le récit de sa créature, et la fermeture quasi mécanique de tous ces récits ? En revanche, tout un chacun connaît la substance du texte. Le cornichon inverserait la tendance. Il prétendrait ne pas connaître l’histoire, mais saisir avec tact la mise en abyme géniale du texte, tout comme ceux qui ne voient dans Les faux monnayeurs de Gide que le fait qu’il s’agisse du seul « roman pur » de son auteur, et ne connaissent absolument rien de l’homosexualité d’Édouard.

Dieu me préserve de cette masturbation intellectuelle ! Je la laisse à ceux que ça concerne.

Dans mon petit jardin, je ne fais pousser que des laitues, des tomates, des poireaux et des fraises. Les pommes poussent sur les arbres. Toujours.
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Sam 9 Mai - 11:01

Tout écrivain ne parle jamais, au fond, que de lui. L'art du grand écrivain - et en particulier du grand romancier - est de le faire sans que son lecteur s'en rende compte.

Prenons "La Joie de Vivre", de Zola : le personnage de Lazare présente la dépression et les angoisses qui attaquèrent le romancier lors de la maladie et de la mort de sa mère, à laquelle il était extrêmement lié.

"David Copperfield", c'est "Charles Dickens." Nombre d'épisodes de l'enfance de David, comme le travail que celui-ci effectue dans une usine de cirage notamment, ainsi que les pages où l'enfant vagabonde seul à Londres, tout cela, Dickens l'a vécu. Le premier mariage de David Copperfield, c'est le mariage malheureux de Dickens. Mr Micawber et sa faconde ne représentent qu'une façon d'exorciser tous les côtés négatifs du père du romancier.

Victor Hugo se voit très bien en Jean Valjean. D'ailleurs, Hugo se voit dans tous ses héros !

Quant à ce qui sépare ces trois-là d'un Philippe Sollers qui, lui aussi, ne parle que de lui, ma foi, c'est le génie, lequel n'est peut-être pour un écrivain que la faculté de maîtriser son ego et de le refaçonner le temps d'un roman. Mais si ça se travaille, ça ne s'apprend pas : on possède cette faculté ou on ne l'a pas.
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Ven 15 Mai - 16:45

Merci pour vos réponses. Voici la suite de cet abécédaire :

D comme « Dandy »

Définition

Dandy (nom) : Homme se piquant d’une grande élégance de toilette et de manières. Par extension, se dit d’un individu se réclamant du dandysme. Le dandysme se définit selon l’écart par rapport au groupe : sera dandy celui qui érigera au rang de mode un élément anodin du comportement gestuel ou vestimentaire. Exemple : Les punks sont les dandys de l’époque moderne.

Encore cette question de l’écart et de l’autre, cette fois-ci traitée de manière plus particulière, puisque réduite à la stricte question du dandysme. J’ai eu une période de dandysme prononcé. Je m’étais fait une pochette de chemise constituée de trois cartes à jouer brûlées, tenues entre elles par deux trombones judicieusement placés. Un roi de cœur, un roi de pique, et une dame de carreau. Je ne m’explique pas ce choix. Peut-être n’était-ce que du hasard, peut-être était-ce un sens connu de moi seul. Je me l’ignore. Mais en apposant cette pochette que personne, sans doute, ne remarqua jamais, je ne pouvais faire autrement que me sentir incroyablement fort, incroyablement puissant : j’étais unique. Pas un autre dans la rue, du moins aussi loin portais-je mon regard, n’avait sur lui cette marque qui devenait à la fois distinctive, car connue de moi seul, mais également restrictive, car non suffisante pour me définir. Le dandysme a de ces paradoxes que j’aime : si la marque devient reconnue, elle cesse d’être un attribut d’une caste et se répand ; si la marque est connue, ce n’est plus du dandysme. Ainsi peut-on aisément définir deux éléments qui permettent au dandy de l’être tout simplement : d’abord, la joie de l’écart, soit l’exploitation détournée d’un code commun. Met-on une bague non au doigt, mais en collier, c’est du dandysme. Ensuite, la création sublime de nouveaux codes, visibles mais dérangeants, si bien qu’on n’ose le reproduire. Les teintures d’un rouge violent, doublées d’une coiffure à crête, c’est du dandysme. On saisit pourquoi je considère les punks comme les derniers relents de cette apparence dégénérée qui, peut-être, puise ses sources dans les religions les plus lointaines, mais qui ouvertement devint formidablement populaire à la fin du dix-neuvième siècle (je m’apprêtais à écrire « à la fin du siècle dernier » mais, hélas ! le temps m’aura rattrapé). Monsieur de Bougrelon est sans nul doute celui que j’apprécie le plus... « Moi, la Joconde, elle m’aspirait tout ». Quelle présence ! Et quelle justesse !

Il m’arrive encore d’en croiser en rue. Observation fâcheuse, il me semble être des derniers à les reconnaître. Tout autour de moi, personne ne lève plus l’œil. J’ai parlé en « A » de la difficulté singulière à devenir « autre » de nos jours, c’est peut-être ici la meilleure des preuves que je puis apporter à ce que j’avance. Quand l’esprit rencontre un dandy, il a une fâcheuse tendance à s’évader. Brusquement, il n’est plus raison, il n’est que regard : quelque chose attire l’œil sans savoir précisément quoi. On se tord le cou au risque de passer, mais baste ! pour un malappris, seul le coin de rue nous enlève à cette condition. Revenant alors dans le troupeau des « normaux », l’intelligence reprend le dessus. L’analyse se fait, parfois courageusement, parfois plus simplement, et on saisit le détail, car parfois il est solitaire, qui nous dérangea. On sourit doucement, ou bien on s’esclaffe : mais je crois que chez tout un chacun, il y a un certains temps de latence pour que la réaction se fasse. Ce n’est tant un manque de savoir-vivre qu’une réaction purement naturelle : il s’agit de faire la mise au point.

Pour autant, il existe plusieurs caractéristiques du « dandy à travers les âges ». Tentons de les recenser : ma vision en sera certes personnelle, mais je persiste à croire que, quelque part, l’on puisse retrouver certains mythes qui ont fait date, influencés par des iconographies et des descriptions diverses. Je ne prétends pas inventer le monde, le dépeindre, juste : si seulement j’y parviens, ce sera pour moi une grande, une fort grande victoire en vérité.
Le premier élément qui me vient sitôt à l’esprit est le chapeau. Je ne saurai concevoir ce monde sans chapeau ; non contraint de rehausser la tête d’un accessoire fort sympathique, il a du reste la merveilleuse qualité de paraître plus intelligent qu’on peut l’être réellement. En cela convient-il d’être cruellement remercié : rien de plus.

Un autre élément est la canne, que j’associe sans commune mesure tant au dandy qu’au cuistre. Une canne est, à l’instar d’une cigarette, l’extension nécessaire et pour dire malicieuse du bras et de la main. L’on croit pouvoir alors saisir tout ce qui se présente devant nous, sans s’en offusquer, comme si tout cela n’était finalement que bien naturel. À raison ou à tort ? Qu’importe.
Le dernier élément que je juge primordial tient dans la coiffure, coiffure qui, bien évidemment, doit ne pas se révéler tant que le couvre-chef est en place, mais doit se dévoiler au contraire une fois celui-ci enlevé, comme si on relâchait la bête de son antre après avoir soulevé la grille. Longues mèches multicolores descendant en panache sur le front et les joues, front chauve orné d’une crête horizontale ou distordue, autres bizarreries encore, je m’attends précisément à ce à quoi je ne m’attends point. De la surprise, que diable !

Le dandy tend à entretenir l’art malin, et pour ainsi dire difficile, de la surprise. Surgit-il là où on ne s’y attend pas, revient-il sur les lieux de son crime, se fait-il attendre et n’apparaît-il pas au moment où on ne le croyait pas possible. Si le dandy peut être en retard à son enterrement, nul doute qu’il mettra tout en œuvre pour y parvenir. Et, quelque part, glacé mais les yeux ouverts et fixes, de voir les réactions étranges parmi l’assistance. Peur, doute, rire, colère. Le dandy est l’être qui soulève l’émotion par excellence, celui face auquel on ne saurait rester impassible. Que je comprenne, dès lors, que les auteurs malheureux travaillent leur apparence, pour soulever de plus en plus de cœurs ! Quand l’écriture alors ne suffit plus, ou quand au contraire elle ne suffit que trop (Alfred Jarry ne signait-il pas ses correspondances, à la fin de sa vie, du nom d’Ubu ?), il faut bien se rabattre sur quelque chose. Le dandy deviendrait alors un être malheureux, incapable d’atteindre par l’écriture, la parole, le dessin, ce qu’il souhaite réellement : de l’attention.

Se méfier, je dois m’en rappeler, des artistes qui, trop ouvertement, affichent leur dandysme. S’interroger surtout : si ce dandysme était présent avant leur art, alors leur art n’est qu’une exploration de ce dandysme et il est légitime. S’il est postérieur, ce n’est qu’un peu de publicité malhabile. Qui osa écrire un jour que la personne valait mieux que les textes ? Je ne devrais peut-être pas accuser à tort et à travers... peut-être l’ai-je fait moi-même, ici ou ailleurs. Peste. J’ai absolument besoin d’un témoin de conscience.
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Ven 15 Mai - 16:45

Morphologie

Le dandysme s’intériorise : on ne peut le trouver que « dans » l’être. Et bien que sa manifestation soit extérieure, son identité réelle est, quant à elle, bien intérieure. Ainsi peut-on être dandy dans l’âme, sans jamais pourtant n’en avoir montré le moindre signe ; et ainsi peut-on, tout aussi bien, jouer au dandy sans l’être sincèrement. Loin d’être un dogme, une thèse, une philosophie, une secte, une religion, le dandysme est un art de vivre. Il ne saurait prétendre à plus. Il n’y a pas de concepts « dandystes » : ses règles sont purement esthétiques. C’est un tour de parole, c’est une manière de décrire le monde. Je me souviens cette anecdote, racontée par un proche, dandy parmi tous, alors qu’il se trouvait dans un certain bar d’une certaine ville. Accoudé au comptoir, un bloody mary à la main, un bol de cacahouètes non loin, il se reposait et goûtait à la tranquille quiétude de la nuit. Son regard se promène, et soudain « alpague-t-il » (selon ses propres termes) les yeux blonds d’une charmante demoiselle verte. Son intérêt va grandissant, tandis qu’il la foudroie sur place, plongeant son cœur, et le reste, dans la charmante créature. Celle-ci se reposait, seule à une table, devant ce qui devait être un russe blanc (mais sur ce point, il ne pouvait être affirmatif). Elle remarqua rapidement l’insistance de l’intérêt porté sur elle et, peut-être flattée, peut-être gênée, mais dans tous les cas dame charmante et fort bien élevée, se leva-t-elle pour sermonner mon ami.

« Monsieur, dit-elle, j’aimerai vous demander d’arrêter de me dévisager.
— Mademoiselle, répliqua sans faillir mon compagnon, je ne vous dévisage point ; je vous envisage. »


Dieu que le mot fut bien trouvé. Le dandysme, parfois il m’arrive de le penser, peut être une expression d’un certain esprit français, fin et cultivé, un rien gaillard dira-t-on sur les bords, pourquoi pas ? Le mot juste qui tombe juste, le calembour facile, la paronomase élégante, la contrepèterie parfois un peu osée. Tout propos est apte à un rire ou à une franche rigolade. Ce sont des êtres rares et recherchés pour les tables, ceux qui font de leur intelligence non une arme, mais un ornement. Et avec quel talent l’exploite-t-il ! Le même ami me fit part d’une réflexion pertinente sur le langage ; sans le savoir, il répétait mot pour mot ce que me dit feu mon arrière-grand-père, alors que je n’étais qu’un enfant : « Si le mot que tu veux utiliser n’existe point, invente-le ! ». Beaucoup de choses changèrent alors dans ma vision du monde. Les mots ne sortaient pas ab nihilo, ils avaient été inventés, parfois par un curieux effet de transparence, il fallait bien imiter par la forme l’objet (je pense notamment à Ponge et à son étude sur le mot « Verre », particulièrement brillante). Moi qui présupposais alors, puisque personne ne s’étonnait de leurs emplois, que les mots avaient toujours été ainsi. Certes, je savais qu’auparavant, dans les contrées qui sont sans doute les miennes, l’on parlait Ancien Français, avant encore Latin, avant encore autre chose toujours ; mais je considérais ces verbiages comme des amphigouris étranges, des langues isolées. Quelques similitudes se lisaient ci et là : mais je prenais cela pour du hasard. J’ignorais alors qu’évolution et indépendance marchaient souvent de pair, sans se combattre. La langue de nos grands-parents était certes bien différente de la nôtre, au point d’en être une à part entière ; mais elle était le terreau sur lequel se base le système que j’exploite présentement.

Le dandysme langagier, qui va toujours de pair avec un dandysme d’apparence, (il deviendrait sinon barbarisme), est l’invention que j’estime parmi toutes au sein de mon unique panthéon. Ce n’est pas un langage de création, c’est un langage de construction ; il ne s’agit pas d’écrire neuf, mais de parler neuf. Ce sont les associations qui font que le tout est cohérent. Les poètes sont des dandys ; les surréalistes sont des dandys. Le cadavre exquis est leur jeu préféré. Récemment, en la ville que je fréquente actuellement (mais que je quitterai bientôt, elle me devient trop étouffante), un groupuscule inconnu afficha ci et là sur les murs de violentes affiches issues, je le suppose, de ces manigances. L’une d’elle me transporta. « Les rouges à lèvres parlent de sécession quand les lions bavards jouent à la guerre ». L’alliance est prodigieuse. Sens vide, pourra-t-on dire ; et peut-être même supercherie, compte tenu du lien sémantique fort qu’il réside dans la phrase. De même que ces expériences d’écriture automatique ; Les champs magnétiques eux-mêmes sont soumis au doute pour certaines pièces. Mais la beauté globale devrait pourtant faire taire les détracteurs. La beauté permet de détruire les incohérences. En état de tyrannie ou de désespoir, l’acte de beauté fonde la liberté. L’espace, oh, l’espace d’un unique instant, le ciel se met à grandir et la terre l’appelle de ses vœux. Et tandis qu’au loin s’ébattent considérations et violences, l’Idéal de beauté pure, incompréhensible, inaccessible, s’imposant comme le soleil de midi sur le partage septentrional, sourd brutalement et répand sa rousse semence.

Ouvrons l’œil : les dandys véritables reviennent, surgissent encore. Ne l’ébruitons pas, cela pourrait les effrayer. Mais gardons les esprits clairs : rien ne sera perdu.
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Mar 19 Mai - 10:07

E comme « Étonnement »

Définition

Étonnement (nom) : Vive surprise teintée d’admiration. L’étonnement est un sentiment globalement positif, qui se produit souvent face à un acte héroïque ou courageux. Exemple : Que l’on ait pu vaincre l’Everest me causa un grand étonnement !

Je fus souvent étonné au cours de ma jeune existence. Étonné devant le courage et l’abnégation, ceux de mes proches, puis de ces figures héroïques qui, de récits en récits, deviennent héros nationaux ou hérauts de République. Mon adolescence fut bercée d’étonnement face à ces êtres qui, alors que tout semblait perdu, parvinrent à surmonter peur et souffrance. C’est le blessé qui, malgré ses entrailles fumantes, parvient à se redresser et à achever le tyran d’un désormais illustre coup de baïonnette ; c’est le prêtre noir qui, seul contre tous, lève son point et libère tout un peuple ; c’est l’enfant qui, n’ayant pour seule arme que ses mots, fait s’émouvoir le juge impassible. J’ai souvent souhaité, non pas être de leur bord, car je me sais lâche et couard, mais plutôt voir de mes yeux leurs exploits.
Car on les relate. On les raconte. On les perçoit par la télévision ou les journaux. Mais jamais je n’aurai été témoin, de visu, de leurs exploits, y compris de ceux de mes parents. L’étonnement vient de la surprise, la surprise de l’inattendu ; si on côtoie ses proches, si courageux soient-ils, on ne peut être étonné. On sera admiratif. Or, précisément, c’est l’étonnement que l’on recherche. Si l’admiration dure dans le temps, l’étonnement est un sentiment ponctuel. C’est cette ponctualité-ci qui est recherchée : personne ne souhaite demeurer dans l’obligation d’être à l’image d’un autre, aussi prestigieux qu’il puisse être. Les complimenteurs constants sont ennuyeux : ils jugent le moindre de leurs actes en regard de celui de leur modèle, et jamais ne finissent de progresser. L’étonné, en revanche, se hisse un temps au niveau qu’il brigue ; et une fois atteint, s’en délaisse, car devenu ouvertement meilleur. C’est un état d’esprit que je préfère.

Que je tente de me souvenir du premier « héros » qui m’étonna. Je crois décevoir, mais j’ai une très forte amitié pour le personnage de Batman, alias Bruce Wayne. J’aime la mythologie de nos super-héros ; depuis fort petit, je les côtoie avec plaisir ; entre tous, c’est bien celui-ci que je retiens et que j’élèverai toujours au rang de mes favoris. Patiemment, il fut le premier qui m’étonna ; et pour cette raison, il reste un de ceux qui me donna un souffle certain. L’aventure qui fit battre, plus que jamais, mon cœur de jeune homme, ressemblait peu ou prou à celle-ci.

Un super-vilain, bien plus dangereux, lucide, et raisonné que les autres était parvenu à acculer son adversaire de toujours au sein de son repère secret. Après avoir vaillamment, et sans user de coups bas, mis à terre Robin et Batgirl, un face à face torride débute entre les deux images de la force brute : la méchanceté diabolique, car maîtrisée, et la bonté diabolique, car sourde de fureur et de vengeance. L’assaillant connaissait depuis longtemps l’identité secrète du héros : et se faisait-il un malin plaisir de l’appeler non pas, comme tous ceux face à qui il eut à combattre, par son sobriquet privé, mais bien par son nom public. Brutalement, le combat se retourne ; fatigué mais exaspéré, Batman décoche une série d’uppercuts qui déstabilisent tant le vilain qu’il tombe à la renverse et manque de sombrer au fin fond d’un de ces précipices qui ornent la Batcave. S’accrochant avec désespoir à une roche saillante, il implore à présent son bourreau, mettant en avant sa quête déraisonnée de gloire et de richesse, son enfance malheureuse, son besoin de reconnaissance. Il achève son émouvante tirade, et je puis assurer que je pleurais dans mon fauteuil, par un tonitruant : « Bruce Wayne ! Ne me laisse pas mourir ! ». Et le héros de répondre, grinçant des dents et donnant un dernier coup de pied achevant de faire trébucher le malotru : « Je suis Batman ». Fin de l’épisode, le super-héros en sang, à genoux face au rien et à l’ombre, les dégâts de la bataille tout autour de lui, regarde péniblement l’abîme. Tandis que l’écran fond au noir, je ne peux que fondre en larmes.

Au moins deux éléments m’étonnèrent dans ce final assourdissant. D’une part, la mort véritable, montrée et sans issue possible, car à la fois symbolique et physique ; si le masque était tombé, et si Bruce Wayne avait tendu la main, quand bien même la pierre se serait brutalement effritée, alors tout aurait été sauf. Mais c’est bel et bien l’alter ego sombre qui provoque le décès. Ce canon sortait des schémas classiques que je voyais dès lors à la télévision, notamment dans les émissions destinées à la jeunesse. Ensuite, la réponse m’étonna. Le cœur avait choisi, la raison de même : l’homme s’affirmait selon son image secrète, et non tel qu’il était né. Étonné de voir que non seulement l’on pouvait changer, évoluer, mais également que cette évolution pouvait être assez durable pour s’ancrer définitivement en soi. Je voulais changer. En bien, évidemment.
Par la suite, je me mis à croire en une identité secrète profondément ancrée dans mon sein. Un « Batman » caché, inconnu, mais qui n’attendait qu’une faiblesse de ma présence publique pour surgir. Je ne savais, bien entendu, de quoi il aurait l’air. À présent, je me doute qu’il a un lien certain avec cet « âge d’homme » dont parle Leiris dans son ouvrage phare, ou bien qu’il est similaire à ce revirement de Célimène dans Le Misanthrope (du moins, je l’espère). Il s’agit tout simplement de l’abnégation. Je me borne à croire que les âmes, que les bonnes âmes du moins, sont toutes porteuses d’un super-héros dissimulé en eux. Mais qu’il faut un évènement, ici ma rencontre avec cet heureux épisode d’une série télévisée, pour qu’un déclic s’opère et que la nécessité du changement apparaisse comme évident. L’étonnement n’est rien d’autre que cela : le processus grâce auquel l’âme et l’esprit s’élèvent et grâce auquel le corps enfin s’apaise.
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Mar 19 Mai - 10:08

Morphologie

Dans ce mot, j’entends surtout « tonne » et « tonnerre », le feu du ciel qui le déchire et le broie, qui semble même le scinder en plusieurs parts inégales. C’est la lumière vive qui brusquement tout éclaire, et qui tout aussi brusquement tout éteint. Ceci confirmerait mes dires sur la ponctualité du phénomène, sur sa puissance également. Et cela soulève en moi tout un univers, tout un paysage, qui emprunte fort à ces mers en furie prisées des romantiques, à ces ruines médiévales recouvertes de lierres et de ronces, à un timide air de flûte qui s’échappe d’un bosquet et dont la provenance, encore aujourd’hui, reste un profond mystère. Le tonnerre est également l’incarnation d’un Dieu, Thor, Jupiter ou Teutatès, irrémédiablement liés au panthéon que je m’amuse à recréer à la moindre occasion. C’est le bras tendu qui, sans appel, fait trembler les Hommes et leur fait se souvenir, tandis que jeunes ils hurlent de peur dans leurs chambres et que vieux ils regardent tomber avec tristesse l’eau du ciel, qu’ils ne sont que peu de choses.
Sans savoir précisément pourquoi, j’associe le tonnerre à une soirée très particulière de mon enfance, non pour ce que j’y ai vécu, mais pour ce qu’on m’aura raconté. Il faisait orage depuis plusieurs heures déjà ; la soirée commençait à peine, mais le ciel était sombre, sombre ; on se serait cru en pleine nuit. Tonnerre et éclairs, pluie battante, vent hurleur ; je me distrayais comme je le pouvais, me plongeant dans la lecture d’un album de bande dessinée, essayant d’oublier la colère divine. Mes parents et mon frère, non loin de moi, discutent de tout et de rien devant une tasse de thé, de café fumant pour mon père. Régulièrement, je saisis une parole ou un regard : malgré moi, je m’intéresse à la conversation. Ma mère évoque une anecdote que lui raconta la mère de son mari. Tandis qu’un soir, semblable à celui-ci, elle vaquait à quelques travaux de toile dans son salon, un éclair frappa sa cheminée et une boule incandescente descendit jusqu’à chez elle, avant de s’enfuir en brisant une fenêtre, brûlant tout sur son passage. Ma grand-mère eut même la main droite sévèrement touchée, mais crut instantanément à un avertissement solennel. Montant voir ses enfants qui déjà étaient endormis, elle s’aperçut que sa fille ne respirait plus, suite à un œdème malin déclaré brusquement. Elle parvint à la ranimer in extremis, et loua trois fois le Seigneur.
Je n’étais pas encore des plus croyants à ce jeune âge, même si je pressentais déjà une certaine sève en moi. Ce récit, parmi d’autres, acheva de me convaincre de l’existence d’une présence supérieure, que je ne nommerai jamais, mais dont je ne renie pas plus l’existence. Je m’imaginais pertinemment bien la scène, je la visualisais tant mes cauchemars furent habités de boules de feu toute la nuit durant. Plusieurs fois je m’éveillai tremblant, en sueur, vérifiant si tout était bien en place autour de moi. À présent, je ne puis voir un éclair ou entendre le tonnerre sans repenser à cette anecdote et me sentir, quelque part, meurtri.

Le tonnerre est un bruit qui ressemble à une vague. Il monte et une onde de choc se fait alors sentir. L’étonnement semble suivre le même chemin : c’est un bruit sourd qui rampe le long du sol, monte aux arbres, fait frémir les feuilles. Soudain il nous touche, et nous en sommes ébranlés. Le temps d’accomplir la quête, et l’étonnement poursuit sa route sans faillir. Le cœur est transpercé de haut en bas. L’étonnement est progressif, et sa force ne diminue qu’une fois son paroxysme atteint. L’étonnement est, de même, d’une rapidité monstrueuse. À peine a-t-on le temps de l’apercevoir que déjà nous sommes touchés, tout comme, en ces orages monstrueux, l’éclair et le tonnerre sont conjointement liés, et sitôt a-t-on vu le premier que déjà le second surgit.
Le bruit, surtout, de l’étonnement, reste profondément en mémoire. C’est un cri tout d’abord tu, intérieur, qui monte du ventre. Il se propage à tout l’organisme avant d’atteindre finalement la bouche qui éructe, selon les personnalités et les plaisirs de chacun, une injure ou un souffle unique entre tous. Chaque seconde, je me plais à le croire, un tel cri surgit quelque part en ce monde. Il faut être attentif. Derrière le chant du coucou, derrière le bruissement des arbres, sous les pavés, derrière les murs, tout un chacun finit par s’étonner. Se méfier, notamment, de celui qui jamais ne s’étonnera : car il prouverait ainsi qu’il n’est pas homme capable d’amélioration. Celui que rien n’effraie, celui que rien ne surprend est un être trop intelligent pour évoluer. Il faut fuir de telles personnes : leurs influences seraient néfastes, l’émulation ressentie à leur côté nulle. Et soudain, tout ce que l’on croyait comme juste disparaît, et ce qui reste ne nourrit guère que les porcs, ou ceux qui déjà ont tout.
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Nouvel essai - Abécédaire

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