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Nouvel essai - Abécédaire

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Mathieu G.
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Ven 3 Juil - 19:28

Carla a écrit:

Jokari est, me semble-t-il, un mot basque, non ?


Non que je fasse de sérieuses recherches pour cet abécédaire (vous le verrez dans les futures entrées), mais j'avoue avoir regardé pour ce terme et mon dictionnaire d'étymologie ne le référence nullement, et je ne connais aucun autre dérivé (mis à part "jokariste", pour un joueur de jokari, et encore). Après recherche sur Internet, le mot semble bien d'origine basque... ce qui confirme son aspect atypique, compte tenu de l'incertitude qui résiste sur cette langue.


millie a écrit:

L'illusion est-elle réelle ?
Et finalement, puisqu'on ne maîtrise pas tout, n'est-ce pas là qu'on est le plus sincère ? Dans un "mensonge" qui dit peut-être plus qu'une "vérité" ?


Je présume pourtant que la littérature, que la Lettre en elle-même, garde une force d'affirmation incroyable. L'on prête beaucoup de crédit à ce qui est écrit, plus peut-être que par l'image qui peut se truquer et la parole qui s'oublie : écrire semble plus "académique", et donc plus proche d'une forme de vérité normée et acceptée. Je doute que ce consortium sur l'illusion de l'écriture, du reste, soit consciemment accessible à tous, même aux plus fins ; et le cas échéant, voir le mensonge sous la vérité apparente peut empêcher de voir la vérité qui se glisse sous le mensonge qui est sous la vérité visible, d'où ma question : comment parvenir à circonscrire, toujours, non ce que l'auteur dit, mais ce qu'il ne dit pas ?
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Dim 12 Juil - 23:34

Voici la suite de mon abécédaire.

K comme « Kaléidoscope »

Définition

Kaléidoscope (nom) : Appareil à première vocation scientifique, détourné de nos jours en jouet, composé d’un tube opaque garni de nombreux miroirs ou surfaces de réfraction, parfois amovibles, grâce auxquels les utilisateurs peuvent contempler de curieux jeux de reflets. Exemple : Un kaléidoscope représente un monde infini au sein d’un espace fini.

Il y a de la magie partout. Dans un kaléidoscope plus qu’ailleurs sans doute. Je n’en ai jamais touché. Je n’en ai jamais possédé. Mais les nombreuses représentations que je peux trouver éveillent en moi des sensations étranges, à chemin entre l’admiration pure et l’étonnement élaboré. J’essaie de retrouver le parcours, linéaire bien que complexe, de la lumière parmi ce jeu de miroirs ; je me l’imagine allant de l’un à l’autre, revenir sous un angle différent, repartir encore, et cela jusqu’à l’infini. Les combinaisons sont nombreuses, innombrables ; et cela me plaît.
On me dira, et j’entends déjà les commentaires, que l’image est usée, que je ne fais rien de neuf. Certes. Ce n’est pas là ma stricte prétention. Si je ne puis exploiter l’objet comme métaphore, j’espère du moins l’utiliser comme prétexte ; prétexte à dire ce que je ressens devant une telle vision. Cela, on ne peut me l’enlever, et je le défendrai bec et ongles.

Ce qui définit, je crois, le plus un tel objet est moins l’astuce physique employée que les couleurs bigarrées qui ressortent alors : pastels, bleus et rouges, jaunes souvent. Ce n’est pas la nuance des tons qui frappe, car ceux-ci restent on ne peut plus simples, mais bel et bien leur assemblage. Cela me fait songer, en atténuant mes propos bien sûr, à ces toiles pointillistes qui, par effet de juxtapositions, créent de sublimes diadèmes. De près, l’on ne distingue rien de plus qu’un amas ; mais que l’on s’éloigne, et l’oeil ajoute, soustrait, multiplie. Et la réalité nue s’offre alors à nous. Qui sait si ce n’est pas réellement comme cela que la couleur nous parvient, que les atomes sont colorés : que les dizaines deviennent des milliards, et que ce que l’on considère comme uni n’est rien qu’amalgame ?
Un kaléidoscope serait alors non une création, mais une loupe. Qu’on le glisse sur une surface plane, et que l’on observe : la matière se colore et se répond. Et pour la première fois, nous de la contempler nue, dans son incroyable complexité. C’est le jeu de l’homme de simplifier ce qu’il ne peut saisir ; mais c’est aussi de son devoir de rendre au monde son mécanisme entier une fois qu’il a le savoir nécessaire pour le faire. Ainsi créa-t-on des Dieux, puis un Dieu, puis des Lois ; et bientôt, des Règles. Lorsque le dernier axiome sera tombé, alors seulement pourra-t-on dire que l’Homme contemplera le monde tel qu’il est.

J’ai dans l’Idée qu’une fois ce moment venu, il reviendra aux Dieux, car il ne pourra se convaincre que tout ce qu’il observe alors, du lever du soleil à la mort de la grenouille, n’est que le fait du hasard. Ce ne sera pas désespérant, ce sera signe d’une nouvelle élévation, spirituelle et morale. J’ai lu un jour que l’Homme avait besoin de Démons pour les maudire quand tout dégénère, et de Dieux pour les bénir quand la récolte est bonne. J’ai aimé cette phrase, si bien que je la répète ici : elle me semble pertinemment bien appropriée.
Si je vais même au bout de ma réflexion, admettant qu’il existe ce Dieu de légende dont je parle souvent et que je ne nomme jamais, je peux concevoir que s’il lui arrive d’observer la Création, elle lui parvient aussi diffractée, aussi éparpillée que la Matière que nous voyons au travers d’un kaléidoscope, peut-être plus encore ; peut-être que pour lui, peut-être que pour ça, l’électron a une couleur ; et que, tendant son doigt, il puisse agir précisément sur celui-ci et non un autre voisin, influant ainsi par ricochet l’atome, la molécule, l’objet et l’être. L’on parlait d’humeurs dans le temps ; ce n’est pas très éloigné de cela.
J’exagère sans doute. Mais je me dois de trouver, à mon tour, une réponse à cet absurde illimité qui m’entoure et m’absorbe, que je perçois chaque jour un peu plus. Jadis, je ne le voyais que dans la trace du navire sur l’océan ; puis dans celle du serpent sur le rocher ; enfin dans celle de l’oiseau dans les nues. À présent, je sais que si je me retourne, peut-être un rien brusquement, de cet écran sur lequel je compose actuellement tandis qu’une mélodie m’habite, il me saisira à la gorge et j’en mourrai. C’est une lutte constante. Si jamais il apparaît trop fort, ou trop persévérant, je m’effondre en larmes. Si encore je puis le vaincre, je m’efforce de me battre, pour l’honneur, ou par jeu. Je gagne souvent. Il m’est aussi arrivé de perdre. Il m’est aussi arrivé de tout perdre. De voir cette ville, ce pays, ce continent, cette planète, cet univers, comme le pur fruit du hasard, une gigantesque horloge grinçante sans grand horloger ; à l’instar d’un célèbre héros, ou antihéros, je prends conscience de mon ineffable contingence. Mais une parole lancée, me rappelant à l’ordre, bientôt me fait souvenir que j’ai encore un mince rôle, que l’on a quelque peu besoin de moi.
Tant mieux : je n’aurai supporté le contraire.
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Dim 12 Juil - 23:34

Morphologie

J’ignorais, jusqu’à hier encore, l’étymologie exacte de ce mot. Je l’appris. J’en suis encore profondément étonné. Je croyais le terme sorti des néants abscons d’un esprit malade, peut-être pure et gratuite association. Il n’en est rien. Chaque terme est grec, et du plus beau grec du reste ; non de ces galimatias de cuisine dont les moyenâgeux ont fait leur tablette, mais bien un vocabulaire choisi et précis. Il semble si comique qu’un enfant, pour peu qu’il soit imaginatif, aurait pu sans mal l’inventer. Mais il aura fallu force palmes pour le créer. Comme on peut se méprendre.
« Il y a des trésors partout », dit-on ; je viens de découvrir un trésor, ou plutôt, usons de la terminologie juridique, de l’inventer ; et comme tout trésor, il m’aura rendu bien plus riche qu’auparavant.

Pour autant, et avant de connaître à présence l’origine réfléchie du mot en question, il avait pour moi quelque chose de magique. Comme une formule connue de certains apôtres, un abraxas gala tsé tsé formidable, dont j’ignorais la signification véritable mais dont je percevais sans mal les effets. À présent que je sais le « pourquoi », j’en suis rasséréné ; et ma quête de se poursuivre. Revenons plus en détail sur la morphologie.
« Kaléi- » surtout évoquait en moi une alliance quelque peu mystique, entre la douceur et la fermeté ; et que ces deux opposés soient ici réunis en deux seuls sons me remplissaient d’effroi et d’émerveillement. Il était donc possible d’unir aisément les contraires, sans que l’une ou l’autre partie soit lésée ; il était possible, qu’au terme du mélange, l’on perçoive à la fois l’unité des deux éléments, mais également leur addition en une troisième entité entièrement neuve, n’appartenant ni totalement à l’un, ni totalement à l’autre ; enfin, l’on pouvait ne point choisir, et voir naître de ce reniement une alternative dont on ignorait jusque là tout. Nombreuses sont les muses, unique est la Déesse ; multiples sont les chemins, seule est la voie.
J’ai de ces souvenirs persistants qui reviennent alors, du fait que j’évoque cette manière de songer. L’une me renvoie à ma tendre enfance, où, pour un Noël, ma mère me montra un catalogue de jouets, me demandant d’en choisir un parmi deux ou trois pages judicieusement choisies. Deux d’entre eux, de ces figurines articulées représentants des animaux ou des hommes, m’attiraient profondément. Mais la demande était stricte, je ne pouvais n’en avoir qu’un seul. Répugnant à exclure, je n’en choisis aucun. Ma mère ayant vu néanmoins mon hésitation me fit cadeau, le fameux matin, des deux figurines : option que je n’avais alors, en toute naïveté, jamais considérée. L’autre me renvoie à la veille même de cette écriture. C’était un de ces soirs où, bien que l’heure fût agréablement avancée, je ne ressentais point le poids de la fatigue ; et tandis que mon amie alla se coucher, je demeurais dans le salon, reprenant mes travaux de toile. Soudain, une petite voix m’interpelle, me quémandant de venir la rejoindre. Je n’ai su résister. Ce matin, elle reste blottie dans les bras de Morphée tandis que, pour ma part et avant de vaquer à mes occupations du jour, je puis écrire un peu avant que l’envie ne me quitte.

La syllabe centrale, encore une fois, allie cet idéal de douceur à ce besoin de fermeté, de même, je m’en aperçois à présent que j’y songe, que l’ultime partie du mot. En un sens, c’est toute l’appellation et, par extension, l’objet en lui-même qui se retrouve nanti de cette association miraculeuse. Je parlais en définition du fini et de l’infini ; mais ce duel est infiniment déclinable : ce chapitre en est l’exemple même.
Pour autant, je ne verrai pas sincèrement l’application d’un cratylisme forcené dans cet exemple précis, j’aurai pu, pour se faire, en appeler à d’autres. Mais je reste surpris, toujours, du besoin que j’ai de me rattacher encore et encore à cette même théorie, précisément pour contrer le hasard fameux qui décide de tout. Je ne peux me résoudre à croire que tout fut décidé par la force des choses, sans une puissance, ou une entité quelconque, qui décide sciemment et avec ordre de tout ce qui fut, est et sera, y compris le sens des mots. Et si de nombreuses langues existent, et si chaque langue est, semble-t-il et aussi loin que je puisse le savoir, pourvue de si nombreux mots, c’est dans un but ultime et implacable, que je ne peux saisir complètement. Je crois comprendre que cela reste nécessaire à la compréhension totale de ce monde, et que, de fait, une langue universelle, qui parviendrait par son vocabulaire, sa syntaxe, sa grammaire, sa prononciation, à compiler toutes les justesses réunies de tous les langages existants, est une utopie de politicien fainéant. Néanmoins, et cela je me le pense sincèrement, on peut être parfaitement au fait de cette nuance et considérer comme formidablement belle notre langue maternelle.
Pour cela, je tends, malgré moi, à élever au pinacle la langue dans laquelle je m’exprime présentement, et je suis, tout aussi naturellement, parfaitement conscient de ses maladresses et de ses approximations. Si j’ose avouer qu’elle possède un lexique riche et pour ainsi dire précis, je peste souvent contre sa gestion des différents modes temporels, que je trouve imparfaite, en comparaison notamment de la langue anglaise que je juge bien mieux touchée ; et, de même, je trouve la stabilité informationnelle de la langue allemande (qui sut conserver sa structure en « V2 », soit le fait que le verbe conjugué de la proposition principale soit toujours deuxième constituant de phrase) des plus délicieuses, peut-être trop rigide mais à l’apport informationnel exquis.
Du reste, il est de nature prouvée que trop de règles ne nuisent point à la règle ; et que plus ingénieuses sont les déformations quand le cadre est trop rigide.
Pour revenir une ultime fois à cette association nuancée du bon et du difficile, de l’aisé et du mauvais, je retiendrai encore, et je me répète, cette alliance formidable ; quand du reste il me semble savoir que le mot en question est surtout d’étymon grec, cela me remplit tour à tour de joie et de peur. Avaient-ils donc raison de considérer leur langue comme la plus pure de toutes, et d’appeler « Barbares » tous les autres peuples ? Ne nous sommes-nous pas abâtardis à force d’évolution ? A-t-on raison de croire que les premiers peuples, plus proches de la main des Dieux, furent les mieux bâtis ?
Peste. Je reste convaincu qu’ils ne fumaient point mon tabac.
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Mer 15 Juil - 13:56

Mathieu G. a écrit:
Pour autant, je ne verrai pas sincèrement l’application d’un cratylisme forcené dans cet exemple précis,


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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Mar 21 Juil - 9:54

Cratylisme

(masculin) Ce terme fait référence au dialogue de Platon, le Cratyle, dans lequel le personnage de Cratyle défend la thèse de la motivation du langage. Cette thèse s'oppose à celle de l'arbitraire du signe de Saussure.

(Source : http://www.etudes-litteraires.com/figures-de-style/cratylisme.php )
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Jeu 23 Juil - 11:14

Merci !
J'avais cherché mais pas trouvé ! La source que tu cites a l'air assez intéressante.
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Jeu 23 Juil - 12:52

C'est un site que je consulte régulièrement, il est très bien.
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Sam 15 Aoû - 9:54

Après une certaine absence, ayant été occupé, voici la suite de cet abécédaire.

L comme « Lolita »

Définition

Lolita (nom) : Séductrice adolescente, faisant preuve d’une imposante maturité pour son jeune âge. Aujourd’hui largement considéré comme péjoratif, le terme eut pourtant une charmante vie, et désignait primaire plus la justesse que l’ostentation. Exemple : La voisine du dessous est une vraie lolita.

Cas classique d’antonomase, où un nom propre (ici le nom d’un roman de Nabokov) est élevé au rang de nom commun. Ce nom possède alors, pour ainsi dire, les traits de caractère de son personnage : orgueil ou taille, franc-parler ou timidité. Si nos prénoms influent, dit-on, partiellement sur notre personnalité, c’est ici la personnalité qui influe le prénom. Lolita nourrit autant le mot commun que ce dernier nourrit le roman. Et d’usage en usage, la vision même du manuscrit s’en trouve être profondément modifiée.
Peu de manuscrits eurent ce grand privilège. On parle aujourd’hui de Ténardier pour désigner n’importe quel aubergiste ; un être orgueilleux au combien devient Bartaban ; et des dizaines d’autres exemples du reste. Il est du meilleur aloi de voir un de ses personnages gratifié de cette transformation plutôt que de le voir faire sur son propre nom. Il y a quelque chose de bien plus péjoratif, et surtout, de consternant. Si l’on peut se mesurer à un être de papier, ne serait-ce qu’en en inventant des dizaines jusqu’à trouver la perle rare, comment peut-on faire de même avec un artiste ?

Revenons à notre étude. Les lolitas se sont, semble-t-il, multipliées depuis ces dernières années. On les aperçoit dans la rue, habillées de manière déraisonnée pour leur âge ; des couleurs criardes, jaune poussin, rose fuschia, vert martien ; des sacs minuscules, juste de quoi mettre un poudrier et un tube de rouge à lèvres. Elles se baladent en bande de quatre ou cinq, poussent des cris horribles. Se chamaillent du coude, envahissent les miroirs.
La société entière, surtout, plutôt que de réprimer ces tendances semble les cautionner. La publicité, les émissions télévisuelles, les modèles des magazines, nous présentent des créatures sexuelles de rêve de quatorze, quinze ou seize ans. Loin de moi l’idée de croire que les adolescentes (ou les adolescents, par ailleurs) n’ont pas assez de cervelle pour faire preuve de discernement ; disons juste, pour ne pas à mon tour faire montre de faiblesse, que devant tant d’images, il est difficile de se croire sain au milieu des fous (voir la définition Aliéné).
Pour autant, ces lolitas des banlieues n’ont de séducteur que l’apparence. Elles ne veulent, bien entendu, exciter quiconque, et transgresser les frontières ténues de la bienséance. Elles ne pensent pas même à mal. Mais combien d’hommes, que l’on me jette la première pierre ! ont eu de curieuses pensées en voyant sortir d’un magasin d’habits quelconque une fille à l’âge incertain, bien qu’ouvertement mineure, la jupe courte et plissée, les yeux lourdement maquillés, la boucle d’oreille clinquante et dorée, la démarche houleuse ?

Ce sont des choses qui ne devraient pas être.

On ne peut être constamment un gendarme de sa conscience. Il y a tellement de symboles tout autour de nous (voir Cornichon), qu’il est vain de vouloir nous aveugler. Seulement, certains sont ouvertement malsains.
Tous les jours, mon cou se craque en voyant ces filles, de plus en plus nombreuses. Elles envahissent mes rues, mes villes, mes maisons parfois. Ce sont les sœurs de mes amies, les filles des amis de mes parents. Il m’est arrivé de longuement les côtoyer au collège ou au lycée. Je ne parviens pas à tenir la conversation.
Encore une fois, point de méprise : je ne remets pas en cause leurs capacités intellectuelles. Elles ont sans doute bien plus lu, vu, fait que je ne pourrai le faire dans toute une vie. Mais leurs propos se résument, hélas, à des sujets qui ne me concernent peu : chaussures, habits, maquillage. Nabokov doit être surpris.
D’une part d’avoir été autant pris au sérieux.
D’autre part qu’on ait si mal interprété ses récits.
C’est une grande difficulté de faire des émules. C’en est une d’autant plus grande que d’être bien compris. C’est là une de mes grandes interrogations, et un de mes prodigieux doute.
J’ai commencé un texte de la manière la plus prosaïque qui puisse être récemment. Un texte que j’espère mener à terme (même si, me concernant, rien n’est jamais bien sûr à ce sujet), et qui pose, dès les premières lignes, les deux principales interrogations que l’on peut avoir concernant un manuscrit : le pourquoi du titre, et le sujet du texte.
Cela n’a pas été fait, comme je le prévoyais de prime abord et comme je comptais le faire, au sein d’une préface : j’en suis las. J’aime pourtant l’art préfaciel, et sans nul doute me surprendrai-je encore à en rédiger. J’aime ce périlleux exercice qui consiste à tout révéler sous cape, à donner quelques indices avant même de savoir qui est le cadavre ; cela m’amuse. Mais, conscient que ce petit jeu ne distrait que ma propre personne, et uniquement celle-ci, je doute de son utilité.
Il est des textes que je compose pour me faire plaisir, et d’autres pour être lus.
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Sam 15 Aoû - 9:55

Morphologie

La morphologie des noms propres est sans conteste une des disciplines que j’affectionne le plus. Il y a de ces dictionnaires qui compilent ces études, faites de « peut-être » et de « sûrement ». Je ne prétends pas être un linguiste des plus réputés. Tout au plus fais-je mes premières armes dans le domaine. Cet exercice est purement esthétique, on en conviendra. Il m’amuse. Ailleurs (j’écris toujours deux ou trois manuscrits en parallèle, au point où ils finissent, inévitablement, par se mélanger), j’ai écrit que certains textes étaient faits pour être lus et d’autres, pour ma stricte distraction. Il y a un peu des deux ici. J’aime.
La langue frappe les dents à trois reprises. LO-LI-TA. Comme si le mot pouvait être dit en fermant les lèvres. C’est un nom qui se murmure, qui se susurre. Que l’on suçote. On s’en délecte. Ce peut être un compliment. Ce peut être une insulte. Dans les deux cas, on peut ne pas soulever d’air et juste le penser assez fort pour qu’on puisse l’entendre.
Paradoxalement, je ne peux, comme je l’eus fait auparavant, rapprocher ce nom d’aucun autre mot à ma connaissance. Du moins, ni en langue française, ni en langue anglaise. Considérons-le alors comme un étymon parfaitement nouveau. Hosannah !
En tant que mot parfaitement nouveau, abordons-le comme un explorateur posant son drapeau sur une île jusqu’à inconnue. Hurlons à la face du monde que j’en suis, tout aussi paradoxalement, l’illustre inventeur, et célébrons tout ceci avec force farce et champagne. Je veux que l’on fasse de ces dîners d’ambassade où les convives, tout en regardant leur assiette où la portion ne cesse de grossir au point de tâcher la belle nappe blanche, lancent de ces pointes de répartie qu’ils n’auront jamais plus. Et je veux que le maître de cérémonie, entouré de candélabres à six, sept et huit branches, levant son verre de vin couleur rubis, les remercie un à un.
En se souvenant du nom de chacun.

Je pense sincèrement que j’échouerai à ce point précis. Je ne me souviens guère des noms ou des prénoms. Des visages. Des gestes. À dire vrai, je ne me souviens de rien concernant mes égaux. J’ai du mal moi-même à me souvenir de ce que je sais et ne sais point faire. Je souffre souvent de jugement par contumace, tout en étant présent sur les lieux. Mon esprit s’égare. Sans nul doute va-t-il forniquer ailleurs. Quand il revient, ma bouche a un goût salé.
Je n’ose imaginer ce qu’il a réellement fait. Mes rêves sont tout emprunts d’érotisme torride et de pudeur mal dissimulée. Ma bouche, pendant ce temps, reste cruellement quiète. Elle ne dit plus rien. Elle ne pense plus. Tout au plus veut-elle manger, mais rien ne me profite. Puis-je avaler, en vain, toutes les cerises de Lucullus, que mon estomac continuera à maugréer. Je me déteste sincèrement. Je n’ose croire que c’est la rançon du succès.

À bien y réfléchir, le mot peut-être me fait songer au nom d’une déesse. J’ai cru lire récemment, peut-être était-ce un précis de mythologie indou ou africaine, qu’au commencement des temps la déesse Palutena habilla le ciel d’étoiles pour son propre plaisir. Cette manière franche de découper les syllabes, sans diphtongues ou géminées, qui appartient, je le crois, également à la langue japonaise, me fascine. Il y a dans ces mots comme des formules magiques, on pèse chaque son avec soin.
LO : la Terre s’ouvre en deux, et des profondeurs infernales s’élèvent de ces monstres apocalyptiques à six têtes et à dix cornes, qui ravagent par leur seul souffle des villes entières avant de disparaître dans le néant ;
LI : l’Océan s’assèche brutalement, et les îles brusquement tombent, certaines dans de profondes crevasses tandis que les habitants hurlent en chœur leur désespoir : et un vent de désert souffle sans fin sur les ruines ;
TA : le Ciel enfin s’embrase, se colore de rouge, de rose, d’ocre ; les nuages se déchirent, le soleil devient noir. La lune teintée de sang se fissure et une pluie de feu s’abat sur les rares survivants.

Peut-être ai-je décrit là, en trois étapes, tout ce qui peut alors se passer en une seule seconde dans le cœur d’un homme lorsque sa lolita le quitte. J’en « possède » une, elle m’est, je le crois, toute acquise ; je l’appelle à toute heure du jour et de la nuit, elle me sourit tendrement et m’appelle par mon nom (je crois avoir déjà dit que je considère cela comme la meilleure des preuves d’amour) ; je lui révèle mes secrets les plus intimes, du moins, ceux que l’on peut écouter, elle les accepte et me console ; elle m’autorise le curieux privilège de lui toucher les cheveux et de lui dire qu’elle est belle.
Elle n’en croit pas un mot. La modestie est une arme farouche, elle tue les mouches et brûle les moustiques. Du moins, c’est ce que l’on raconte ci et là.

Pour autant, je peine à définir mon amie comme une lolita, quand bien même je sais que son départ aurait sur moi les mêmes effets que ceux décrits ci-haut. Il lui manque un je-ne-sais-quoi de léger, ou au contraire de grave pour y prétendre ; il lui manque cette triste bassesse féminine qui fit sa renommée à travers les temps et les montagnes ; il lui manque ce clignement de cils, ce sourire feint, cette moue boudeuse. Plus femme que n’importe quelle femme, moins femme que n’importe quelle femme. Sa franchise a de ces élans de sincérité que l’on regrette, son assurance a de ces peurs que l’on ne peut contrôler ni prédire. Absolue contrariété, je détesterai devoir la prendre pour une « petite femme », ce qu’elle reste à ses moments perdus. Lorsque la fatigue soudain la prend par surprise, lorsqu’elle baisse sa garde et minaude, elle devient plus femme que jamais. Mais en temps normal, si on l’observe en rue ou vaquant à ses gestes quotidiens, rien ne la rapproche plus d’une certaine normalité.
Ne nous méprenons pas : non que la féminité soit une erreur, je ne voudrais pas que l’on détourne mes propos : mais je gage que les lolitas exacerbent une part féminine qui, sans cela, resterait sous-jacente. Rares sont les Hommes qui ne sont leur propre stéréotype : moi-même, ne suis-je pas celui de l’auteur, front haut, lunette vissée, s’inquiétant du point et de la virgule, réfléchissant, avant même de terminer son ouvrage, au prochain, toujours affairé et calme, profondément dépressif ? C’est un modèle dans lequel je me suis enfermé et dans lequel, je pense, me complaire. Car malgré ma relative répulsion à l’égard du moindre compromis, je suis allé, bon gré, mal gré, dans ce cercueil et m’y suis enfermé de l’intérieur. Je ne désire pas encore en sortir. Tel un vampire, je m’agite la nuit tombée. Au jour, puisque mon anonymat est conservé, puisque mon visage est dissimulé, je suis ce que je présente. Mais à mon tour, que la fatigue me surprenne : et me voilà devenir ce que je suis.

Une véritable lolita.

Molière avait ce mot que je trouve sublime : « L’écriture est telle une prostituée. Tout d’abord, on pratique pour soi, puis pour des amis, enfin pour l’argent ».

J’approche doucereusement du deuxième stade, après m’être fortement amusé au premier. Viendra peut-être un jour, si tel est mon choix et si j’en ai l’énergie, le talent et le courage, où le troisième sera à son tour atteint. Que serai-je alors, sinon de ces filles et de ces hommes légers qui donnent d’eux contre quelques pièces d’or ?
Ce peut ne pas être un compliment. Mais pour moi, cela reste comme une belle remarque. Mon corps m’appartient. Et libre à moi de gagner ma vie comme je le souhaite.
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Sam 22 Aoû - 19:11

M comme « Métamorphose »

Définition

Métamorphose (nom) : Transformation d’un être, d’un objet, d’un animal, d’un état à un autre. Le mot s’emploie volontiers pour décrire des changements brusques et formidables, si bien que l’on peine à comprendre totalement ce qu’il s’est produit. Pour autant, le mot ne connote rien d’irréversible. Exemple : J’étais être de lumière, je suis Dieu de ténèbres ; quelle belle métamorphose !

J’aime à découper le monde en âges successifs, comme le font les Incas, les Animistes, les Chrétiens, les Juifs, les Musulmans, les Bouddhistes et tout autre animal croyant dans ce monde. L’on aime à passer d’un âge à un autre par métamorphose : l’âge de la larve, l’âge de la chrysalide, l’âge du papillon. Puis l’âge du cadavre. Métamorphose sur métamorphose. On ne peut précisément rapprocher deux âges successifs, ils sont aussi dissemblables que similaires. Seul notre sens commun, et pour ainsi dire notre raison, nous permet de garder les pieds sur terre, et de ne pas fondre en larme, détruire tout objet apparaissant devant nos yeux, et se proscrire dans un cabanon isolé en cambrousse, espérant qu’un jour nouveau enfin se lève. La métamorphose n’est pas nécessaire, mais elle est en réalité fort utile : c’est le souffle du temps qui agit et nous pousse à aller de l’avant. Ces temps-ci, il se fit fort pugnace, de plus en plus violent même : depuis ma tendre naissance, j’ai cru assister à cinq ou six révolutions successives. Comment puis-je les reconnaître ? Simplement par l’observation silencieuse, par le regard caché, par l’espionnage stratégique et pour tout dire minutieux de mes parents et amis et de leurs réactions. Il y a de cela quelques années à peine, deux ou trois, guère plus, ils se seraient farouchement soulevés à l’Idée que l’on puisse bafouer la bienséance en présentant à la vue de tous une poitrine féminime sans ornements, si ce n’est un collier de perles de nacre ; aujourd’hui, ils attendent que le bas soit ôté. Cela s’est fait de manière subreptice, je ne saurai dire précisément à quel mois, à quel jour, à quelle heure le changement s’est opéré. Je connais la situation antérieure et je connais la situation présente. Il y a bel et bien une fracture entre elles deux : mais si doucement, et avec l’accord de tous, qu’on ne peut statuer sur une frontière clairement délimitée. Ainsi progresse-t-on en temps de guerre, même au sein de notre foyer : par concessions successives. L’on croit rester sur ses positions, montagne d’airain, et on se découvre colosse aux pieds d’argile, que l’on a fait lentement reculer. Et lorsqu’enfin on croit bon de lever la voix, on découvre que plus personne n’est prêt à nous écouter. Peste, je déteste ça.
La métamorphose, ainsi, n’est donc pas une frontière, c’est un résultat. Si elle était un signe algébrique, elle serait apparentée au signe « égal » et non, comme je le présageais avant de me lancer dans cette réflexion, à un trait de division. C’est peut-être même le mot le plus proche de la divinité : ce que l’on observe, mais qu’on ne peut saisir. Les temps changent. Quand changent-ils ? Cela, on l’ignore encore. Un professeur me disait qu’une hirondelle ne faisait pas le printemps. Ces jours-ci, j’en vois passer de plus en plus dans ma portion du ciel. Pour autant, je ne crois pas avoir encore observé de métamorphose. Je pense encore être dans un ancien âge. Mais je sais qu’il me suffit de m’endormir pour apercevoir demain un monde nouveau. Pour cette raison, je veille, et compte passer une nuit blanche. Si je reste éveillé, le monde ne changera pas.

Il est cette légende du gardien aux cent yeux qui jamais ne s’endort, Argos me semble-t-il, et qui veille sur un trésor qui m’échappe. Si jamais le héros n’était venu le trouver, et si aujourd’hui encore il demeurait en éveil, aurait-il l’impression d’être demeuré dans ce monde antique qu’était le sien ? Aurait-il l’impression de n’avoir pas subi les affres du temps ? Tout aussi étrangement, peut-on dire, il ne s’émerveillerait pas des prouesses de notre civilisation moderne, de ces images mouvantes, de ces sons hétéroclites, de ces illusions que l’on nous assène. Je l’envie fortement. J’aimerai lui ressembler. Hélas ! je reste trop archaïque, et dans ma manière d’être, et dans ma manière de penser, pour ne point m’apercevoir des métamorphoses. Je ne considère pas la chenille et le papillon comme un seul et même animal, je ne vois pas l’enfant et l’adulte comme une seule et unique personne : je projette ou je me souviens, je ne parviens pas à saisir les choses selon une certaine continuité. On dit que cela me perd, je prétends que cela me sauve. Car je me vois progresser. Je me vois avancer. En me souvenant de mon état précédent, plus dégénéré que ma présence actuelle, je me satisfait de mon illustre actualité. Mais, également savant en ce qui concerne ma gloire future, je suis également insatisfait de ce présent qui m’observe : et me pousse à travailler, et me pousse à suer sang et eaux pour aller plus loin, toujours plus loin, encore plus loin. Là où certains progressent de façon continue, j’avance par saccades, ou plutôt par ricochets : boule de flipper ou débris transporté par les remous d’une mer jadis agitée, je ne sais précisément où je vais ; seule ma quête du plus grand bien m’anime. Parvenu à un nouvel état dans ma condition, force est de constater qu’une métamorphose s’est belle et bien opérée. Cela me dérange sensiblement, car j’ai cette sensation désagréable d’inconstance à travers la gorge, comme un verre de liqueur que l’on aurait bu sec, sans l’accompagner de gâteaux apéritifs ou d’olives vertes sucrées : et je me sens un autre, tout en sachant qu’apercevoir ces modifications me fait rester le même, puisque c’est ainsi que je raisonne et que c’est ainsi que j’existe. Être constant dans l’inconstance. Si seulement j’étais le premier à formuler cette idée, je crierai au génie. Hélas, je crains, encore une fois, faire de la redite. Malheureusement pour moi, être constant dans la redite ne suffira pas à être génial.

Si je devais encore revenir à la définition de ce concept, je dirai paisiblement qu’on ne peut traiter que de ce que l’on connaît. Je connais relativement bien l’univers des jeux vidéos. Cela appartient, dit-on, à ma génération, quoi que je fasse partie de l’entre-deux : trop jeune pour être un fondateur, trop vieux pour être un néophyte. Quoi qu’il en est, j’ai commencé à m’intéresser à ce média à l’orée d’une de ses grandes révolutions ; et par curiosité, je me suis abondamment documenté sur ses précédentes, tout en assistant aux métamorphoses ultérieures. C’est formidable, aucun autre mot ne me vient à l’esprit. Formidable de peur et de grandeur. En deux ou trois décennies, il me semble avoir là observé plus de bouleversements qu’en une éternité de peintures, qu’en un centenaire de cinéma, qu’en un jubilée de télévision. Les choses s’accélèrent si vite que bientôt j’en perds le fil et, imperturbable pourtant, je me prends à être philosophe, et feins de me désintéresser progressivement de la question. De moins en moins intéressé par les nouveautés nouvelles et celles un peu plus éculées, je brandis un soi-disant âge d’or auquel je me réfère perpétuellement, stade ultime, considéré-je, de l’évolution vidéoludique. Pour moi, il n’y a plus, passé cette année-ci, que je sais à présent désigner, de métamorphoses. Il n’y a plus qu’un changement. Le changement diffère de la métamorphose, précisément, par sa souplesse. La métamorphose éclate, le changement s’écoule. Plus rien n’est inventé. Tout n’est qu’amélioration. Tout n’est que glissement vers un abîme que je vois au loin, je pressens son froid noir, sa glaciale absence.
Je surveille pourtant, j’observe avec précaution. Je ne manquerai rien. Et je serai là lorsqu’à nouveau le ciel se déchirera.
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MessageSujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire   Sam 22 Aoû - 19:12

Morphologie

Pour un peu, on dirait une phrase. Bien entendu, uniquement compréhensible dans ma langue maternelle. Peut-être existe-t-il une autre langue, qui m’est présentement inconnue, dans laquelle le mot est plus audible que jamais, plus compréhensible même. Il me faudrait, avant d’entamer à proprement parler cette section, me renseigner et écrire à chaque représentant d’un dialecte de ce monde : je leur soumetterai uniquement ce mot, et j’attendrai leurs réponses. Ce pourrait être une formidable étude à vrai dire, guère réalisable (Qui possède un tel carnet d’adresses ?), mais potentiellement intéressante. Si j’en avais force et moyens, j’aimerai me lancer dans un tel projet. Là, quittant mon siège, je ne prends que ma veste, mon paquet de tabac et un briquet ; j’erre alors sur les routes, je travaille sur des rafiots pourris jusqu’à la coque pour payer une traversée océane avant d’échouer dans un de ces ports qui compte plus de demandes que d’offres, je me fais passager clandestin dans un wagon transportant volailles et grippe aviaire et j’apprends à me battre au couteau dans les bas-fonds d’un ghetto australien. La rotondité de ce monde me permet, sans faire marche arrière, de revenir à mon unique point de départ : fébrile de tant de vies vécues, j’ouvre la porte, et mon amie me reproche de ne pas avoir acheté le quignon de pain qu’elle m’avait réclamé avant mon départ. Sans souffler mot, je repars en ville. Et je souhaite alors intimement me perdre, et reprendre cette partie de poker que j’ai alors abandonnée pour fumer une cigarette qui me valut une charmante boutonnière de la part d’un ivrogne notoire et armée.

A-t-on déjà remarqué qu’un mot parfois suffit pour toute réponse ? D’ordinaire, l’on aime, bavard sommes-nous ! à s’exprimer par associations de mots, à préciser, à retrancher, à peser et soupeser, à définir, à étudier ; mais, de temps à autres, toute cette verbeuse et prolixe logorhée s’évanouit au profit d’un seul et unique vocable. La vie me semblerait plus belle, je me dois de le dire, si ce mot précis pouvait faire office de réponse universelle. Comment vas-tu aujourd’hui ? Métamorphose. Quel temps fait-il ? Métamorphose. Que comptes-tu faire demain ? Métamorphose, voyons ! Tout humour mis à part, cela simplifierait sensiblement les échanges conversationnels. Peyo fut l’un de mes maîtres à penser, un parmi tant d’autres. Il avait créé, par l’intermédiaire de ses délicieux lutins bleus, une langue fort belle en vérité, où un même mot pouvait tout dire selon le contexte dans lequel on l’employait. Pirlouit, un de ses personnages, en fit les frais dans l’album La flûte à six schtroumpfs. Replaçons la scène, pour ceux qui la connaissent, pour ceux qui ne la connaissent pas et pour les autres : les choses répétées plaisent.
Or ça, Pirlouit et son vieil ami Johann se retrouvent en pleine contrée schtroumpf. Le garnement croit avoir saisi les rudiments du langage particulier des êtres qui peuplent le pays maudit : il suffit, croit-il, de remplacer tous les noms par « schtroumpf », et tous les verbes par « schtroumpfer ». Ravi de sa découverte, et ne songeant qu’à remplir son estomac délaissé depuis plusieurs heures, il s’approche d’un de ces compagnons minuscules, et lui dit, affamé et sûr de lui, « Bonjour, je voudrais schtroumpfer ». Le lutin semble désarçonné. Il acquiesce doucement, s’en va, et s’en revient avec une hache lilliputienne. Pirlouit s’interroge : pourquoi lui ramène-t-il cet outil ? « Ben, lui répond le petit être, c’est pour schtroumpfer ». « Mais non, rétorque Pirlouit, je veux schtroumpfer. Miam miam, imite-t-il en portant la main à sa bouche, schtroumpfer, manger, enfin ! ». « Ah ! saisit alors le farfadet. Schtroumpfer, quoi. ». Pirlouit, à son tour, s’interroge : c’est bien ce qu’il avait dit, réplique-t-il. « Non, lui assure-t-on ; vous avez dit “schtroumpfer”. Si vous voulez schtroumpfer, il faut dire “schtroumpfer”, et non “schtroumpfer”. Sinon, on croit que vous voulez “schtroumpfer”. Vous schtroumpfez ? ». « Zim boum tralala » répond alors Pirlouit, qui venait de perdre temporairement son équilibre mental.

On conçoit dès lors la difficulté d’un tel lexique pour le non-initié, mais également le prodigieux gain d’énergie que l’on observe : inutile, dès lors, d’assimiler un nombre improbable de termes, de racines, de règles. Tout devient fort simple, du moment que la situation d’énonciation est clairement délimitée. La langue ne devient qu’orale, l’écrit est à présent à proscrire. Un mot devient phrase, un mot devient monde, un mot devient tout. Le fameux signe caballistique, tant recherché par les ermites de toute patrie, est enfin là, à portée de main. Le système, en vérité, si on décide de le mettre en place, ne souffre que d’un seul reproche : si, demain, toute une communauté, la mienne mettons, se mettait à adopter cette langue, elle n’aurait plus de mot pour désigner cette métamorphose. Elle perdrait toute histoire, et ne se figurerait qu’au présent. Contrainte de ne jamais évoluer.
Argos, je te vois mourir. Mais me vois-tu, malgré ta centaine d’yeux ?
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Nouvel essai - Abécédaire

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