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Vie, Orgueil et Mort du maréchal de Luxembourg. |
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Masques de Venise
Mécréante Suprême




Nombre de messages: 26437
Age: 49
Localisation: Sous vos yeux mais vous ne me voyez pas ...
Loisirs: Tout ce qui concerne les mots et les livres.
Date d'inscription: 06/05/2005
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Sujet: Vie, Orgueil et Mort du maréchal de Luxembourg. Jeu 19 Jan - 11:34 |
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Hélas ! Le maréchal de Luxembourg, emporté par son orgueil, commit un crime que Saint-Simon ne put jamais lui pardonner et qui nous vaut de voir le mémorialiste s'enfoncer pour la première fois dans les méandres d'une généalogie, en l'espèce celle des Luxembourg. Ce qui nous prend cinq pages de l'édition de La Pléiade, extrait d'arbre généalogique compris.
Retenons en gros que le maréchal-duc était, par sa naissance, un Montmorency, comte de Bouteville. Mais le prince de Condé, son protecteur (et plus encore celui de sa soeur), lui fit contracter mariage avec Madeleine de Clermont-Tonnerre, fille unique de la seconde union de Marguerite de Luxembourg (nous y voilà ! ), duchesse de Piney, avec Charles-Henri de Clermont-Tonnerre.
Ce duché de Piney, qui avait été accordé à François de Luxembourg en 1577, s'accompagnait d'une pairie, mais d'une pairie femelle, c'est à dire qu'elle ne pouvait se transmettre qu'aux femmes.
Or, dès son mariage, le futur maréchal de France s'empressa bien évidemment d'adjoindre les armes de la maison de Luxembourg à celles des Montmorency mais aussi - mais surtout - d'entamer une longue série de démarches afin d'obtenir le duché et la pairie de Piney.
Grâce à la protection du prince de Condé qui lui fit parvenir des lettres nouvelles d'érection pour le fameux duché, il y parvint et fut donc reçu duc et pair au Parlement le 22 mai 1662. Seulement, nous précise Saint-Simon, "il y prit le dernier rang après tous les autres pairs."
Si vous avez suivi jusqu'ici (ne vous inquiétez pas : il m'a fallu une demi-heure pour faire ce résumé généalogique), je passe au crime reproché par le mémorialiste à celui sous les ordres duquel il avait servi à Neerwinden.
"[...] ... M. de Luxembourg, fier de ses succès et de l'applaudissement du monde à ses victoires, se crut assez fort pour se porter du dix-huitième rang d'ancienneté qu'il tenait parmi les pairs, au second, et immédiatement après M. d'Uzès. ... [...]"
Suit la liste des dix-sept pairs de France que le maréchal veut coiffer au poteau. Louis, du de Saint-Simon, y occupe quant à lui le douzième rang, entre le duc de Richelieu et le duc de La Rochefoucauld.
Et voici l'un de ces terribles portraits que savait si bien brosser Saint-Simon :
"[...] ... L'intrigue, l'adresse, et, quand il le fallait, la bassesse servait bien [M. de Luxembourg.] L'éclat de ses campagnes et son état brillant de général de l'armée la plus proche et la plus nombreuse lui avaient acquis un grand crédit. La cour était presque devenue la sienne par tout ce qui s'y rassemblait autour de lui, et la ville, éblouie du tourbillon et de son accueil ouvert et populaire, lui était dévouée. Les personnages de tous états croyaient avoir à compter avec lui, surtout depuis la mort de Louvois, et la bruyante jeunesse le regardait comme son père et le protecteur de leur débauche et de leur conduite, dont la sienne, à son âge, ne s'éloignait pas. Il avait captivé les troupes et les officiers généraux ; il était ami intime de M. le Duc [Condé], et surtout de M. le prince de Conti, le Germanicus d'alors ; il s'était initié dans le plus particulier de Monseigneur [le Grand Dauphin, fils aîné de Louis XIV], et enfin, il venait de faire le mariage de son fils aîné avec la fille aînée du duc de Chevreuse, qui, avec le duc de Beauvillier, son beau-frère, et leurs épouses, avaient alors le premier crédit et toutes les plus intimes privances avec le Roi et avec Mme de Maintenon.
Dans le Parlement, la brigue était faite. Harlay, premier président, menait ce grand corps à la baguette ; il [M. de Luxembourg] se l'était dévoué tellement qu'il crut entreprendre et réussir ne serait que même chose, et que cette grande affaire lui coûterait à peine le courant d'un hiver à emporter. Le crédit de ce nouveau mariage venait de faire ériger, en faveur du nouvel époux, la terre de Beaufort en duché vérifié sous le nom de Montmorency et, à cette occasion, il ne manqua pas de persuader à tout le Parlement que le Roi était pour lui dans sa prétention contre ses anciens, lorsque, bientôt après, il la recommença tout de bon. Le premier président, extrêmement bien à la cour, l'aida puissamment à cette fourberie, de sorte que, lorsqu'on s'en fut aperçu, le plus grand remède y devint inutile : ce fut une lettre au premier président, de la part du Roi, écrite par Pontchartrain, contrôleur général des Finances et secrétaire d'Etat, par laquelle il lui mandait que le Roi, surpris des bruits qui s'étaient répandus dans le Parlement qu'il favorisait la cause de M. de Luxembourg, voulait que la compagnie sût par lui [Harlay, premier président] et s'assurât entièrement que Sa Majesté était parfaitement neutre, et la demeurerait entre les parties, dans tout le cours de l'affaire. ... [...]"
_________________ Ecrasons les Infâmes ! - D'après (et avec la bénédiction posthume de) Voltaire
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Dernière édition par le Jeu 15 Fév - 17:58, édité 3 fois
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troglody
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Sujet: Re: Vie, Orgueil et Mort du maréchal de Luxembourg. Jeu 19 Jan - 18:51 |
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Si j'ai bien compris, il a donc réussi son coup ?
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Masques de Venise
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Sujet: Re: Vie, Orgueil et Mort du maréchal de Luxembourg. Jeu 19 Jan - 19:32 |
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Oui. Mais le pire était encore à venir : la création d'un rang intermédiaire entre les princes du sang et les ducs et pairs, où Louis XIV casa ses bâtards. Saint-Simon s'en indignera d'autant plus que l'initiateur de la chose fut le duc de Vendôme - un de ceux sur lesquels M. de Luxembourg voulait avoir la préséance - et qui n'était autre que le petit-fils de César de Vendôme, bâtard d'Henri IV et de Gabrielle d'Estrées.
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Masques de Venise
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Sujet: Portrait du Maréchal de Luxembourg Mar 7 Fév - 11:05 |
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Saint-Simon n'en avait pas encore fini avec M. de Luxembourg dont il fait ce dernier portrait :
"[...] ... Monsieur de Luxembourg ne survécut pas longtemps à ce beau mariage. [Celui de sa fille avec un bâtard du dernier comte de Soissons, que Mme de Nemours fit appeler prince de Neufchâtel, un parti surprenant qu'avait déniché la soeur du maréchal, la duchesse de Meckelbourg.] A soixante-sept ans, il s'en croyait vingt-cinq, et vivait comme un homme qui n'en a pas davantage. Au défaut de bonnes fortunes, dont son âge et sa fortune l'excluaient, il suppléait par de l'argent, et l'intimité de son fils et de lui, de Monsieur le prince de Conti et d'Albergotti, portait presque toute sur des moeurs communes et des parties secrètes qu'ils faisaient ensemble avec des filles. Tout le faix des marches, des ordres, des subsistances, portait, toutes les campagnes, sur Puységur, qui même dégrossissait les projets. Rien de plus juste que le coup d'oeil de M. de Luxembourg, rien de plus brillant, de plus avisé, de plus prévoyant que lui devant les ennemis ou un jour de bataille, avec une audace, une flatterie, et en même temps un sang-froid qui lui laissait tout voir et tout prévoir au milieu du plus grand feu et du danger du succès le plus éminent ; et c'était là où il était grand.
Pour le reste, la paresse même : peu de promenades sans grande nécessité ; du jeu, de la conversation avec ses familiers, et tous les soirs un souper avec un très-petit nombre, presque toujours le même, et, si on était voisin de quelque ville, on avait soin que le sexe y fût agréablement mêlé. Alors, il était inaccessible à tout, et, s'il arrivait quelque chose de pressé, c'était à Puységur à y donner ordre. Telle était à l'armée la vie de ce grand général, et telle encore à Paris, où la cour et le grand monde occupaient ses journées, et les soirs ses plaisirs. ... [...]"
On admirera la cruauté du mémorialiste qui nous dit en substance non seulement que, lorsqu'on l'enlevait du champ de bataille, le maréchal de Luxembourg perdait toutes ses qualités mais aussi que même à l'armée, dès qu'il se livrait à ses plaisirs, il abandonnait nombre de ses charges au marquis de Puységur.
 Jacques-François de Chastenet, marquis de Puységur et futur maréchal de France.
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Dernière édition par Masques de Venise le Dim 12 Juil - 22:28, édité 2 fois
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Sujet: Eloge funèbre du Maréchal de Luxembourg par Saint-Simon Mar 7 Fév - 11:49 |
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La mort de M. de Luxembourg et son éloge funèbre, par Saint-Simon :
"[...]... A la fin, l'âge, le tempérament, la conformation le trahirent : il tomba malade à Versailles d'une péripulmonie, dont Fagon [médecin du Roi] eut tout d'abord très-mauvaise opinion. Sa porte fut assiégée de tout ce qu'il y avait de plus grand : les princes du sang n'en bougeaient, et Monsieur y alla plusieurs fois. Condamné par Fagon, Caretti [ou Caretto, médecin empirique], Italien à secrets qui avaient souvent réussi, l'entreprit et le soulagea ; mais ce fut l'espérance de quelques moments. Le Roi y envoya quelquefois par honneur plus que par sentiment, j'ai déjà fait remarquer qu'il ne l'aimait point ; mais le brillant de ses campagnes et la difficulté de le remplacer faisaient toute l'inquiétude. Devenu plus mal, le P. Boudaloue, ce fameux jésuite que ses admirables sermons doivent immortaliser, s'empara tout à fait de lui. Il fut question de le raccommoder avec Messieurs de Vendôme, que la jalousie de son amitié et de ses préférences pour Monsieur le prince de Conti avait fait éclater en rupture et se réfugier à l'armée d'Italie, comme je l'ai déjà dit. Roquelaure, l'ami de tous et le confident de personne, les amena l'un après l'autre au lit de M. de Luxembourg où tout se passa de bonne grâce et en peu de paroles. Il reçut ses sacrements, témoigna de la religion et de la fermeté. Il mourut le matin du 4 janvier 1695, cinquième jour de sa maladie, et fut regretté de beaucoup de gens, quoique, comme particulier, estimé de personne et aimé de fort peu. ... [...]"
Le coup de griffe final est d'une très grande beauté.
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