
Nota Bene Nota Bene : La Qualité, Non La Quantité - Forum Atypique Pour & Par la Littérature - Histoire, Cinéma, Edition en Ligne Sont Aussi Sur Nos Etagères - Réservé Aux Lecteurs Gourmets & Passionnés - Mièvrerie, Extrémistes & Trolls Ne Sont Pas Les Bienvenus |
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Nouvel essai - Abécédaire |
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Mathieu G.
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Sujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire Jeu 21 Mai - 17:08 |
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F comme « Fantasme »
Définition
Fantasme (nom) : Fantôme ou spectre. Dans son sens moderne, désigne une scène imaginaire révélant les désirs inavoués, secrets, interdits ou refoulés d’un individu. A volontiers une connotation sexuelle. L’étude des fantasmes est une branche de la psychanalyse, qui y voit un moyen improbable de classifier la personnalité d’un patient. Exemple : L’Amour est un fantasme de romantique absent. Le fantasme est entre la fantaisie, l’imaginaire et le phantasme, le trouble hallucinatoire bien connu des médecins ; il convient de ne pas confondre ces trois termes. Si la fantaisie et l’imagination sont des processus actifs, le phantasme est dicté par l’abus de drogue ou par un état déraisonné ; la fantaisie se rapproche par sa structure et sa découpe du monde au merveilleux, l’imaginaire en appelle au fantastique. Où se place dès lors le fantasme ? Il s’agit en réalité d’une image perçue en état second, en appelant au merveilleux, mais d’une si grande clarté que son éclat est bel et bien fantastique. Le fantasme naît d’abord d’un rêve ou d’une hallucination ; puis, par sa force ou par sa pertinence, il parvient à se hisser au monde réel et devient, par la force des choses, un but à briguer de toute urgence. Mais jamais l’exactitude du fantasme ne peut être atteinte, toujours en a-t-on des bribes. Le scénario peut certes répondre trait pour trait à ce que l’on rêva, il n’est jamais qu’une réécriture, à la manière de Gus Van Sant qui tourne à nouveau Psycho ; et aussi fidèle puisse-t-il être, ce n’est jamais la vision que l’on caressa en rêve. Tout être normalement constitué, dit-on, est habité par un ou plusieurs fantasmes. Sans être une quelconque preuve d’un désordre mental, il n’est pas plus un élément de normalité. Ce n’est qu’un fait divers, un addendum ; l’étude d’un fantasme ne révèle en rien la personnalité de son possesseur. Tout au plus peut-on dire qu’il aime le chocolat, le port de lunettes, les plages de sable fin. Mais peut-on pour autant cataloguer un personnage qui aimerait écouter de l’opéra ? Cela semble pour le moins surprenant. La question brûle vos lèvres. Attendiez-vous que je la formule à votre place ? Quand bien même vous n’y songiez même pas, je me fais comme un devoir de l’exprimer. Quels seraient donc mes fantasmes ? À dire vrai, à l’instant où je compose ces lignes, je n’en ai « foutrement » aucune idée. Il me semble en avoir, pourtant, notamment du point de vue sexuel ; des scénarios, construits de bout en bout, se passant dans des endroits sordides ou insolites, parkings souterrains, salles de bain luxueuses, cabines d’essayage. Je me présente, seul, unique, puissant ; la dame de mes pensées se trouve devant moi, gorgée de désir, rougeoyante, volontaire. Je ne suis pas dominant, elle n’est guère dominée. Mais nous explosons mutuellement d’un profond vœu, convaincu que c’est ici et maintenant qu’il nous faut nous empoigner. Nous bondissons, et nos râles de plaisir font trembler la terre entière. Nos peaux sont griffées, nos joues rouges, notre énergie se décuple. Notre étreinte dure des heures durant, pas un nuage pour obscurcir notre intense intimité : nous sommes inépuisables, pas un hère pour nous déranger, pas une position qui s’avère inconfortable sur la longueur. Nous en varions autant que faire se peut, tantôt au-dessus, tantôt au-dessous, debouts ou allongés, suspendus même. Nous effeuillons le Kâma-Sûtra, et faisons une croix au fur et à mesure que nous « testons » ses propositions. Alors, las, trempés, apaisés, nous nous accolons l’un à l’autre, ma main dans la sienne, je la presse contre mon torse et elle se blottit, protégée. Je suis heureux. Rien de scabreux, je le crains. Et des détails semble-t-il rapidement expédiés. Ce n’est point ici que l’on se rincera l’œil, j’en ai hélas bien peur. Je ne suis pas de première force pour mettre sur papier ce genre de lutte. J’en ai pourtant fait l’expérience, parfois sur la demande expresse d’un ami qui souhaitait me mettre au défi. Je n’ai décliné l’offre que par politesse, avant d’effectivement m’y atteler le soir venu, afin de me convaincre. J’ai peur, néanmoins, de ne pas avoir été à la hauteur. Écrire ce combat, tout comme écrire un fantasme, relève davantage de l’instinct que du talent ou du génie. Il faut bien plus que du vocabulaire ou de la syntaxe, bien plus qu’une virgule. Il s’agit de se lire, de se lire plusieurs fois même, et de saisir à pleines mains le problème. Ce sont des corps qui s’emmêlent, des soupirs qui s’échangent. Le papier même se doit de transpirer. Sans pour autant tomber dans le vulgaire ou la stricte pornographie, il faut être chamboulé à la lecture, comme si tout s’était, pour ainsi dire, déroulé devant nos yeux. L’exercice, je m’en rends compte à présent, m’apparaît comme excellent pour tâter des capacités écritoires. Car qu’est l’épreuve écrite, l’épreuve d’invention surtout, si ce n’est construire de ces images par la seule force de sigles qui, s’ils sont bien pourtant des dessins, ne sont pas figuratifs ? Si, choisissant ce sujet plutôt qu’un autre, l’effet attendu et produit est bien le bon, alors l’on pourra s’amuser à écrire la Camargue, et les moustiques piqueront le lecteur comme s’il explorait le marais. Le fantasme n’est certes pas nécessaire, mais il reste un atour charmant à exhiber au moment voulu. Cela pimente singulièrement une discussion, cela produit de jolies images, si le conteur est à l’aise ; rien que pour cela, j’en pardonnerai presque aux spécialistes de demander avec insistance de nous les raconter. Les meilleurs sont ceux qui évoquent une odeur d’amour, de haine et de goudron, tant et si bien qu’on le garde dans la bouche pour quelques jours, si ce n’est plus. On raconte d’ailleurs que c’est d’un fantasme que naquit Le grand Incendie de Londres, du moins le titre si j’en crois sa préface ; et diantre, que le titre est beau, pour un si bel ouvrage.
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Mathieu G.
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Sujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire Jeu 21 Mai - 17:09 |
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Morphologie
Fantasme évoquera toujours pour moi le fantôme, le spectre. J’ai déjà eu l’occasion d’en voir. J’étais fort petit. Peut-être dix, ou douze ans. Ma grand-mère paternelle venait de décéder, et bien que je ne l’avais que peu connue, j’en portais une certaine détresse dans mon cœur dont l’origine même m’était obscure. Le soir venu, un bruit étrange me tire de ma torpeur. Et au pied de mon lit, la figure de mon aïeule, toute lumineuse et toute blanche, calme, apaisée et apaisante. Je la regarde quelque peu, puis finis par me rendormir. Au lendemain, rien n’y paraissait. Encore aujourd’hui, je peine à croire qu’il ne s’agissait pas d’un de ces songes qui ont l’air si vrai que l’on ignore, jusqu’à ce que l’on se pince selon la maxime populaire, si l’on rêve ou non. Mais cette vision, fut-elle produite par mon esprit torturé ou par un phénomène paranormal incertain, reste profondément ancrée dans ma mémoire. Souvent encore je me la remémore, parfois je m’interroge, parfois je me perds. Je me borne à croire que ce genre de souvenirs forge autant le caractère qu’un matin sucré de printemps, tandis qu’errant, on découvre un ami qui lui aussi nous cherchait. En vérité, notre vie est traversée de fantômes. Des visages vus ou entrevus, qui jamais ne réapparaîtront mais dont on se souvient avec force, sans avoir la prétention d’y mettre un nom ou même de se rappeler où et quand on aurait pu les voir, si on les a effectivement vus, s’ils ne sont pas pures projections mentales. Parfois, un visage est déjà une gageure : on ne se souvient que d’une voix, d’un mot, d’un geste, qui, par sa nature, son incongruité ou sa justesse, nous étonna. Il ne suffit que de cela pour que son écho, comme ces sons lointains qui nous parviennent alors que la fenêtre est ouverte et dont on ignore la provenance, demeure et persiste. Ces « fantômes », tout aussi immatériels, sont pourtant reconnus par la commune engeance, tandis que la première catégorie, étrangement, est rejetée par la masse. Seuls les hurluberlus, prétendent-ils, les vantards, les faux, prétendent les croiser et les rencontrer, parfois même dialoguer avec eux. Si ce n’est pas sur l’essence même de la vision qu’il y a schisme, c’est bien sur la provenance de cette vision que la séparation a lieu. Et cela me dérange nécessairement. Car je me moque ouvertement des causes, et ne m’intéresse qu’aux effets de cette cause. Le « comment » est à jamais inaccessible. En revanche, le « pourquoi » peut être caressé ; en cela, conviendrait-il mieux de croire que ce monde est bien illogique somme toute. Je crois en l’existence des spectres, des esprits, des poltergeists. Je crois en l’existence de présences qui, ponctuellement, visitent notre monde... Je pense aux Mouches sartriennes, c’est peut-être tout à fait cela, en moins tragique sans doute. Quand je me signe avant d’entrer dans une église, ou quand dans la rue, me souhaitant courage ou me faisant peur à moi-même avant de me faufiler dans une sombre allée je dessine la croix sur mon torse, je ressens une fois le rite achevé une profonde bouffée d’air frais et d’espoir qui m’envahit tout entier, qui s’introduit par ma bouche et prend niche dans mon estomac. Comment expliquer, sinon par la présence de ces « fantômes », le bien-être qui alors soudain m’envahit ? Ce n’est pas une vue de l’esprit. Le malaise, le trouble, peu importe le nom que l’on peut lui donner, est bel et bien physique, existant. Cela ne me fait pas nécessairement croire au Dieu Chrétien, à Jésus ou à Abraham, pas plus qu’à Bouddha ou à Oreste ; mais cela me fait croire que le geste même que je maugrée éveille la bienveillance d’un je-ne-sais-quoi qui tout entier me pénètre et m’aide, sinon passivement, à surmonter les épreuves. Pour autant, cela ne fut pas toujours le cas. Bien longtemps m’a-t-on envoyé en baptême, en mariage, bien longtemps m’a-t-on invité à faire le signe sans que je n’en ressente aucun des effets décrits. Mais suite à la mort de ma grand-mère maternelle, cette fois-ci, la foi toute entière s’introduisit en moi. J’en avais sans doute besoin : croire me permettait d’aller au-delà de ma tristesse, et de faire en sorte surtout qu’elle ne soit pas vaine. Sans nul doute à cet instant ai-je créé cette présence qui à présent toujours m’accompagne, peut-être est-ce même l’esprit de mon ancêtre qui m’observe par-dessus mon épaule, et se cache lorsque, par surprise, je tourne violemment la tête pour la démasquer. Tous mes efforts en ce sens ont été jusqu’à présent vains. Elle parvient à se dérober à mes ruses les plus élaborées avec une agilité déconcertante, et que je ne lui prêtais guère du reste. La mort, peut-être, propose une remise en forme pour ce cas de figure. Le fantôme de ma grand-mère n’est ainsi jamais apparu devant mes yeux, a contrario de sa comparse paternelle. Timidité maladive, je présume, comme de son vivant. Mais une ruse maligne, qui la faisait et qui doit encore la faire prévoir les coups du sort, et sitôt l’accident arrivé, arrivait-elle brusquement sur les lieux, pour ne pas en perdre une miette et surtout, aider autant que faire se peut. Sa curiosité était, si l’on peut dire, d’ordre humanitaire ; et je ne crois pas autrement que sa présence, à mes côtés, n’a d’autre ambition que de m’aider à traverser les affres de l’existence. Puisse-t-elle demeurer près, tout près de moi ; et de sa main claire m’indiquer, quand le chemin se fourche, quelle route choisir.
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Mathieu G.
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Sujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire Dim 24 Mai - 15:58 |
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G comme « Gargarisme »
Définition
Gargarisme (nom) : Liquide avec lequel on se gargarise la gorge. Par extension, action de cette gargarisation. Au sens figuré, désigne un mot, une expression, un aphorisme qu’une personne orgueilleuse ou pédante répète encore et encore, jusqu’à plus soif. Exemple : Tous les jours, Rabelais était son gargarisme. L’essence même du gargarisme tient moins de la substance avec laquelle on le pratique, mais plutôt du curieux va-et-vient que l’on doit faire pour que le traitement soit efficace. J’ai appris à me gargariser, puis à cracher, sur exemple de mon père. J’ai découvert malgré moi que beaucoup, et non des moindres, ignoraient encore la méthode et lamentablement échouaient dans cet exercice. Conjointement, savoir se gargariser revient à savoir « rouler les “r” », et là encore, force est de constater que nous ne sommes pas tous égaux devant ce simple phénomène. Tandis qu’écoutant Brassens, Brel, et m’efforçant à répéter aussi exactement que possible la moindre de leur chanson, je roulais allègrement dans mon arrière-gorge cette apico-dentale maudite, apprenant ainsi un certain tic de prononciation qui depuis ne me quitte guère, on me demande parfois si je suis originaire de Sète ou de Perpignan. Pas même ! Je suis né à Bastia, ai vécu une quinzaine d’années à Castelnaudary, mais je n’aurai su saisir l’accent ni de l’un, ni de l’autre. Un idiotisme, parfois, me revient en bouche ; mais le temps aidant, je m’attriste à croire que si je ne les cultive point, ils disparaîtront comme ils sont venus : sans que je ne m’en aperçoive. Le gargarisme peut également être, et c’est sans nul doute ici son emploi le plus fréquent, au même titre que bon nombre d’expressions médicales, utilisé dans un sens figuré. Cela a très volontiers une connotation péjorative, motivé tant par la présence des gutturales que par l’image ragoûtante du gargarisme en lui-même. Puisqu’il s’agit de ne jamais avaler, on finit toujours par cracher. L’image est judicieusement choisie à vrai dire, il convient de s’imaginer un auteur, un ouvrage, comme un liquide. L’individu le déguste, mais plutôt que de l’avaler, selon le bon principe d’innutrition des anciens, il le ressasse éternellement dans sa bouche, nous faisant partager du reste un bruit équivoque qui n’a rien de plaisant, il convient de le constater. Puis, une fois qu’il le juge bon, plutôt, une fois qu’il en a assez, il le recrache. La sagesse archaïque aura fait mille tours dans sa gorge, plusieurs fois même manqua-t-elle de descendre dans l’estomac et de se répandre dans tout un organisme ; mais un coup de glotte savamment distillé et élégamment donné la fit remonter encore et encore, avant de tomber en terre et de mourir, invariablement. Il y a, dans l’amour que certaines personnes peuvent avoir du « gargarisme intellectuel », une pédanterie certaine, une cuistrerie, si je puis dire, élevée au rang d’art. Ce sont les citations malsaines, distribuées abusivement, sorties de leurs contextes énonciatifs, parfois même se trompe-t-on sur leurs auteurs ou les ouvrages dont elles sont issues, si l’on a cru bon de le préciser. Elles peuvent dire tout et son contraire, sans qu’un seul mot n’en soit modifié. Et brusquement, le plus révolutionnaire des écrivains devient, par la force des choses, royaliste forcené. On peut ainsi classer, un autre l’aura déjà fait, l’utilisation des citations dans un texte, un discours, etc. selon différents critères d’assimilation et d’utilité : citation narcissique, ad verecundiam, auto-citation... et si je me regardais un instant, que je faisais l’inventaire de mes « gargarismes », dans quel camp me placerai-je ? Je cite régulièrement d’autres auteurs, des cinéastes, des politiques. Souvent, je cite des apophtegmes, des aphorismes ; soit, des structures verbales spécifiquement étudiées pour être « vraies » quelles que soient leurs situations énonciatives. On ne peut, que très difficilement, les détourner ; tout au plus peuvent-elles être vecteur d’ironie si on les emploie en litote. Mais leur caractère acide, voire piquant, est si vif que souvent, les édicter suffit à faire basculer la réplique entière sur le terrain de la dérision ou de l’humour grinçant. Je me souviens souvent de cette anecdote. Un célèbre peintre d’origine polonaise, dont je ne retiens ici le nom (peut-être, en relecture, irais-je chercher la référence dans ma bibliothèque, je sais dans quel ouvrage elle se trouve), était invité d’honneur sur le territoire français, au début du vingtième siècle. Georges Clemenceau, alors Président du Conseil, manqua à ses quelques devoirs de civilité et délaissa longuement son hôte qui, pour tromper son ennui, sirotait un extrait de genièvre devant une large fenêtre donnant sur un jardin magnifique. Clemenceau, soudain, s’aperçoit de son manque total de politesse et, avançant vers lui pour engager la conversation et le voyant tenir avec amour son verre, lui fait remarquer : « Savez-vous qu’en France l’on dit “saoul comme un polonais” ? ». L’artiste, sans détourner le regard, lui répond, interdit : « Et en Pologne, on dit “poli comme un français”. ». L’anecdote, que je trouve charmante, me semble illustrer parfaitement mon propos. La réponse, dite dans un parfait premier degré, est amère, justement parce que, et cela il convient de le remarquer, les maximes ne font souvent que dépeindre une vérité existante. Et par là, puisque la vérité n’est guère engageante, la phrase la décrivant ne peut être autrement que dérangeante à son tour. Ainsi, peut-être peut-on résumer le problème des cuistres, qui font des citations leurs gargarismes, comme cela : plutôt que de se nourrir de l’aphorisme, et de l’employer comme il convient, cinglant et ironique, cruel, il l’utilise sans le maîtriser et sa mélodie alors devient un semblant de gentillesse. Ce qui ajoute, je me permets d’ajouter, à l’énervement certain que l’on peut ressentir à son égard : si l’on n’a aucun scrupule à haïr un cuistre détestable, on ne peut, sans grief aucun, faire de même avec un pédant aimable. Et c’est fort dommage, en vérité.
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Sujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire Dim 24 Mai - 15:59 |
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Morphologie
Certes, le mot semble porter en lui-même et avec une exactitude rare la trace de l’organe phare : la gorge. Mais dans Gargarisme, j’entends moins gorge que « Gargantua », le héros mythique, bien que, l’on s’en doute, les trois termes soient issus directement du même étymon. Le récit rabelaisien est sans doute un des premiers que j’ai découvert, je devais être tout jeune entré au collège. Ce n’était certes qu’une version « épurée », à destination des enfants, les chapitres avaient été tronqués, d’autres supprimés, l’essence, quelque part, s’était perdu. Ne restait que le côté « farce » de l’écriture, la silène sans le bijou qu’elle contient ; on passait, ce n’est pas peu dire, à côté de la moitié du texte, si ce n’est plus. Ah ! Le bonheur de découvrir le fameux ergo gluc, l’abbaye de Thélème, tant d’autres choses encore ! Le texte reste parmi mes favoris, moins pour l’histoire ou pour les thèses présentées, même si je ne renierai jamais leur intelligence ou leur justesse, que pour le talent narratif de son auteur, qui parvint avec malice à faire coïncider tant l’aspect grotesque que l’aspect philosophique. Chaque chapitre est tel un message codé, qu’il convient de décrypter : tandis que s’offre à nous, sans qu’on ait besoin de lire autre chose que les simples mots, un récit amusant sur les faits et armes du sire Gargantua, il convient de gratter la première couche et de lire les mots sous les mots, de faire se reporter la moindre situation à une allégorie, à un message. Tout un chacun est comblé à la lecture de Rabelais, les petits comme les plus grands. C’est là le signe inaltérable, et pour tout dire sans biffure, du génie. La veille encore, tandis qu’un couple d’amis était venu prendre un verre chez moi, notre discussion roula sur la philosophie, et notamment sur Kant. Je ne conteste pas le bonhomme. Il a su « mené sa barque » d’une fort élégante manière, et il aurait été oublié de tous si son phrasé n’avait pas dissimulé quelques vérités rondement assénées. Mais sa manière de parler, justement, si rude, si directe, si peu élégante, dérange nécessairement. Il nous faut donner de grands coups à la bourrique pour la faire avancer, trop brutalement nous sommes exposés, pauvres papillons de nuit que nous sommes, à la lumière solaire. Et pour peu que l’on soit frêle, on ne manque guère de s’y brûler. En revanche, prenons Spinoza, prenons Nietzsche ; ce sont, avant d’être des philosophes, des professeurs. Ils savent que leur public, que leur lectorat, n’est pas uniquement constitué d’énarques fraîchement sevrés, mais surtout de pauvres hères comme celui qui compose actuellement ces lignes, et qui n’a jamais eu d’amour pour la philosophie que lorsqu’elle se dissimulait. Descartes, dans la préface de ses principes de la philosophie, assimilait la pratique à un arbre, dont les racines, si je me souviens bien de ses mots, seraient la métaphysique. Montaigne, dans ses Essais, allait à contre-courant d’une telle nécessité et donnait un charmant avis sur la question : « La philosophie a cela de merveilleux pour moi qu’elle se résume en quatre mots : je m’en moque ». Pascal, encore, assénait ce terrible constat : « Se moquer de la philosophie, c’est vraiment philosopher ». Et sur tout cela, me souviendrai-je toujours de ces mots, lancés, me semble-t-il, par un certain épicurien (à moins que ce ne fut un hédoniste ?) : Primere vivere, deinde philosophari. « Vis d’abord, philosophie après ». Vivre, déjà, occupe tout mon temps. Je ne saurai rien faire d’autre. On comprend alors le mal que je puis avoir à philosopher. Gargantua philosophait-il ? On en garde surtout l’image d’un être pragmatique, et pour tout dire premier. Mais sa philosophie, surtout, n’est pas gargarisme : elle est vie. Ce n’est plus Holoferne, c’est Ponocrates. Peu importe de savoir réciter à l’endroit, puis à l’envers, les lettres grecques, latines, hébreuses, sans jamais se tromper ; mieux vaut savoir, par empirisme, quel « torche-cul » employer. Ainsi, récemment, me suis-je surpris à faire un vide nécessaire dans mon existence. J’ai mis de côté tout ce qui, de près ou de loin, ne m’aidait pas à vivre, pour ne conserver que la « substantifique moelle ». Adieux, donc, livres abscons, ne me procurant ni plaisir esthétique, ni plaisir culturel ; adieux, passe-temps inutiles qui gangrenaient mon temps et mon énergie ; adieu, le reste. Miraculeusement, mais au prix d’intenses soirées de réflexions, alors que j’étais en train de lire un judicieux Balzac ou un Joyce de toute beauté, l’écriture fut conservée de ce génocide, pour ainsi dire par accident. Non point qu’elle m’aide à vivre, du moins, comme le manger ou le boire, le dormir ; non point qu’elle m’aide à mieux mener mon existence, comme l’argent, les études, les relations sociales ; non point qu’elle aille de pair avec certaines activités essentielles, se muscler quand on fait du ménage, améliorer sa maîtrise du « système D » quand on bricole ; mais l’écriture me permet, surtout, de restituer toutes impressions de lecture. Chaque auteur est avant tout un lecteur, je ne reviendrai jamais là-dessus. Lire sans écrire revient quelque peu à se gargariser. C’est une vérification. Vérification que l’on a saisi les enjeux de l’intrigue, le profil des personnages, l’innovation de la forme ; si enseigner, c’est apprendre une seconde fois, écrire, c’est comprendre une fois encore. Chaque lecture, également, est unique à chacun. Il est fait prouvé que deux personnes ne retiennent jamais la même chose lorsque elles parcourent la même ligne. Un peu de mathématiques alors, peut venir éclairer un rien ce que je tente de montrer. Soit une phrase constituée de x composants. Ces composants peuvent être des mots, des idées, des formes, etc. bref, tout ce qu’une structure phrastique peut espérer offrir à la réception, tant au niveau du fond que de la forme. À la lecture, considérons pour ce premier exemple que parmi ces x composants, un seul est assimilé et retenu par le lecteur. L’écrivant à son tour, ce seul composant sera exprimé grâce à y composants dans la nouvelle phrase formulée, et ainsi de suite. On saisit rapidement que la croissance de l’expression va de façon exponentielle, et surtout de façon déraisonnée : si à correspond quelque chose comme composants, on comprend que le nombre de lecture possible de la phrase de base est de « n » lectures. Considérant que dans tous les cas, la phrase du lecteur est composée d’un nombre supérieur de composants que le composant de base de la phrase première, on comprend qu’il n’aura un jour suffit que d’un seul mot pour produire toute la Littérature qui n’ait jamais été faite de nos jours. Que l’on imagine alors que jamais on ne prit peine d’écrire ce sur quoi on a lu, et c’est tout un violent pan des Lettres qui s’effritent. Ne reste que les récits purement « originaux », et à ma connaissance, je ne puis en dénombrer que deux : L’odyssée, et Les illuminations. Le premier car il est fondateur, le second car je l’aime. Je ne souffrirai pas que l’on contredise cette démonstration. Du moment qu’elle fut édictée, la réfuter ou l’accréditer revient à la récrire, et donc, à lui donner corps... tout comme on ne saurait produire une liste raisonnée des hapax, sans les détruire méticuleusement sans aucune autre forme de procès.
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Sujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire Dim 14 Juin - 17:07 |
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Avec une petite absence, voici la suite de mon abécédaire, en espérant que vous réagirez à celui-ci :
H comme « Hérisson »
Définition
Hérisson (nom) : Petit mammifère insectivore dont le dos est composé de piquants, qui ne sont que des amas de poils agglomérés. En emploi figuré, une personne peut être qualifiée de « hérisson » si elle fait preuve d’une certaine susceptibilité colérique et pour le moins irritable. Exemple : Dans le jardin, derrière ma maison, j’ai vu un hérisson. J’apprécie beaucoup ces hérissons que l’on voit dans nos campagnes. Dans le jardin, devant la maison de mes parents, un soir, alors qu’ils m’avaient hébergé pour quelques jours, j’ai vu un hérisson blotti contre un muret. J’aurai pu ne pas le remarquer ; mais tandis qu’il se croyait invisible, semble-t-il protégé par l’aura sombre du crépuscule, il se hasarda à faire quelques pas. Moi, au-dehors, le regard perdu dans le néant, une énième cigarette à la bouche, j’aperçus du coin de l’œil comme une forme qui se trémoussait gentiment non loin de moi. Il n’y avait pas de vent, rien qui ne bougeait dans le jardin mis à part les lucioles et cette forme. Piqué de curiosité, j’avançai à pas de loup, pour ne pas effrayer ce qui sera ma découverte, le cas échéant fuir si cette découverte me voulait du mal. Arrivé à sa hauteur, et sentant qu’un œil noir le regardait, le petit animal s’immobilisa, tremblant de peur. J’ai alors lentement approché ma main, et je suis parvenu à caresser le hérisson. Ce n’était pas spécialement doux, mais ni spécialement rude. Je croyais, du moins c’est la réflexion que je me suis alors faite, toucher une texture se rapprochant de celle de ces murs de crépis que l’on voit dans les villes. Puis, aussi furtivement que j’étais venu, je revins à mon point de départ, et je terminai ma cigarette. L’histoire est anecdotique, voire même inutile. Toute aussi anecdotique que celle, arrivée récemment à un ami, qui caressa en pleine une rue une souris des champs, selon le même processus que celui que j’ai patiemment décrit. Pourtant, elle continue de me fasciner. Tout d’abord, c’était la première fois que je caressai un hérisson ; ensuite, la douceur avec laquelle je m’approcha de lui ne manqua pas, et ne manque pas de me surprendre. Point que j’aime à « foncer tête baissée », et je suis d’une nature plutôt stoïque, ce qui n’est pas sans déplaire à certains et certaines, qui aimeraient me voir plus « compulsif » ; mais je garde en toutes circonstances la tête froide, sachant qu’un moment d’impatience peut corrompre une vie entière, et, a contrario, qu’un moment de patience peut la sauver toute aussi entièrement. Ce qui me surprit je crois, c’est que j’eus la preuve que même en état de surprise, je parviens à rester de marbre. Que mon cerveau et mon corps, habitués à présent en toutes choses à réagir avec précision et tact, conçoivent que ce n’est qu’uniquement ainsi qu’il faut agir. Et si la surprise seule ne parvient pas à me faire réagir, qui y parviendra ? Quoi qu’il en est, j’apprécie beaucoup ces hérissons, comme je le disais de prime abord. J’apprécie tout également les « hommes hérissons », ces personnes irascibles que l’on rencontre ci et là. Je les apprécie, car ils ont le don incroyable, et pour ainsi dire unique, de nous transmettre leur humeur, à moins bien sûr d’être de ces optimistes constants, qui siffle et quand il pleut, et quand le soleil brille. Avant de les rencontrer, rien dans la journée ne nous prédispose à être de mauvaise humeur. Mais de les coller de trop près, et de sentir alors leurs « piquants » s’enfoncer profondément dans notre peau, et nous devenons aussi colérique que ces derniers. Un rien nous indispose, la bile noire nous envahit ; nous devenons hérissons à notre tour, ne serait-ce que l’espace de quelques secondes, et prédestinés également à transmettre notre mal au prochain qui rencontrerait notre route. Je les aime également pour la rhétorique fallacieuse qu’ils mettent en ordre pour faire en sorte de devenir irascible, car même si l’on est prédisposé à être « hérisson », c’est comme tout, cela s’entretient. C’est un exercice mental particulièrement ardu, que je suis, ce n’est faute d’avoir essayé, incapable de pratiquer. Je puis devenir gai, triste, ironique, méchant sur volonté ; mais irascible, je n’y parviens pas. Toujours un sourire aux lèvres, le cœur sur la main, prêt à aider. Je ne saurai être un « Jean-Pierre Bacri » (du moins, l’image qu’il se donne dans certains longs-métrages) perpétuel, ou avec énormément de difficultés, tant que j’en deviens faux. Et sinon la colère ou l’exaspération, je ne déclenche que le rire. Àma grande surprise, je m’en aperçois à présent, si je n’ai rencontré qu’un seul hérisson au cours de mon existence, celui-là même que je caressai, je n’aurai eu le plaisir de ne croiser durablement aucun être-hérisson (me risquerai-je à utiliser le terme de « hérisshomme » ? ). Je ne sais qu’en déduire. Les fais-je fuir ? Subis-je un malencontreux coup du hasard ? A-t-on décidé que jamais je ne dois en fréquenter, ou bien en connaîtrais-je un dès demain, qui sera alors mon compagnon d’armes jusqu’à la nuit des temps ? Je l’ignore. Peut-être tout également le fait que j’aime ces « hérisshommes » dépend entièrement du principe que je n’en fréquente aucun régulièrement. Encore une illusion qui s’envolerait, je tends à persister dans la tabula rasa. Ce n’est pas un mal, à vrai dire ; mais c’est tout également loin d’être un bien.
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Mathieu G.
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Sujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire Dim 14 Juin - 17:07 |
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Morphologie
Dans ce mot, dont la dorso-vélaire « r » seule donne une connotation épineuse, j’entends pourtant envers et contre tout « son ». Le son de la musique, le son de la rue, le son de mon cœur. En vain. Peu m’importe que je sois ici ou ailleurs, que m’importe que ma discographie s’agrandisse de semaine en semaine ; j’écoute en boucle toujours la même mélodie, de manière compulsive, un ostinato particulier et pour le moins obsessionnel. J’ai mes périodes : quand je me mets à écouter dix, cent, mille fois de suite la même mélodie, des jours durant, c’est pour combler une attente. Attente du lendemain, d’une épreuve, d’un examen, d’une grande décision. Quand, au contraire, je laisse tourner en fond, sans m’en soucier, tout un album ou tous mes albums de musique, je suis dans l’euphorie, satisfait de ma situation présente, sans aucun nuage qui trouble ma vue. J’écoute de tout, toujours, tout le temps : rock’n roll, variété française, musique progressive, voire minimaliste par moment, j’ai certes mes aimés, mais je suis d’un naturel curieux. Et je ne renie jamais d’écouter une nouvelle œuvre, d’où qu’elle provienne ; Europe, Amérique, Asie, tout peut convenir à mes oreilles dès l’instant où la musique est entraînante, le refrain enjoué, l’air envolé. Régulièrement, de nouvelles pièces viennent à se rajouter à un répertoire qui tend à l’universalité. La qualité de ces morceaux est toujours décidée subjectivement, et je les juge sublimes même quand les critiques, par force démonstration, me prouvent que j’ai tort. Mais, quoi ! m’attaquera-t-on sur ce que j’aime, va-t-on considérer que le tableau des romans, sculptures, films qu’un être aime est représentatif de sa personnalité ? Elle peut en être un lointain écho, comme ces bruits malsains que l’on entend, tard le soir, sourdre de notre avenue et à partir desquels on suppute l’évènement qui eut lieu à des kilomètres de là, accident de voitures ou rixe musclée. Récemment, par ailleurs, ai-je découvert un charmant morceau, charmant autant par sa mélodie que par son parti pris parolier. Que je m’en explique. Composée par Frank Zappa, auteur que j’apprécie de plus en plus, car totalement maître de son art, d’une ingéniosité sans pareille et surtout, d’une énergie improbable qui l’aura fait composer un nombre inconcevable de morceaux originaux, la piste se nomme « You are what you is». La chanson débute ainsi :
Do you know what you are? You are what you is. You is what you am (A cow don’t make ham)... Que l’on pourrait grossièrement traduire par : Sais-tu ce que tu es ? Tu es ce que tu est. Tu est ce que tu suis (Une vache ne fait pas du jambon)...
On s’aperçoit que la traduction française ne restitue pas, en marge des rimes, toute l’ingéniosité des mots anglais, du fait de l’homophonie entre la forme du verbe « être » à la seconde et à la troisième personne. Quoi qu’il en est, je pense néanmoins que l’exemple est suffisamment éloquent pour se passer d’un autre argument : je trouve beau ce son qui s’amuse de sa propre règle. Quand Baudelaire écrit « 1848 m’a dépolitiqué », sur le fameux modèle du « dépucelage », ce n’est point une faute : c’est au contraire un amusement de son pur, qui joue avec ses propres règles. Ainsi, je pense rechercher autant que faire se peut ce second degré, autant dans la musique, donnée primordiale s’il en est (et je m’éloigne des morceaux qui se prennent trop au sérieux) qu’en Littérature (idem). Je m’aperçois pourtant que l’humour que je peux distiller dans mes textes n’est guère perçu, certains le jugent même invisible, voire absent. C’est que c’est là un humour qui se dissimule, un second degré constant : annoncer avec un sérieux austère les banalités les plus affligeantes, et faire croire ainsi que j’ai découvert une vérité élégiaque d’une puissance inégalée. J’ai été plus volontiers formé chez Hugo et Balzac que chez Flaubert ou Kafka ; le cas de ce dernier est d’ailleurs intéressant. Croyant relater des histoires graves, ses lecteurs, pourtant, s’esclaffaient à la moindre anecdote. Les premières pages du Procès, où les inspecteurs dévorent le petit-déjeuner de Joseph K., sont d’une hilarité jamais atteinte dans un roman aussi grave. Le genre de détail qui libère la tension dramatique, ou pathétique, et qui aide à relativiser l’évènement. Ainsi se devrait-on toujours de voir le monde devant nos yeux d’une telle façon : la chute inopinée du diplomate tandis que l’ambassadeur lui tend la main, la répartie aléatoire du journaliste face au politique loquace, le regard trouble de l’homme de la rue qui interroge son maire ; en un mot, la distance inattendue et surprenante dans une machinerie qui, sans cela, tournerait d’elle-même sans jamais s’arrêter, et sans jamais ralentir. Il est difficile d’instaurer de la distance dans un texte sans perdre le lecteur. Il faut le plonger dans une perpétuelle attente, tout en lui faisant comprendre qu’il n’a aucun rôle à jouer : sa réflexion seule doit le conduire à se croire nécessaire. Ainsi ces dialogues rapportés, ces descriptions à mi-mots, ces théâtres où on se trouve comme amené à décoder des éléments qui, pour tous les personnages du texte, semblent évidents. La musique est un peu de cela, peut-être : faire croire que l’on ne joue que pour les autres, alors que tout art, par définition, est profondément égoïste.
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Sujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire Dim 28 Juin - 19:55 |
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I comme « Irrité »
Définition
Irrité (adjectif) : En son sens premier, désigne dans le vocabulaire médical ce qui pointe la douleur, ou l’excitation d’une membrane ou d’un tissu nerveux. Par extension, mettre en colère, exciter, rendre plus fort et plus violent. Exemple : Parler de politique après le repas m’irrite passablement les nerfs. Je ne suis pas, à proprement parler, quelqu’un d’irritable. J’ai de ces accès de colère, lorsque je suis victime d’une injustice flagrante, qui s’expriment par des gestes simples (bien souvent, répéter ladite injustice en souvenir de la loi du Talion) moins que par des mots. Car l’irritation est avant tout un processus duratif, il convient d’appliquer avec force et patience sur une même zone une pression nécessaire pour parvenir au résultat attendu. Or, étant plutôt d’ordre stoïque, la permanence n’a que peu d’effets sur moi. Je me cantonne à hausser les épaules, et à suivre mon chemin. En revanche, j’ai dû par le passé déjà irriter une connaissance ou une amie, ne voulant bien entendu faire le mal ; un mot que j’aurai repris en vain, encore et encore, jusqu’à ce qu’elle ne s’emporte et me remette, crûment ou de façon plus légère, à la place que je n’aurai jamais dû quitter. La sensation que j’ai alors est fort désagréable, et s’apparente à vrai dire, plus à de la gêne ou à de la honte qu’à de la colère ou de la mesquinerie : je me sens mal de n’avoir pas su saisir l’instant précis où tout a basculé et, pour peu que mon ami ne soit susceptible, rompre à jamais une amitié, ou le plus souvent un germe d’amitié qui s’avérait prometteur. L’irritation peut, tout également, avoir un effet salvateur, comme ces maladies vénériennes que l’on ne décèle qu’une fois la douleur perçue ; et judicieusement placée, elle peut permettre de se relever, de « rendre plus fort » un proche qui avait cruellement besoin de cela pour se ressaisir. À condition, bien entendu, que ce dernier n’aille à son tour point dans l’excès : il y a une frontière entre le flegmatisme pur dont je suis sans doute un représentant, et l’emportement gratuit dont j’ai des exemples chaque jour devant mes yeux. Rares sont les individus qui, pourtant et cela ne lasse pas de m’étonner, se suspendent, fildeféristes affirmés, entre ces bornes et parviennent à réagir comme il convient lorsqu’on les excite ; le plus souvent, ils sombrent dans la plus noire des colères, et la réaction est pire que le mal. J’aurai de ces exemples exquis à révéler, ce lieu même me semblerait une tribune idéale pour le faire ; mais je me refuse de le faire, craignant un courroux inutile de la part de ceux qui se reconnaîtraient ici, si jamais ils parvenaient, hasard des hasards, à parcourir des yeux ces lignes noires. Ainsi, plutôt que de vouloir faire des choux gras de ces historiettes qui n’intéressent plus personne, je me cantonnerai à quelques observations lapidaires, inutiles et abstraites ; c’est bien là le propos de mon abécédaire, faire du mot un prétexte à une réflexion, comme d’autres utilisent une guerre comme excuse à une invasion. Une irritation, donc, peut avoir des conséquences purement bénéfiques, mais encore une fois il convient de placer une limitation certaine à ce fait, et à le rattacher à la personne même qui la subit. L’on sait ainsi que nous ne ressentons pas tous la douleur selon la même intensité, et que des maladies pernicieuses, parfois, infection grave du système nerveux ou de l’épiderme, empêchent de percevoir le coup porté, ou au contraire démultiplient sa force d’une manière brutale et pour tout dire farfelue. C’est l’anecdote de ce patient qui, se plaignant de ressentir une légère piqûre au mollet, découvrit qu’il avait eu l’os détruit par un éclat d’obus ; et c’est celle de cet autre qui, hurlant à la mort qu’on lui arrachait le bras, avait été dévoré pendant la nuit par un moustique trop zélé. Ainsi, pour peu que la personne soit de nature emportée, l’irritation conduit à un drame ; et pour peu que celle-ci soit, comme moi, un rien flegmatique, le coup ne porte guère. Tout tient peut-être, il convient de l’étudier à présent, dans l’intensité de la pression, moins dans la personnalité même de qui la subit. Il faut amener les choses d’une manière diplomate, subtile, fraîche, allusive même. Ne pas dire les choses directement, mais les faire ressentir en douceur, le son de la parole doit retourner des années dans l’oreille de celui qui l’entend avant de porter ses fruits. Récemment encore, je lus que Voltaire répondit, à qui lui avait demandé comment était l’éloge funèbre de je-ne-sais-quel diplomate, « comme l’épée de Charlemagne », Joyeuse étant, et il suffit de visiter le Louvre pour s’en convaincre, « longue et plate ». L’irritation est partie liée, ainsi, et ce de manière très intime, avec l’ironie et la critique. On n’irrite guère avec de belles paroles, mais avec une réplique mordante, plusieurs fois assénée. Que l’on demande à celles et ceux qui, au cours d’une beuverie, ont vu leur visage immanquablement associé à un sobriquet ; qu’on leur demande ce qu’ils ressentent, quelques dix ans après, si le surnom est toujours d’usage ; alors on verra leurs yeux se teinter d’une douce amertume, se colorer de feu et de noir et, dans l’heure, pleurer ou frapper un mur avec leurs poings. Les plus courageux tenteront de mettre fin à cette coutume imbécile ; et seulement dans ce dernier cas, l’irritation aura été agréable. On reconnaît un homme irrité par une rougeur significative, bien que légère : ce n’est qu’une faible inflammation, qui tire plus vers le rose que vers le rouge, et qui dégage une forte chaleur si l’on s’en approche. La douleur est pourtant bien moindre vis-à-vis de ses effets, et cela ne manque de surprendre. Il ne faut donc pas prendre l’irritation pour un grand mal, mais il convient de surveiller avec attention toutes les complications qui pourraient survenir si celle-ci n’est pas guérie. L’éteindre ou l’apaiser, voilà le fin mot ; et aucun Maimonide ne me dira jamais le contraire.
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Sujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire Dim 28 Juin - 19:55 |
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Morphologie
J’aime le « thé » que j’entends à la fin de l’adjectif. J’aime autant le mot, qui claque comme un fouet dans la piste de l’arène d’un cirque, que la boisson, que je bois de plus en plus souvent, sous l’impulsion d’une amie qui en est une amoureuse jalouse ; jamais ne boira-t-elle du café, même les soirs qui précèdent les nuits blanches : du thé, et rien que du thé. Je lui reprochais, aux temps où je ne buvais exclusivement que cet excitant sombre, lui dédaignant son frère blanc, une certaine fadeur et un parfum du même acabit. Mais je découvris certaines richesses orientales ou venues des tréfonds de l’Inde lointaine, des miracles du Maghreb ou des secrets farouchement gardés par les indiens Hopis ; et je me surpris à aimer cette douce substance que je repoussais alors. J’ai appris également, avec cet apprentissage, l’amour des services en porcelaine et des tasses joliment décorées, un luxe que n’aura jamais une cafetière, même en or massif : la franchise de la coupe, les couleurs criardes, sont autant de marques de bon goût que le liquide amer que ces récipients conservent jalousement. Et j’ai eu de ces visions de fjords nordiques et de glaciers superbes dans la seule contemplation d’une vaisselle aux tons bleus âcres, coupée à angle droit. On ne saurait dire s’il s’agit de décoration ou d’ustensiles : à vrai dire, les deux se mélangent habilement, et il n’est pas rare de croiser dans une cuisine, sur un frigo ou une étagère, une rangée de ces précieuses reliques dont seules l’une d’entre elle est destinée à servir lors des grandes occasions. Il y a de ces détails, comme cela, que l’on aime à remarquer : le nombre d’ouvrages dans une bibliothèque, et leur nature ; le soin du rangement apporté au salon ; la présence de ces théières dans les cuisines. On ne se refait pas. Pour autant, j’en bois rarement seul. Ce fut arrivé ces longues soirées d’hiver, où le brouillard tombe, où la neige espère, où l’arbre plie ; ermite, je ne pouvais m’empêcher de me croire moine dans sa cellule, dégustant une concoction légère, rêvant aux paradis futurs. Mais c’est généralement entre amis que je lève plus volontiers le coude ; il est plus aisé dans ces cas de figure de boire du thé que du café, dont le goût amer décourage les velléitaires, et pour lesquels il faut aménager, en marge des tasses, des cuillères et du sucre, bien du tracas inutile. En revanche, peu sucrent leur tasse de tilleul, personne pour ainsi dire ; et si jamais on répond que cela dérange, ils ne s’en émoustillent point, en sont même honteux ; et finissent par boire, tout simplement, sans faire une autre remarque, aussi silencieuse soit-elle. Je m’installe alors, ténébreux, sombre, dans un coin de la pièce, contemplant sans haine ni regret les scènes qui se déroulent devant mes yeux, les alliances qui se nouent ou, au contraire, les discussions taciturnes qui soulèvent toute la compagnie. Je saisis, de ci, de là, sans vraiment le vouloir, un mot, une phrase, un geste, un rire ; j’en prends note, cela m’enrichit. Il m’arrive d’intervenir, si le terrain glisse sur quelques pays où j’aime à m’aventurer, où j’ai aimé à m’aventurer, pour apporter une précision ou pour corriger une erreur grossière : je laisse glisser les futiles, elles nourrissent le suc des réflexions futures et permettent de comprendre les contradictions évidentes ; c’est comme cela qu’on apprend. Ainsi isolé, heureux bien qu’à l’écart, je contemple, désabusé, le monde qui m’entoure. Et d’une voix sans nulle autre pareille, quos ego d’un autre âge, je me murmure que cela est bon. Et, miracle des miracles, parviens à le croire. J’ai toujours défendu néanmoins une erreur, que d’aucuns jugent sans importance, mais qui témoigne de la séparation que je fais encore aujourd’hui entre thé et café : le fait que la « théine » et la caféine ne sont qu’une seule et même molécule. Cela dérange pourtant de croire que boire du thé revient, quelque part, à boire du café ; mais pour ma part, je trouve la pensée rassurante. Ainsi n’ai-je pas la sensation de tromper ma douce amante d’ébène lorsque j’embrasse une fille à l’odeur de menthe ; tout au plus pourra-t-on dire que je sors avec sa sœur de sang. Je m’aperçois à l’écriture que cette pensée n’est pas des mieux choisis. Mais je n’en ai, hélas, aucune autre sous le coude, je devrai me contenter de celle-ci. Si je devais revenir de plus près sur le point de vue morphologique, j’accorderai volontiers ce suffixe « té », qui semble particulièrement prolixe en français, à une idée d’évidence, comme cette expression débonnaire que l’on peut entendre régulièrement dans le Midi ; c’est l’observation crue et sans ambages, immédiate, et le constat cruel qui s’ensuit instantanément. Ainsi peut-on dire que l’on repère sans aucun mal l’irritation, puisque l’on est irrité ; ainsi peut-on dire que l’on sait, en toute conscience, pourquoi l’on boit du « thé ». Car il est de ces boissons que l’on boit sans raison précise, si ce n’est pour vaincre la soif ou pour accompagner une soirée ; mais il en est un certain nombre que l’on prépare selon une optique toute particulière, que ce soit pour se donner un genre, une personnalité, un caractère ; et je présume fortement que le thé fait parti de cette dernière catégorie. Plus précisément, et cela est de plus en plus vrai du fait d’une imposante campagne publicitaire, le thé est associé à un idéal de pureté, de liberté, de bien-être : qui boit du thé régulièrement, qui sait choisir entre les variétés, préparer les plus volatiles, celui-ci veut croire et faire croire qu’il se complaît dans son existence. À l’opposé, le vétéran sombre véhicule, où qu’il aille, une réputation à chemin entre la sensualité, la violence et la virilité, des traits qui sont de plus en plus pointés du doigt, anathème et avanie ; c’est le genre de détails, insignifiants pour ainsi dire, qui détermine pourtant inconsciemment nos jugements quand on rencontre une personne nouvelle, au même titre que l’examen précis de ses habits, de ses chaussures, de ses goûts en matière de musique et de cinéma. Voulant perpétuellement classer et hiérarchiser les individus, il s’avère que cette préférence-ci, qui opère selon un rythme binaire, aime/n’aime pas, préfère x à y, est un critère de première intelligence, dont l’exactitude n’a d’égal que l’idiotie apparente du processus. Que l’on s’y essaie pourtant, et que l’on observe : on sera surpris du résultat.
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Carla
Déléguée Syndicalement Littéraire




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Sujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire Dim 28 Juin - 19:59 |
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Comme à chaque fois, je prends bcp de plaisir à te lire
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millie
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Sujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire Mer 1 Juil - 14:27 |
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Je lis aussi mais je n'ai pas toujours de temps pour répondre, questionner, etc.
Une remarque annexe : tilleul (donc tisane) et thé, tu sembles les mettre sur le même plan... (à moins que la chaleur ne m'ait incitée à lire et à comprendre de travers !) Pour la question du sucre : pour moi, thé à la menthe avec sucre ! Infusions, plus souvent sans, quelques fois avec et d'autres fois avec du miel (là aussi, tant de parfums et de saveurs différents !) Et puis, lorsque l'on est irrité, le miel adoucit (la gorge) !
Dernière édition par millie le Mer 1 Juil - 16:52, édité 1 fois
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Sujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire Mer 1 Juil - 16:34 |
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Thé, tisane, tilleul ou décoction, tout est sur le même plan ! Les boissons de femmes font bloc dans mon esprit ;)
Je vous remercie beaucoup, Carla et Millie, de l'attention que vous portez à mes travaux. Et comme j'ai du temps libre ces jours-ci, je peux me permettre des mises à jour régulière ; du reste, j'ai bientôt fini mon abécédaire ("Morphologie" de la lettre "W"). Voici donc la suite :
J comme « Jokari »
Définition
Jokari (nom) : Jeu populaire se pratiquant à deux joueurs ou plus consistant à renvoyer à l’aide de raquettes de bois une balle fixée à un socle par un élastique. La partie s’achève lorsqu’un joueur est dans l’incapacité de renvoyer la balle. Exemple : Je me suis fait mal à l’œil en jouant au jokari. Dans ma jeunesse, j’ai pu énormément jouer au jokari, je dois l’avouer, et ce notamment dans ces vacances estivales que je passais à la campagne, auprès de mes grands-parents maternels. L’on possédait, et l’on possède toujours du reste, une de ces retraites agréables à vivre un ou deux mois, avec plusieurs chambres et salons. Précisément, dans l’un de ces derniers, une armoire accueillait nombre de jeux : ballons divers, raquettes, boules de pétanques... et un fameux jeu de jokari. Avec espièglerie, sachant que je serai le seul à m’amuser, je le sortais quand on voulait organiser une manière d’amusement en plein air ; bien souvent, quelques dix minutes après être sortis, je finissais par jouer seul, me renvoyant en vain la balle accrochée, m’évertuant à multiplier les effets, les forces, tentant de me feinter moi-même. Cette occupation me permit de développer une certaine agilité et une dextérité maîtresse qui encore aujourd’hui me sert largement ; je rattrape avant qu’ils ne se fracassent au sol verres et vases, je saute fort haut pour ma taille et mon poids ; surtout, je fais l’admiration qui est fille de l’étonnement (Voir définition dans cet abécédaire). J’ai une amitié toute particulière, également, pour ce jeu, dans la mesure où il me semble constituer un entre-deux agréable entre le pur amusement, vain et populaire, et le sport, dans sa forme la plus académique. Trop éprouvant pour être joué par tous, mais trop ridicule pour le voir apparaître aux Jeux Olympiques, il se trouve sur la frontière. Ce faisant, et si je persiste à raisonner selon une bipartition que je connais fort bien, il ne devrait pas même exister. Ou plutôt, il est à lui seul une catégorie entière, un dossier vide : le nom suffit à le définir. On ne saurait le raccrocher à un « hyperthème », et il ne possède aucun « hypothème » ; il est. C’est comme, le disais-je la veille encore à un ami, ces textes qui ne sont ni entièrement proses, ni entièrement poèmes, mais se définissent seuls, sans qu’on ne puisse en faire une règle. Ils échappent à toute raison et à toute logique. Cependant, qu’on ne s’y méprenne : si le jokari semble d’un accès évident, si le principe est immédiatement saisi, rares sont les bons joueurs. Il n’y a certes pas un règlement lourd à connaître, mais il y a une éthique à respecter. Et c’est dans cette éthique-ci, plus que dans le caractère, l’amour, ou l’intérêt simplement que l’on peut espérer porter à ce loisir que réside toute sa richesse. L’on peut reconnaître, sans mal, un tennisman en rue ; les rugbymen ont des épaules à faire trembler les Colonnes d’Hercule ; quant aux joueurs de basket-ball, ils survolent, amusés, la pauvre masse des mortels que nous sommes. Mais le jokariste, quant à lui, ne se distingue pas par sa taille, son poids, son habit, sa manière de marcher ou de parler : mais plutôt par son élégance raffinée et son charme discret, qu’on ne remarque pas de prime abord. Il faut, pour qu’il se réveille, qu’on lui « envoie la balle » ; et alors de le regarder bondir, s’élever, frapper enfin ; et souvent, nous d’être groggy. On se frôle la joue de la main, comme si un coup violent nous avait atteint ; peut-être même, l’espace d’un instant, a-t-on interprété ce clignement d’œil comme la satisfaction d’avoir « marqué un point ». Il faut du répondant. Il faut, surtout, de la répartie. Je parlais, plus haut, de l’art de l’allusion ; ici, ce serait plutôt, au contraire, l’art de l’apparence. Il ne convient pas d’avoir un bon mot, il faut avoir le mot juste, soit celui qui, immédiatement compris, ricoche et se trouve être, au second degré toujours, d’une élégance et d’une épine rare, trouvée, parfaite. Du réflexe, toujours ; cela palliera, on s’en doutera bien, la réflexion. L’entraînement, et le temps de l’entraînement, est également un prix nécessaire à payer. On ne naît pas jokariste, on le devient. À force de dîners, de soirées, toujours l’oreille tendue, la langue bandée, prêt à s’élancer. Qui sait quand viendra son tour, qui sait quand l’élastique décidera de faire revenir la balle vers nous et nous seul ; et qu’alors il faille se tenir prêt, désespérément prêt, sous peine de toucher terre. Quand bien même la pratique, longtemps oubliée à l’heure où j’écris ces lignes je l’avoue néanmoins, me permit de développer ces dons athlétiques dont j’ai parlé ci-haut, il n’en fut pas de même de l’art rhétorique : je n’ai pas assez pratiqué, et cela ne m’intéresse plus. Je préfère rester, longtemps, peser, penser, poser, et trouver, plusieurs jours, mois, années plus tard, revenant sur une situation particulière, à laquelle je fis face alors, le mot juste, le mot seul. Certes, je suis seul à l’entendre : mais cela me permet, le jour venu, de regarder droit devant moi. Il suffit de peu de choses, souvent, pour éclairer une mâtinée grimaçante.
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Sujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire Mer 1 Juil - 16:35 |
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Morphologie
Les trois syllabes sont, c’est un cas particulier, peut-être plus en français qu’ailleurs, parfaitement découpées. Points de liquides, de sifflantes, de semi-consonnes, de diphtongues ; peut-être le « r », un tantinet faible, peut trahir ; mais fermement appuyé par l’aperture immense de la voyelle qui le précède, il ne saurait défaillir. Si bien qu’il semble n’être qu’une succession, au choix, de mots indépendants, ou encore de sons. Je considère plus volontiers cette dernière option, car c’est ainsi, surtout, que je me l’entends ; pour un peu, sans aller jusqu’à l’harmonie phonique, j’entendrais presque la balle siffler, et passer à quelques centimètres de mon oreille, et tout aussi rapidement revenir et me fracasser le crâne par l’arrière. Les mots ne sont pas seulement des poignards : ce sont des masses également. Pour autant, il ne me semble pas que le mot fut créé à dessein. Peut-être n’est-il que le nom de son inventeur, ou bien un jeu de mot que je ne saisirai pas, que je ne saisirai jamais ; mais c’est précisément un hasard que je trouve prodigieux. Je suis, je m’en aperçois en réalité, profondément en quête de ces heureuses coïncidences ; elles rythment toute une existence, on s’en souvient longuement. C’est le vieil ami qu’on n’a revu depuis ses études qui emménage, par accident, à côté de chez vous ; c’est le bus qui surgit tandis que l’on arrive à l’arrêt ; c’est le bras qui se tend au moment où on en avait besoin. Ce peut ne pas être, d’ailleurs, un élément foncièrement utile : mais il reste agréable, et cela seul compte. Cela dépend surtout de la manière dont on peut le recevoir. Petites modifications sur un thème donné, jeu que j’apprécie à sa juste valeur. Paradoxalement, le fait que l’étymon soit unique, que l’assemblage de ces sons soient, du moins comme je le concède, parfaitement arbitraires, aide on ne peut mieux, une fois la première syllabe prononcée, à savoir avec précision de quoi l’on parle. Puisque, du moins dans ma langue maternelle, il y a peu de mots qui commencent par ce son, inutile, dans un contexte précis, d’aller au-delà : on se fait comprendre. C’est là son grand avantage, et toute langue à vrai dire devrait avoir ce processus, et tendre vers ce processus. À vrai dire, cela devait être ainsi à l’aube des temps : à chaque élément du monde se voyait correspondre un son ou une syllabe. Puis, la complexité nouvelle aidant, et le nombre limité de phonèmes qu’une bouche humaine peut constituer amena progressivement à composer des mots de deux, trois, voire quatre syllabes. On se surprit à créer, toujours par souci de facilité, des préfixes et des suffixes, mots à part entière, dans la mesure où ils sont porteurs de sens, mais qui n’ont de signification véritable qu’une fois liés à un confrère. « Pré- » signifie « qui se place auparavant ». D’où « préfixe », « prédestinée » etc. De même pour tous les autres : ce sont des béquilles fort intéressantes pour celui qui désire parler clairement. Néanmoins, il existe, à l’instar de la francisque ou du jokari, un revers à cette médaille : l’exploitation incongrue et systématique de ces processus rendent la discussion difficilement compréhensible. Ai-je notamment souvenir d’une professeur qui, peut-être pour nous faire sentir l’écart sensible d’âge et d’étude qui pouvait exister entre nous, élèves, et elle, pédagogue, nous fit parvenir un fascicule obscur, dont je ne retins à vrai dire qu’une seule et unique phrase : « L’époque contemporaine vit naître pléthore d’oeuvres génériquement indéterminées ». En l’écrivant, cela ne me paraît pas aussi sombre que j’ai pu le croire à l’époque ; mais j’avoue avoir peiné dans le temps. Le langage peut très aisément devenir un obstacle à la conversation. Que l’on se rappelle l’utilisation première de l’argot ; que l’on se rappelle les sourcils circonspects se lever à l’écoute d’une terminologie rétive ; que l’on se souvienne notre propre apprentissage de la langue. L’on découvre que loin est l’époque où le monde était si simple, qu’une seule syllabe permettait de nommer chaque chose. Peut-être est-ce cet amour de la simplicité, sans pour autant offrir des fleurs à une vulgarisation, ou à une réduction malsaine, qui m’a fait inconsciemment aimer le jokari au temps où je le pratiquais, qui me le fait aimer consciemment aujourd’hui, bien que je ne le pratique plus. Je l’ignore. Je puis décider arbitrairement ce qui serait, cela ne me coûterait rien à vrai dire ; mais je n’en ai présentement aucune envie. Je sais bien qu’écrire, c’est mentir ; je suis, paradoxalement, toujours en train de mentir à l’heure où j’écris ces lignes ; néanmoins, c’est là un mensonge que je ne colporterai pas. Je le laisse aux autres ; peut-être qu’en lisant ces lignes, la solution se présentera d’elle-même. Cela m’arrive à moi-même lorsque, débutant un texte, je n’en trouve la solution qu’une fois le dernier point apposé ; ma relecture consiste alors, outre la correction des erreurs orthographiques et syntaxiques qui auraient pu se disséminer ci et là parmi mes lettres, à adjoindre des éléments témoignant du fait que ma réflexion était volontaire, maîtrisée, voulue de bout en bout. Cela n’est, bien entendu, pas le cas ; mais l’illusion finale, la vue dernière compte seule. Je sais qu’aujourd’hui, à force de radiographies, les spécialistes peuvent « scanner » un tableau afin de distinguer les couches antérieures, la position qu’avait prévu l’artiste de prime abord pour son personnage avant de finalement opter pour le trait définitif. Quelle machine permettra alors un jour, opérant une analyse d’un livre dont on n’a retrouvé aucun brouillon, de distinguer la première couche de toutes les autres ?
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millie
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Sujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire Mer 1 Juil - 16:58 |
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| Mathieu G. a écrit: | | Thé, tisane, tilleul ou décoction, tout est sur le même plan ! Les boissons de femmes font bloc dans mon esprit ;) |
Ah, ben bravo pour l'amalgame !!! Attention, tu prends des risques... !
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Sujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire Mer 1 Juil - 17:01 |
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| Mathieu G. a écrit: | | Je sais bien qu’écrire, c’est mentir [...] ma relecture consiste alors, outre la correction des erreurs orthographiques et syntaxiques qui auraient pu se disséminer ci et là parmi mes lettres, à adjoindre des éléments témoignant du fait que ma réflexion était volontaire, maîtrisée, voulue de bout en bout. Cela n’est, bien entendu, pas le cas ; mais l’illusion finale, la vue dernière compte seule. |
L'illusion est-elle réelle ? Et finalement, puisqu'on ne maîtrise pas tout, n'est-ce pas là qu'on est le plus sincère ? Dans un "mensonge" qui dit peut-être plus qu'une "vérité" ?
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Carla
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Sujet: Re: Nouvel essai - Abécédaire Mer 1 Juil - 19:27 |
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Jokari est, me semble-t-il, un mot basque, non ? Je trouve qu'il évoque bien le jeu qu'il nomme : une attaque brusque et rapide, suivi d'un rebond, et de cette balle qui file, prisonnière de son fil qui asservi sa trajectoire.
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Nouvel essai - Abécédaire |
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